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J.-H. Rosny

Critique de "Vamireh" par Georges Pellissier (1892)

5 Décembre 2013, 09:10am

Publié par Fabrice Mundzik

Critique de "Vamireh" par Georges Pellissier, publiée dans La Revue encyclopédique n°34 de mars 1892.

Roman : Rosny (J.-H.), Vamireh. (Paris, Kolb, 1892)

Vamireh n'est point une étude de mœurs contemporaines, et M. J.-H. Rosny nous en prévient sur la couverture même par un sous-titre assez rare : Roman des temps primitifs. Précisons « C'était il y a vingt mille ans. » Voilà la première ligne. Nous sommes du coup transportés bien loin de nos points de vue familiers : dans quels abîmes gît encore ce qui, vingt mille ans plus tard, sera le bitume des boulevards parisiens ? Et voici les lignes suivantes : « Alors le pôle nord se tournait vers une étoile du Cygne. Sur les plaines de l'Europe, le Mammouth allait s'éteindre », etc. Devant ces perspectives de temps et d'espace, les héros de nos romans habituels, de ceux-là mêmes qui tirent à cinquante mille et plus, ne laisseraient pas, je crois bien, de se trouver quelque peu dépaysés. Et, disons-le tout de suite, il faut que M. Rosny se sente les flancs solides pour commencer sur ce ton. Quid dignum tanto... ? Mais rendons-lui aussi dès maintenant ce témoignage que son roman ne soutient pas trop mal la magnificence d'un tel début.

Donc nous sommes, deux cents siècles déjà passés, du côté de l'Orient méridional, au temps où les grands Dolichocéphales s'étendaient depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée. C'est justement cette race, promise à de si hauts destins, que M. Rosny a voulu symboliser dans son héros.

Le sujet du livre se déroule avec une plénitude tout unie. Chasseur puissant, beau de stature et fort comme l'auroch, Vamireh, fils de Zom, que sollicitent depuis longtemps la curiosité de l'inconnu, la tentation des aventures, le désir de la gloire, s'embarque sur le grand fleuve, à travers une forêt immense dans les profondeurs de laquelle aucun des siens n'osa jamais s'engager. Après deux mois de navigation, il descend sur le rivage, qui se prolonge à ses yeux en vastes steppes. Une femme de race inconnue lui apparaît, Elem, la fille des Asiatiques brachycéphales ; aussitôt, le grand Pzânn se jette sur la belle étrangère, l'emporte dans ses bras. Mais elle n'était pas seule, et les hommes de sa tribu, qui l'accompagnaient de loin, s'élancent à la poursuite du ravisseur. Après bien des péripéties, désespérant de vaincre Vamireh par la force ou de trouver en défaut sa prudence, ils vont chercher leurs alliés quadrupèdes, les Grands Chiens des savanes. Le Pzânn s'est réfugié dans une île. Il y accueille toute une horde d'hommes inférieurs, des Tardigrades ou Mangeurs de vers, qu'a fait fuir la redoutable approche des Orientaux et de leurs farouches auxiliaires. Alors commence une terrible lutte. Excitées par les Brachycéphales, des bandes de Chiens se ruent à l'assaut. Leur immersion soulève le niveau de l'eau aux côtes de l'île, on voit par milliers à travers les ténèbres des yeux phosphorescents briller dans des têtes humides et luisantes. Mais le Pzânn dirige la défense : sa haute taille, sa formidable manière de broyer les crânes, sa voix impérieuse « sonnant la plus haute humanité », inspirent le courage aux Tardigrades, font sur les Bêtes une impression de terreur. Vainement les Orientaux s'acharnent, lancent de nouveau leurs alliés à la charge, se jettent avec eux dans les eaux du fleuve ; tous leurs efforts échouent contre le héros Dolichocéphale. Enfin, la paix est conclue. Les Chiens regagnent leurs stoppes arides, les Tardigrades achèvent vers le Grand Lac leur lamentable exode, et Vamireh, remontant le fleuve, songe avec joie au moment prochain où, retrouvant Zom et Namir, ses vieux parents, il leur présentera l'épouse lointaine...

