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J.-H. Rosny

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" (1926)

1 Décembre 2013, 14:04pm

Publié par Fabrice Mundzik

"J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique", par Jean Morel, fut publié dans le Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

L'Univers serait une bien pauvre chose s'il était vrai que la science humaine pût en atteindre plus qu'une fraction infinitésimale.

J.-H. Rosny aîné, Pensées errantes.

J.-H. Rosny aîné est à la fois le philosophe et le poète du Pluralisme. Sans relâche, il dénonce la vaine passion de l'Unité qui envoûta les meilleurs esprits du XIXe siècle et il célèbre la diversité infinie des choses. Si l'on ignore assez souvent les essais philosophiques qu'il a publiés (1), on connaît du moins les romans qui leur composent de si poétiques illustrations (2).

Pour J.-H. Rosny, il n'existe point deux feuilles semblables, ni deux gouttes d'eau, ni deux atomes, et les êtres différent aussi irréductiblement en qualité qu'en quantité. L'Hétérogénéité est la loi suprême de notre monde. Comme aussi de l'Univers car s'élevant de l'infinitésimal de l'atome, où il s'est rencontré avec Jean Perrin, jusqu'à embrasser un Espace que l'effort des savants distend vertigineusement, J.-H. Rosny aîné renouvelle de la façon la plus inattendue la conception leibnizienne de l'univers plein. Le vide répugne au principe fondamental de raison suffisante ; mais tandis que le philosophe de la Monadologie arrive en dernier lieu au monisme, intégrant toutes les séries phénoménales dans ce terme général : Dieu, Rosny postule l'hétérogénéité absolue des systèmes. Une infinité de mondes dissemblables coexistent, emplissant l'étendue, et notre monde est parmi eux comme un chiffre dans une série illimitée.

Ne savons-nous pas aujourd'hui que les atomes n'occupent qu'un milliardième du volume apparent de la matière, de même que notre soleil et la ronde inlassable des planètes n'occupent qu'une très petite partie de l'Espace que traverse jusqu'à nous le tremblotement pâle des constellations ? S'il y a place pour une infinité d'Univers, pourquoi n'existeraient-ils pas ? Si notre substance n'est qu'une modalité de l'éther ou de l'énergie, pourquoi serait-elle la seule ?

J'ai toujours pensé qu'il y avait partout une infinité de coexistantes, que là où nous ne voyons qu'un soleil et des planètes, il y a des milliards, des trillions de systèmes différents les uns des autres, qui s'entre-traversent, comme si chaque système était un pur néant pour les autres. (Le Trésor dans la neige.)

La Création n'est pas si pauvre que notre science puisse l'embrasser tout entière nous sommes devant elle comme ces appareils qui ne saisissent qu'une note dans le concert mélodieux des ondes. De tous côtés, la réalité déborde notre connaissance. La Vie flue en formes innombrables et fugitives que remplacent sans cesse des formes nouvelles, et chaque monde s'acheminant suivant son rythme propre vers un inaccessible devenir, l'Univers est dans le perpétuel enfantement du Futur.

Pluralisme des Êtres dans notre monde, pluralisme des mondes dans l'Espace telle est la clef qui ouvre d'inépuisables richesses à la méditation du savant ou à l'imagination de l'artiste. Savant et artiste, l'auteur des Xipéhuz a transposé en fictions romanesques ses théories abstraites.

Sans méconnaître combien lui fut précieuse la collaboration d'un frère que l'on dit aussi érudit que lui, il est permis d'attribuer au seul J.-H. Rosny aîné les romans de merveilleux scientifique qui sont dans la dépendance si évidente de la cosmogonie pluraliste. La même pensée emplit les essais philosophiques et anime les récits d'aventure ; là sèche et une, ici vivante et parée d'une affabulation dramatique.

Et voici se lever, à l'appel du maître, le cortège des formes fantastiques, des Xipéhuz crépitants de leur vie électrique et des Mœdingen insaisissables ; voici se dresser, par delà les millénaires, les races disparues et surgir, de la grande matrice du Possible, les nouveaux règnes et les autres mondes.

Ce n'est qu'au prix de nombreux essais et d'incessants perfectionnements que la nature réalisa les Formes vivantes actuelles et particulièrement la Forme humaine, dont l'apparente homogénéité résulte d'un long travail d'élimination.

Notre espèce a dû se présenter, à l'aurore des âges, non comme un tronc unique poussant des ramifications toujours plus différenciées, mais comme un bosquet dont les essences variées tendent à l'unité sous la pression continue de la sélection.

