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J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné "Hommage à Han Ryner" (1920)

28 Janvier 2014, 10:16am

Publié par Fabrice Mundzik

Merci à Clément Arnoult (voir le Blog dédié à Han Ryner) pour la transmission de ces documents et informations.

Plusieurs documents en lien avec J.-H. Rosny aîné se trouvent dans les Cahiers des Amis de Han Ryner, nouvelle série, n°90 (septembre 1968).

Tout d'abord, un "Hommage à Han Ryner", par J.-H. Rosny aîné, dont voici la présentation :

Han Ryner et J.-H. Rosny aîné

Notre ami Robert Borel-Rosny, petit-fils du grand Rosny aîné, a retrouvé des documents précieux qu'il a bien voulu nous communiquer et nous autoriser à publier. Nous aurions aimé qu'ils aient pu être publiés dans des organes plus vastement répandus que nos « Cahiers ». Nous n'avons pu l'obtenir. Les deux très hauts et puissants écrivains concernés, ne seraient pas, paraît-il, dans le sens de l'actualité. Nous ne voulons citer aucun nom, parmi nos confrères de la Presse. Mais cette attitude nous semble étrange, quant à la presse littéraire, où nous comptons des amis — nos comptes rendus en témoignent. Nous avons des témoignages récents de l'étonnement où certains sont plongés que le nom de Han Ryner ne soit pas à sa place, et ajoutons, malgré sa renommée, celui du génial Rosny. Quand, sur les murs de la Sorbonne en Révolution au mois de mai 1968, des amis ont pu lire des affiches portant citations de Han Ryner, cela prouve peut-être que ce nom n'est pas aussi ignoré des jeunes que certains le décrètent. Quoi qu'il en soit, nous avons décidé de publier ici l'ensemble de précieux documents que nous a confiés Robert Borel-Rosny. Et quelques autres, complémentaires, venant de nos archives, entre autres des lettres de Rosny à son ami. Nous voulons aussi profiter de cette occasion pour rassembler en même temps là bibliographie touchant Han Ryner et Rosny aîné. Mais d'abord, présentons le beau discours prononcé par J.-H. Rosny aîné :

Le mardi 24 février 1920, à 4 h de l'après-midi, un « Hommage solennel » à Han Ryner était rendu au Théâtre de la Renaissance :

Il était dit, en tête des invitations : « M. J.-H. Rosny aîné présentera le Prince des Conteurs ».

Quand Robert Borel-Rosny me montra le texte manuscrit que vous allez lire, nous nous sommes demandés à quelles circonstances il pouvait se rapporter. Nous nous sommes persuadés que c'est justement à l'occasion de cet « Hommage » qu'il fut préparé.

HOMMAGE A HAN RYNER

Mesdames, Messieurs, Mon cher Han Ryner,

Je me souviens, non sans attendrissement, de notre première entrevue dans une salle vaste et fumeuse, où s'étaient rassemblés les Loups. Ces jeunes étaient jeunes, enthousiastes et braillaient formidablement. A tour de rôle, ils récitaient leurs œuvres, avec enthousiasme et piété. Belval-Delahaye (hélas ! disparu de l'autre côté du monde), Belval-Delahaye d'une voix de cuivre annonçait les vociférations et donnait le signal des bans. Vous, cher ami, vous haranguiez cette retentissante jeunesse. Je vous revois, la tête renversée en arrière, l'air inspiré, je vous entends, d'une voix claire et rythmique, emportant les poètes à la beauté, à la douceur, à la justice et aux nobles labeurs. Je suis bien des fois revenu parmi ces loups ; j'ai présidé des banquets à cent sous par tête, avec du champagne et des liqueurs ! J'ai parlé moi-même d'une voix rugueuse et monotone... Et c'était des heures charmantes. Je revivais mes vingt ans. Je retrouvais ces illusions et ces fables magnifiques par quoi j'ai cru à l'enchantement de l'univers et à la féerie des hommes... Et je me suis pris aussi d'affection pour vous. Car vous vouliez avec piété ce que je voulais ardemment, lorsque je croissais encore — la bonté, la clarté, la grandeur, la paix et l'intelligence aimante.