Ce n'est pas par dilettantisme que M. Rosny est allé chercher son sujet dans le vague recul des âges. Il y a chez lui un artiste grave et hautain que ce sujet pouvait bien séduire, et il y a aussi le glorificateur de l'humanité. « Un monde de bonté humaine, disait-il dans la préface de son dernier livre, nous attire très impérieusement. Nous voulons prochainement dire, dans une œuvre plus vaste, les annales de la miséricorde et du dévouement, telles que la vie en donne. Nous voulons mettre en scène cent êtres simples et quelques-uns très compliqués, dans un roman à dédier à la bonne Humanité. » Ce n'est point cette œuvre-là qu'il nous donne aujourd'hui, mais l'inspiration qui doit y présider ; Vamireh en porte manifestement la marque.

La piété humaine de M. Rosny s'étend aux Mangeurs de vers, ces Tardigrades gauches et tristes qui traînent dans les landes monotones ou sous le couvert des forêts obscures leur morne et abjecte existence. Quand Elem les voit venir, elle se détourne avec dégoût ; bas de stature, courbés, d'une laideur humble et repoussante, ces mangeurs de bêtes molles avec leur mâchoire en saillie, leur nez plat, leur ventre hideux, lui inspirent une insurmontable aversion. Mais Vamireh reconnaît des frères, et il conçoit tout d'abord pour eux une immense pitié. Plus tard il les protège contre leurs ennemis, il les sauve ; et, sur le chemin des prairies natales, la joie et l'orgueil de la victoire ne l'empêchent pas de songer à ces misérables, qui sont les premiers de sa race. « Et Vamireh songeait aux Mangeurs de vers, à leur profonde tristesse quand vint le moment de la séparation, aux mufles lourds, au vague aboi de leurs rires et de leurs pleurs, à la gratitude infinie de leurs prunelles, et comme ils étaient restés longtemps près de lui avant de pouvoir se résoudre à partir. Du haut d'une petite éminence, il avait salué leur départ d'un cri d'amitié et ils y avaient répondu par leur humble mélopée de marche... »

Cette piété descend plus bas encore, jusqu'aux Hommes des Arbres. Jadis de pair avec les Dolichocéphales, des habitats dépressifs, des batailles perdues, des misères de toutes sortes les ont de plus en plus frappés de dégénérescence. Au début de son voyage, le Pzânn en rencontre un, et, dès qu'il l'a vu, son cœur est touché de sympathie ; mais l'Homme des Arbres, soupçonneux et morose, repousse tout témoignage de bienveillance, et c'est à peine si, lorsque Vamireh s'est rembarqué, les bras velus du monstre ébauchent de loin un vague geste amical. C'est avec les Mangeurs de vers que fraternisent les Anthropoïdes ; plus loin, nous voyons les deux races déshéritées se reconnaître, échanger entre elles de menus dons, oublier peut-être dans cette communion passagère le vague regret d'une existence plus heureuse, le sourd pressentiment d'une déchéance toujours plus profonde à laquelle les uns et les autres sont irrémédiablement condamnés.

M. Rosny a voulu nous peindre surtout les Brachycéphales et les Dolichocéphales. Trapus, le crâne large, la peau brune, les yeux sombres, plus féroces de mœurs et moins artistes que les Troglodytes des plaines occidentales, les Orientaux avaient une organisation plus avancée. Ce qui leur manquait justement, c'était l'initiative, l'esprit d'entreprise, l'énergie individuelle. Déjà s'accusait chez eux une paresse molle, un penchant visible à s'immobiliser dans les hiérarchies sociales ou religieuses. Quant aux Dolichocéphales, M. Rosny nous fait dans les premières pages le tableau de leurs mœurs. Il nous les représente broyant le minium rouge dont ils se peindront le visage et la poitrine, gravant des cailloux et des canines d'animaux, cousant des fourrures. Il consacre tout un chapitre à nous les montrer poursuivant dans l'immense plaine un troupeau d'urus. Il nous fait voir en eux et aimer une humanité mâle et forte, industrieuse et active, éprise de grandeur, vraiment humaine par sa noblesse et par sa bonté.

Mais c'est dans Vamireh que M. Rosny a symbolisé toute la race. Vamireh est un chasseur robuste et intrépide ; Vamireh est un artiste que sollicitent les formes de la bête et de la plante ; Vamireh est un poète qui aime à rôder seul à travers les vastes prairies ou les épaisses forêts pour surprendre le secret des choses et des êtres ; Vamireh est un hardi aventurier que la passion du danger, l'attrait des choses mystérieuses entraînent dans de lointaines fugues ; Vamireh est un bon fils, humble devant les vieux qui lui ont donné le jour, cordial pour ses frères, affectueux pour sa jeune sœur aux bonds de chevrette ; Vamireh, si chaud que soit le sang de ses veines, est accessible aux délicatesses, aux timidités, aux subtiles douceurs de l'amour ; Vamireh est juste, loyal, secourable aux faibles, terrible à ses ennemis Vamireh est, en un mot, le type idéalisé de la race humaine dans ce qu'elle peut avoir en ces temps reculés de plus noble et de plus tendre.