D'autres circonstances eussent imposé à nos ancêtres une autre structure et d'autres mœurs. La Guerre du Feu nous montre comment les Hommes-sans-Epaules, chassés des plaines et des forêts, refoulés vers les lourds marécages et les eaux souterraines, se sont accommodés de ce nouvel habitat, ont modifié leurs habitudes et acquis de nouveaux instincts. Dans les Femmes de Setnê et dans Nymphée, J.-H. Rosny a décrit les mœurs d'Hommes-Batraciens, adaptés depuis des millénaires à la vie aquatique. Certains anthropopithèques ont pu préluder à une humanité très différente de la nôtre ; des races se sont éteintes. S'abandonnant à la mélancolie des régressions, les Mangeurs de Vers descendirent vers l'animalité, tandis que grandissait l'humanité splendide de Vamireh.

L'influence des milieux fut décisive. Quelque contrée où la vie était facile incitait à la mollesse la horde qui s'y installait ; ainsi tel Lémuriens que rencontra Aoûn, le héros du Félin géant, étaient demeurés si primitifs à cause d'une existence abondante. Souvent, au contraire, la disette tint les énergies en éveil et, sur la savane où la vie est rude, les grands dolichocéphales blonds perfectionnèrent leur industrie et leur art.

Chaque race eut ainsi son rythme propre d'évolution, et de tout temps voisinèrent les civilisations les plus différentes. Côte à côte progressent ou rétrogradent, sur la terre paléolithique du Félin géant, les Lémuriens, les Hommes au Poil bleu, les Chelléens et les Kzamms dévoreurs d'hommes, les Wahs décadents et la collectivité triomphante des Oulhamr.

La contemporanéité des forces, des faunes et des civilisations les plus diversement évoluées est pour le philosophe-romancier un habituel sujet de méditation et un thème dramatique fécond.

En la personne de son héros favori Alglave, il s'est donné à lui-même le plaisir de découvrir, en des coins encore inexplorés de la planète, des hommes de la Préhistoire taillant délicatement le silex près des mammouths apprivoisés et des lions-tigres redoutables (3). Ce sont des séismes qui, sur la terre africaine comme dans les neiges du Nord canadien, ont isolé du reste du monde des compartiments quaternaires et les ont clos d'une barrière de montagnes.

Sous Thoutmès III, roi de Thèbes, l'Égyptien Setnê a pu contempler les formes étranges des Dragons abandonnés par les âges jurassiques dans les marais de la Mésopotamie (4).

L'Australie ne perpétue-t-elle pas une végétation secondaire ? Au fond des forêts vierges, les gorilles mâchent les mêmes embryons d'idées qu'aux jours où naissait l'homme (5).

En pleine France contemporaine, l'héroïne de la Terre noire devient la prisonnière d'un clan qui conserve le type pur et les traditions des ancêtres préceltiques. Et cela n'est pas plus étonnant que de trouver sur le continent américain, à côté des laboratoires les plus modernes, les dernières tribus de Peaux-Rouges.

Le spectacle des primitifs est pour nous un tonique. Notre orgueil s'exalte à mesurer depuis les commencements le chemin parcouru.

Les Blancs sont aujourd'hui les maîtres de la Terre et ils usent avec une sévérité coupable d'une victoire qui pourrait bien n'être qu'éphémère. Peut-être les civilisés portent-ils en eux-mêmes, dans l'hétérogénéité de leur être, un ferment de déchéance. Leur conscience, enrichie par l'effort immense des générations, rassemble sous une apparente unité des éléments dangereusement dissemblables. Le moi enveloppe en une synthèse instable un véritable pluralisme psychologique. Des personnalités multiples cohabitent en nous, qui généralement collaborent dans le respect d'une féconde hiérarchie, mais qui aussi parfois s'opposent et se combattent.

On sait que Miss Beauchamp offrait à ses observateurs plusieurs personnalités alternantes. Frédéric Maldar est aux prises avec un moi hostile élaboré par sa conscience, et il devient le propre assassin de son double (6).

Depuis des siècles, l'occultisme développe un effort pluraliste, multipliant les Vies autour de l'Homme, transmigrant les âmes dans une pluralité de corps. Rosny, par scrupule de positiviste peut-être, lui a rarement demandé la matière d'un roman ; tout au plus a-t-il écrit dans la Jeune Vampire l'histoire d'une réincarnation. Préférablement, il imagine des créatures hors de toute expérience et de toute tradition, et volontiers il donne à ces créatures la prééminence sur l'homme.