 Vous êtes un Grec par l'esprit, Han Ryner, et vous êtes un Hindou par le cœur. Et moi, de tout temps j'ai adoré les Grecs, pour leur subtile dialectique leur art pur et leur prodigieuse invention. Tout autant j'ai aimé les Hindous, du moins les Hindous qui veulent la miséricorde et qui exècrent le meurtre, fût-ce le meurtre d'un insecte. Depuis l'âge de douze ans, je n'ai pas tué une mouche. J'ai horreur du sang versé, fût-ce le sang d'un humble lapin — et je n'ai pas même sur la conscience le massacre d'une souris ; je n'ai jamais péché le plus petit poisson ; j'ai respecté le nid des oiseaux et je me souviens de m'être battu avec mes petits camarades d'école pour sauver une grenouille du supplice. C'est pour dire, Han Ryner, que nous pouvions nous comprendre et que notre rêve de douceur était primitivement mon rêve et, tout au fond, malgré l'horrible Nature et les hommes plus horribles, je partage encore vos beaux souhaits...

— une pause —

Mesdames et Messieurs, n'oublions pas que je suis ici pour présenter l'œuvre de Han Ryner, plus encore que l'homme. Je vais le faire rapidement car, après moi, Tautain, Sauvage, Florian-Parmentier, Lefèvre, vont vous entretenir avec plus de détail et d'éloquence. J'ai tenu à consulter Han Ryner lui-même afin que sa pensée coïncide avec la mienne et parce qu'on comprend mieux une œuvre quand son auteur vous a dit ce qu'il voulut faire.

Han Ryner néglige ses livres de jeunesse dont il serait bien difficile de se procurer un exemplaire. C'est une œuvre réaliste : ceux qui ont lu Le livre de Pierre, extrait de Ce qui meurt savent avec quelle tendresse délicieuse Han Ryner sait parler des enfants : je pense que nul lecteur du Livre de Pierre n'a échappé à l'attendrissement qui a mouillé mes yeux quand j'ai parcouru ces pages si touchantes, si tendres et si, pathétiques.

Enfin, il a plu à notre ami, de négliger son œuvre de jeunesse. Peut-être la rééditera-t-il un jour. En attendant, il n'admet que ce qu'il a publié au vingtième siècle sous quatre rubriques :

1. Exposition directe de sa pensée.

2. Exposition symbolique.

3. Exposition romanesque.

4. Romans historiques de la pensée.

Il compte l'exposition symbolique comme achevée, tandis que l'exposition directe est à ses débuts, avec le Petit Manuel Individualiste et le Subjectivisme. Il espère achever dans deux ou trois ans le volume d'éthique auquel il travaille depuis une vingtaine d'années, et qui se nommera La Sagesse qui rit. Ensuite, il s'attellera à une Métaphysique du Pluralisme qui sera peut-être l'expression la plus objective de sa pensée.

L'homme-fourmi occupe une place à part dans ses œuvres (1). J'aime beaucoup ce livre ; il est plein d'invention ; il réalise une idée qui n'a jamais été conçue nettement auparavant ; je connais peu de choses aussi ingénieuses et subtiles dans toute la littérature que cette double psychologie individualiste et grégaire. Et c'est en même temps, je vous assure, un récit très amusant et plein de traits exquis.

Dans l'exposition romanesque de la pensée de Han Ryner, il faut lire : Le Crime d'obéir, Le Sphynx rouge, les Pacifiques. Ce sont des livres forts, pleins de moelle, dont je ne partage point toutes les idées. Mais ceci n'a aucune importance.

Parmi les romans historiques, la Tour des Peuples est quasi préhistorique. C'est de la protohistoire. Cette histoire, est très captivante ; les épisodes sont bien choisis et bien mis en la main ; l'astuce des prêtres est observée avec une amusante clairvoyance, de même que l'ambition des rois — et le héros, Riphat, souverainement sympathique, grande âme, lutte en vain pour maintenir l'alliance des peuples : la convoitise, l'égoïsme, l'orgueil finissent par disperser ceux qui vinrent pour bâtir la tour et la livrent de nouveau à la superstition et à la tyrannie... Je conseille fermement la lecture de ce livre si beau si généreux et si désabusé...

Le fils du Silence est aussi un grand livre — plus hermétique, toutefois. Mais le Cinquième Evangile s'adresse également aux cœurs simples et aux âmes compliquées. Han Ryner y déverse l'or le plus pur de son talent, et les trésors de son intelligence altruiste.
Nous aurons prochainement un Ahasvérus où nous entendrons la voix des sages de tous les temps. Sénèque, Marc-Aurèle, La Boétie, Galilée, Kant et Nietzsche...

