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J.-H. Rosny

Critique de "Vamireh" par M. Champimont (1892)

5 Décembre 2013, 09:30am

Publié par Fabrice Mundzik

Critique de "Vamireh" par M. Champimont, publiée dans Le Voleur illustré n°1811 du 17 mars 1892.

Un livre de temps en temps

Vamireh, par J.-H. Rosny

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les romanciers se piquent de scruter l'âme contemporaine, au point de faire bientôt — sinon déjà — la psychologie siècle encore fœtoïde qui s'élabore dans l'ombre du Temps. L'actuel est trouvé rance, il faut du demain ; nous mangeons le blé en herbe.

Aussi le soulagement vif d'ouvrir un jaune trois cinquante qui sur la couverture s'annonce Roman des temps primitifs et s'initie de cette première ligne : « C'était il y a vingt mille ans. » Cela donne la sensation de quelque chose de frais et de nouveau, positivement. A la fin, ils nous ennuient, tous les autres, avec leurs péronnelles détraquées et leurs amoureux qui ne peuvent se brosser les dents sans analyser l'émotion que cause à leur moi cet acte éminemment banal.

M. J.-H. Rosny est, ai-je ouï dire, un esprit curieux qu'ont dès longtemps séduit les spéculations établies sur les millénaires fragments des époques disparues. A ce titre j'éprouve pour lui une liminaire sympathie, ayant moi-même rêvé souvent à ces temps primitifs où la moindre division chronologique embrase pour nous des milliers d'années. Il me semble sentir que se réveille en moi d'ataviques instincts, et à l'amour de la Nature, à la passion cynégétique, au vague désir de retour à des existences simplifiée, je me devine le descendant très direct de ces hommes blonds que nous a révélés la paléontologie.

Le livre de M. Rosny est un curieux spécimen du travail à la Cuvier qui consiste à restaurer une époque à l'aide des vestiges qu'elle a laissés.

Quels éléments, témoins de ces siècles lointains, possédait M. Rosny ? L'histoire naturelle de la flore et surtout de la faune transitoire à une époque que lui-même définit ainsi :

Sur les plaines de l'Europe le Mammouth allait s éteindre, pendant que s'achevait l'émigration des grands fauves vers le pays de la Lumière, la fuite du renne vers le Septentrion. L'Aurochs, l'Urus, le cerf élaphe paissaient l'herbe des forêts et des savanes. L'Ours colosse avait trépassé depuis des temps immenses au fond des cavernes.

Aux notions précises, mais brèves, fournies par la zoologie, et la botanique rétrospectives, s'ajoutent ce que l'on possède de l'homme d'alors, silex taillés, instruments de corne et d'os, rares squelettes d'hommes au crâne, dolichocéphale, — ce virtuel récipient ce notre moderne intelligence.

De ces débris l'auteur avait à dégager d'abord le paysage où les Ancêtres avaient vécu. C'était facile : on peut aisément se représenter la Plaine et la Forêt exubérantes dans une atmosphère saturée de tiède humidité. Il fallait ensuite peindre la vie matérielle de ces hommes : leurs armes, les débris de leurs repas, les cavernes où on les a trouvés sont pour cela de suffisantes édifications.

Le lien romanesque qui devait réunir en faisceau ces diverses données était à la discrétion la plus largement imaginative de l'auteur.

Restait à dire ce qu'avait été l'âme des quaternaires. Ici tâche ardue, en dehors de certaines généralités que chacun peut déduire, et qui sont dès longtemps tracées aux livres hypothétiques des paléontologues.

Une pareille reconstitution est-elle possible ? Il serait si doux aux esprits curieux d'en caresser la chimère ! M. Rosny a-t-il déduit sa psychologie quaternaire, ou l'a-t-il supposée ? Je ne sais. Peut-être a-t-il pensé que le document, que le sujet à déduction manquait irrémissiblement et s'est-il cru le droit de procéder par induction hardie ? Il semble à première pensée que ces hommes primitifs devaient être formidablement bruts et violents. Pourtant M. Rosny décoche à ses contemporains du XXe siècle cette fine raillerie de supposer que ces lointains ancêtres étaient foncièrement bons, simples et justes. Au fait, pourquoi n'aurait-il pas raison quand il explique qu'il y avait alors place pour tout le monde au soleil et que les seuls différends devaient naître d'amours rivales ? Il est certain que ces peuples avaient de plus rares causes de dissensions et — pardonnez cette résumatrice plaisanterie — que la question des demi-douzièmes chipotés entre Comédiens les divisait fort peu. La politique, la littérature et autres raffinements sociaux n'étaient pas inventés.

Donc ce roman est doux, et nulle brutalité ne s'y rue. J'ai regretté qu'au début il ne s'étende pas davantage sur la vie intime des troglodytes nos ancêtres. Nous avons bien le récit d'une belle chasse à l'urus et les funérailles d'un chasseur tué par la pesante bête, mais nul détail sur la famille, qui existait pourtant. Cela doit se pouvoir déduire des débris trouvés, et cela s'étaie de la toute récente découverte, dans nos Alpes-Maritimes, d'une sépulture qui renfermait trois squelettes, la femme et l'enfant, et avec eux l'homme, un géant dont la taille dépasse deux mètres.