Pourquoi certains êtres ne nous disputeraient-ils pas un jour la Terre ? La suprématie de notre Espèce fait l'étonnement de l'écrivain. L'homme est-il donc l'aboutissement des enchaînements animaux par lesquels la nature perfectionna les formes ? Est-il bien seulement le dernier venu du règne protoplasmique ? Ne serait-ce pas plutôt l'oiseau, comme le pense René Quinton (7) ?

Précisément, voyez planer, sous la nuée violette, les chauves-souris géantes de la Contrée prodigieuse des cavernes. Elles ont domestiqué les autres bêtes et elles se nourrissent de leur sang avec une modération intelligente. Alors que le Primate a évolué si magnifiquement, l'Oiseau s'immobilisera-t-il en son actuelle morphologie ? Ses organes ne sont pas inaptes au langage articulé et les descendants de nos Rapaces offriront peut-être aux derniers hommes une face humaine (8). Au cours d'un merveilleux Voyage (9), des explorateurs rencontrent des éléphants qui commandent à des hommes primitifs, et ceux-ci trouvent naturel d'obéir à un animal intelligent, adroit et puissant.

La nature impose des différences, mais point de hiérarchie. Le végétai lui-même, asservi aujourd'hui par nous et par l'animal, pourra prendre sa revanche, à moins qu'il ne l'ait déjà eu quelque région inexplorée comme celle où pénètre l'Américain Hareton Ironcastle (10). Savant et curieux comme J.-H. Rosny lui-même, Ironcastle découvre un continent soumis à la volonté mystérieuse des Plantes.

Des Mimosées qui disposent d'une énergie accélératrice alourdissent et paralysent les êtres à distance. Elles savent coordonner leurs efforts et leur volonté implacable est pure de tout caprice. Sur cette terre vivent, respectueux des lois de la Plante, des reptiles au sang chaud et des créatures comparables à l'homme par l'intelligence, mais d'une constitution différente.

Encore cette flore et cette faune ont-elles des analogies avec notre flore et notre faune, mais dans quel règne classer les Xipéhuz qu'une tribu du bronze rencontre aux portes de l'Asie dans sa migration ? Cônes bleuâtres ou strates gris, les Xipéhuz portent une étoile éblouissante et leur puissance vient des charges électriques qu'ils condensent. Les hommes luttent contre eux, pour la maîtrise de la planète et ils l'emportent enfin. Mais triompheront-ils toujours ?

La volonté obscure de la Terre peut favoriser dans l'avenir le développement d'un nouveau règne (11). Une mécanique prodigieuse prolongera la lente agonie de l'Espèce, traquée dans d'étroites oasis par la disparition de l'eau. Des cataclysmes répétés briseront enfin toute résistance, et sur le sol aride s'épandront les fluorescences mauves des Ferro-Magnétaux. Ces créatures métalliques s'élèveront peu à peu à la splendeur d'une conscience qui reflétera leur état magnétique, jusqu'à ce qu'elles cèdent elles-mêmes au minéral, dont l'avènement se pressent dans la vie mystérieuse des cristaux.

De la diversité infinie du monde nos sens grossiers ne perçoivent qu'une partie. Notre œil ne capte ni l'infrarouge, ni l'ultra-violet, ni ces radiations par lesquelles pourrait se révéler le monde des Mœdingen et des Vuren. Les Mœdingen sans épaisseur qui peuplent l'Autre Monde rampent à la surface des corps inertes, mais ils traversent directement la matière vivante parfois ils s'accouplent en d'étranges combats où le vainqueur absorbe la force du vaincu. Au-dessus palpite la splendeur des Vuren qui se déplacent par dispositions rythmiques. Et ces êtres vivent, s'accroissent et meurent à nos côtés sans qu'aucun contact ne nous les signale.

Sur d'autres planètes, la Vie a pu revêtir d'autres formes encore et cette hypothèse a obsédé quelques philosophes. Stuart Mill, l'un des fondateurs ou des précurseurs du Pluralisme, écrivait :

Dans ces parties reculées des régions stellaires où les phénomènes peuvent être différents de ceux que nous connaissons, il serait insensé d'affirmer hardiment l'empire de la loi de causalité aussi bien que celui des lois spéciales, reconnues universelles sur la Terre.