Ainsi Han Ryner aura parcouru le cycle des ères historiques ou protohistoriques. Toutefois, l'influence grecque prédomina et on la retrouve incluse même dans les œuvres qui semblent s'en éloigner. Mais avant tout, Han Ryner s'incarne lui-même dans ses livres : au temps de Riphat, il aurait été un pluraliste précurseur ; dans le fils du Silence, il tend vers « l'adoucissement de Dieu » qui, aboutissant à « l'adoucissement de l'homme », est par là son rêve transposé ; dans le Cinquième Evangile, il complète la doctrine fragmentaire du Christianisme par sa propre doctrine qui vise à la douceur consciente, courageuse et lumineuse, à un Logos où s'amalgament le Cœur et l'esprit.

Je vous dis tout cela très mal. Mesdames et Messieurs, parce qu'il faudrait une longue étude pour faire comprendre l'œuvre multiple de Han Ryner et que j'ai tout juste le temps de jeter quelques paroles. Mais vous allez entendre d'autres orateurs qui préciseront ma pensée. Ce que je yeux dire en somme, ce que je veux affirmer c'est que Han Ryner est un des grands esprits de ce temps, un de ces esprits qui n'ont pas voulu renoncer au développement intégral de leur être. Comme les encyclopédistes, comme Remy de Gourmont, comme peu d'autres, son ardente curiosité s'est exercée sous des aspects multiples de l'univers et des hommes. Là d'ailleurs s'arrête la ressemblance. Han Ryner a pris une tout autre voie que les encyclopédistes ou qu'un Remy de Gourmont : il part plus souvent de l'intérieur, il s'étend sur les choses et les capte, plutôt qu'il n'est capté par elles ; il s'éclaire lui-même avant d'éclairer l'ambiance... N'allez pas en conclure qu'il est un pur subjectif : il conçoit admirablement le monde extérieur ; mille traits le montrent, et aussi ces passages de lourde mélancolie qui sont comme l'ombre et le poids du monde sur nos âmes. D'ailleurs Han Ryner est un pluraliste par nature et les pluralistes ont toujours en eux ce qu'il faut, quand il faut, pour refléter les aspects innombrables du monde...

Au total, c'est un des êtres les plus complets que je connaisse : intelligence vive, complexe, subtile et haute ; imagination puissante et créatrice, cœur empli de l'amour des hommes et d'une héroïque résignation, le tout englobé dans une mentalité d'artiste qui sait donner la beauté et la vie...

Han Ryner, votre heure est prochaine. Combien de ceux qui aujourd'hui croient qu'ils sont arrivés vont être fauchés, tandis que vous, qu'ils connaissent à peine, allez éclore et rayonner dans la mémoire des hommes.

J.H. Rosny aîné.

(1)  "L’Homme-fourmi" de Han Ryner a été réédité chez L’Arbre vengeur, avec une préface de Natacha Vas-Deyres.

Une série de "Lettres à Han Ryner (1912-1930)" de J.-H. Rosny aîné est aussi publiée dans les Cahiers des Amis de Han Ryner, nouvelle série, n°90.

Vous pouvez retrouver cette correspondance dans l'article : J.-H. Rosny aîné "Lettres à Han Ryner" (1912-1930)

 

A lire aussi :

DOSSIER : J.-H. Rosny et Han Ryner (Henri Ner)

Han Ryner "J.-H. Rosny" in Les Hommes du jour (1910)

Vidéo de Han Ryner (Henri Ner) et J.-H. Rosny aîné vers 1920

Allusions : Henri Guilac "Bonshommes de Lettres" (1924)

J.-H. Rosny aîné dans les Cahiers des Amis de Han Ryner, nouvelle série, n°11 (1948)

et sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière :

Han Ryner - Parabole (1918)

J.-H. Rosny aîné "Hommage à Han Ryner" (1920) in Cahiers des Amis de Han Ryner, nouvelle série, n°90 (1968)

J.-H. Rosny aîné "Hommage à Han Ryner" (1920) in Cahiers des Amis de Han Ryner, nouvelle série, n°90 (1968)

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