M. Rosny avait droit à l'hypothèse hardie, il s'en est peu servi. Je le lui pardonne pour ce qui suit.

Son héros Vamireh, est un splendide échantillon de cette belle race dolichocéphale (à tête-pointue, c'est-à-dire à vaste capacité cérébrale) dont nous sommes les descendants. Dans l'âme du jeune homme passent des frissons inconnus, l'Art le tourmente de son rudimentaire aiguillon. Sur l'émail des dents herbivores, sur des fragments d'os, il grave les linéaires profils d'animaux ou de plantes. Ces dessins, on sait qu'ils existent, et M. Rosny, qui avait le droit littéraire de les attribuer à son personnage, avait aussi le droit de conclure au premier éveil artistique chez l'homme de cette époque. Poussé par le désir de l'inconnu qui émeut son être, Vamireh entreprend de descendre dans sa pirogue le cours d'un grand fleuve qui, coulant vers l'Est, s'engage en des forêts que nul n'a traversées.

On peut admettre que la chose se passe dans l'Europe centrale et que ce fleuve aurait été l'ancêtre du Danube, mais d'un Danube roulant ses eaux beaucoup plus loin à l'Orient. D'ailleurs la mer n'apparaît pas en ce livre, et n'est nommée qu'une fois ou deux, incidemment.

Au cours de son voyage, Vamireh, entre autres aventures, rencontre l'Homme des Arbres, anthropoïde moins éloigné de l'homme que ne l'est aujourd'hui de nous le gorille ou le chimpanzé. Songez que Vamireh, l'homme blond, et le Poilu en sont presque encore à se comprendre. Mais l'autre à déjà la tristesse et la dégradante notion de sa déchéance, cette compréhension est cause qu'il se laisse déchoir à chaque siècle davantage.

Enfin Vamireh a traversé la forêt immense, il a retrouvé (c'est alors en Asie) la Savane claire et nourricière. Il rencontre une vierge aux cheveux noirs, qui n'est point de sa race, mais qui est jeune et belle. Elle lui plaît, il la prend et l'emporte, simplement. Elle, subjuguée, se laisse faire. Mais les Orientaux, les hommes bruns, veulent sauver leur vierge, et la poursuite commence, acharnée. Elem, un instant perdue pour Vamireh, se laisse bientôt reconquérir — et de bon cœur — et le suit dans sa pirogue. Pendant la longue remontée du fleuve qui doit les ramener vers la tribu du jeune homme, ils font de notables rencontres. Je retiens seulement, pour ne point démesurer cette analyse, celle des « mangeurs de vers », hommes antiques et déchus, que l'auteur suppose avoir existé alors, et que, depuis, la marche constante du progrès aurait écrasés et anéantis. Au moins servent-ils (pages 200 et suivantes) à un très bel exposé de l'élimination successive des espèces :

Depuis la venue de l'Homme aux longs bras (l'homme actuel), à travers les âges ils avaient cessé de progresser ; ils se conservaient. Rien n'était plus pour eux, la vaste terre les dédaignait et, cependant la Vie épuisait ses moyens, durcissant l'épiderme, érigeant des toisons sur la poitrine, glissant des feuillets du graisse autour des flancs. Mais le cercle des races rivales se formait toujours davantage, et, certes, le pauvre homme antique devait moins durer que les bêtes carnassières, car il était désarmé par la longue crise de transition...

Ces déchus ont de touchantes fraternisations avec cet autre résigné qui est l'Homme des Arbres. Il y a là une suffisante indication des évolutions survenues.

L'auteur a su, en certaines scènes, arriver à une grande élévation dans l'hypothèse, notamment grande celle où le Mammouth reconnaissant d'un service rendu veille sur le sommeil de Vamireh , l'épargneur de vies qui ne tue pas pour tuer. De même intéressant est ce croquis où l'on voit luire l'aurore de l'âge du métal.

Déjà, des parties de terre ou de pierre avaient fondu à la chaleur, on retrouvait dans la cendre de petits lingots solides. Chacun gardait soigneusement ces larmes de métal. Il en était de diverses couleurs, des jaunes, des grises, des blanches. A les frapper d'une pierre on leur donnait des formes, on les amincissait en lames ; mais ces lames étaient fragiles, ployantes ou cassantes et personne encore ne pensait y voir le rival de la pierre, de l'os ou de la corne.

Vamireh s'est constitué le défenseur des humbles et doux « Mangeurs de vers » contre les Orientaux qui par tradition de race les persécutent et les pourchassent. Cela lui vaut de soutenir dans une île du fleuve une furieuse bataille contre les Orientaux, qui ont pour alliés les chiens, ancêtres du chien moderne, que M. Rosny suppose avoir occupé alors un rang beaucoup plus élevé dans l'échelle naturelle, au point d'être traités en alliés intelligents et autonomes, et non point en bêtes domestiques.

Enfin Vamireh, vainqueur, emmène Elem, sa femme, après avoir fait la paix avec les Orientaux et promis de revenir l'année suivante avec trente jeunes hommes de sa tribu.
Ainsi se consommera le mélange initial de l'Orient, de l'Occident, sous la scintillante lumière des inamovibles étoiles.

M. CHAMPIMONT

Critique de "Vamireh" par M. Champimont in Le Voleur illustré n°1811 du 17 mars 1892.

Critique de "Vamireh" par M. Champimont in Le Voleur illustré n°1811 du 17 mars 1892.

Critique de "Vamireh" par M. Champimont in Le Voleur illustré n°1811 du 17 mars 1892.

Critique de "Vamireh" par M. Champimont in Le Voleur illustré n°1811 du 17 mars 1892.

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