Le roman historique m'a toujours semblé quelque chose de faux, et je n'ignore pas que tout ce qu'on peut dire contre cette forme hybride, qui n'a ni l'intérêt du roman ni celui de l'histoire, pourrait être aussi bien allégué contre le genre « préhistorique », qu'inaugure Vamireh. Mais non, pourtant. Ce qui fait la différence, c'est qu'un recul de vingt mille ans donne au romancier toute liberté. Les personnages qu'il représente n'ont vécu que dans son imagination, et le peu que nous savons d'aussi lointains ancêtres autorise cette idéalisation symbolique par laquelle procède M. Rosny.

Au surplus, ce n'est pas un roman que M. Rosny nous donne, c'est une épopée.

Épopée de la nature primitive il a dit avec une gravité religieuse les hymnes des grandes eaux, les rumeurs de la pierre, les sanglots du vent, les impénétrables mystères de la forêt, dans laquelle se font vaguement entendre les mille voix de la Faim et de l'Amour. Épopée des races animales : lisez plutôt le beau chapitre douzième. Felis Spelsea à la taille colossale, à l'épaisse crinière retombant sur un pelage ocellé, grand ours aux bras armés de griffes énormes, mammouth au corps gigantesque arquant avec une tranquillité superbe son dos laineux, puissamment étayé par les quatre colonnes des jambes, animaux des airs, des eaux, des plaines et des forêts vierges, frissons d'ailes, battement de queues, craquement de mâchoires, cris de triomphe ou de terreur, violence déchaînée des forces bestiales, — ce poème peuplé de monstres fait revivre avec puissance toute la faune primitive dans son étrange et formidable beauté. Enfin et surtout, épopée de l'Homme. Quand Vamireh retourne aux plaines natales, un noble orgueil gonfle sa poitrine, car il a vaincu les embûches de la nature et l'agression des bêtes féroces. « Le canot marchait vers le Nord, depuis l'aube jusqu'au crépuscule. Le bramement des cerfs, le barrit du mammouth, la voix grondante des lions saluaient au passage la barque frêle et l'homme ennemi », l'homme souverain de la terre et de tous les êtres qui se meuvent à sa surface. Ce que M. Rosny peint en Vamireh, c'est l'ancêtre, — c'est l'initiateur lointain de toute industrie et de tout progrès, le sauvage hardi, subtil et généreux auquel remonte la civilisation humaine. Vamireh est un beau livre, et c'est un livre pieux.

Ce sujet, d'ailleurs, s'accordait on ne peut mieux avec le talent de l'auteur. M. Rosny a pu y déployer tout à l'aise ses hautes qualités de penseur et d'écrivain.

Est-ce à dire que bien des réserves ne soient à faire ? La composition de l'ouvrage me semble çà et là un peu lâche, et maintes scènes épisodiques ne se relient pas assez directement à l'action. Mais nous ne demanderons pas une unité trop étroite à ce roman mythique, moins roman que poème, et dont le héros est un symbole. Quant au style, j'en ai déjà loué l'amplitude et la gravité. Il faut bien maintenant y relever certaines bizarreries, un étrange dédain de la syntaxe traditionnelle, une prédilection fâcheuse pour le néologisme, l'abus de procédés faciles à imiter. Parmi les tours que M. Rosny affectionne, je veux au moins en signaler un. Il ne dit pas les profondeurs des forêts, mais les profondeurs sylvestres, ni les eaux du fleuve, mais les eaux fluviales. Et je ne conteste point que ce tour ne lui fournisse parfois d'heureux effets, mais il en abuse. Pour ma part, je préfère le repas du soir au repas soiral. M. Rosny a bien assez d'originalité pour se refuser des affectations puériles ou des étrangetés choquantes.

Georges PELLISSIER.

Critique de "Vamireh" par Georges Pellissier in La Revue encyclopédique n°34 de mars 1892.

Critique de "Vamireh" par Georges Pellissier in La Revue encyclopédique n°34 de mars 1892.

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