Même sur la Terre, la matière pourrait subir d'autres lois que les nôtres. Ainsi, le plateau de Tornadres se soumet périodiquement aux énergies du système stellaire dont il est détaché (12). Tandis que les plats d'argent se teintent d'émeraude et qu'une lourde densité électrique enveloppe les êtres, des forces passent dans un chuchotis de voix, la beauté ruisselle aux profondeurs de l'Impondérable, un lac de sang pâle noie le zénith et les plantes dressent vers l'espace des aigrettes de flammes.

La planète Mars offrit à ses premiers explorateurs trois sortes de Vie (13). Dans la zone tempérée, des plantes croissent qui rappellent nos champignons et nos lichens des animaux subissent, comme ici les nôtres, l'impérieuse loi de la faim. Les Terrestres reconnurent même dans les Tripodes de véritables hommes, intelligents et sociables ; et ils prirent plaisir à leur compagnie quoiqu'ils eussent un troisième pied, des mains en conque et un visage sans nez où luisaient six yeux.

Mais vers les Pôles et l'Equateur pullulent les masses irrégulières des Zoomorphes qui ne révèlent à la dissection aucune structure intérieure, aucun organe apparent, rien que des vacuoles vides de tout liquide dans un tissu spongieux.

Et chaque nuit s'éveille, dans l'atmosphère raréfiée de la planète sœur, la symphonie lumineuse des Ethéraux. Des colonnes doucement phosphorescentes tracent des réseaux nuancés de vert, de bleu et de violet. Des formations brillantes y circulent ; des points et des filaments scintillent et sans cesse montent, descendent, s'entre-croisent.

Parfois des rais pâles réunissent des Ethéraux, et les ruptures et les reprises de ces rais suggèrent un langage où les vibrations impondérables remplaceraient nos ondulations sonores.

Il est vraisemblable que les Univers qui emplissent l'Espace sont tantôt d'une indifférence et d'une perméabilité mutuelles à peu près complètes, tantôt susceptibles d'agir plus ou moins profondément les uns sur les autres. Des interactions sont probables, souvent si ténues qu'elles échappent à notre observation ; mais on peut les imaginer très graves et parfois catastrophiques. Quand par exemple la Force mystérieuse traverse notre monde, notre lumière est malade. Le violet et le bleu du spectre s'altèrent, tandis que le rouge s'avive. Les combinaisons chimiques sont suspendues ou modifiées et les hommes, troublés dans leur économie interne, oscillent d'une exaltation pathologique à une dépression mortelle. Puis le danger s'éloignant, des énergies neutralisées reparaissent et une terrible crise de carnivorisme secoue l'humanité.

Des travaux récents et assez imprévus — de Daniel Berthelot et Gaudechon entre autres — ont établi le rôle très important de la lumière dans certains processus chimiques et la réversibilité de quelques actions. Le même mois que paraissait la Force mystérieuse, le savant Jean Perrin, dans une note à l'Académie des Sciences, proposait de rapporter toute activité chimique à une émission ou à une absorption de radiations lumineuses.

Ce n'est d'ailleurs pas la seule hypothèse ingénieuse que J.-H. Rosny ait filmée dans son roman. Le monde qui filtre au travers du nôtre l'ensemence de nouveaux organismes d'une haute complication. Chacun englobe un groupe d'hommes et d'animaux terrestres que réunissent des lignes de force et superpose délicieusement aux moi individuels une conscience collective. Mais ces êtres, dont la substance dépourvue de toute masse se résout sans doute en énergies stabilisées, ne peuvent vivre dans un milieu essentiellement différent de leur milieu d'origine et ils s'évanouissent sans laisser de traces.

Qui donc exprimait la crainte que la science n'étouffât au cœur des modernes l'instinct divin de la poésie ? Ces pages du plus extraordinaire roman d'imagination sont d'une extrême densité scientifique et soulevées cependant par un souffle de lyrisme et d'épopée. Peu de science éloigne de la poésie, pourrait-on dire, mais beaucoup de science y ramène.

L'aube sera-t-elle moins divine à l'âme et aux sens, pour savoir la gamme des rayons, pour pressentir les potentiels variant avec la lumière et la chaleur, la fabrication d'électricité liée à la formation et à l'évanouissement des nuages, pour se sentir vivre dans le courant de forces indéfiniment nuancées et s'abandonner au songe de le connaître davantage (14) ?

Bien loin de dissiper tout mystère, la science éveille de nouvelles questions, de nouvelles énigmes. Elle est une lumière qui croît, mais autour d'elle s'élargit proportionnellement le halo de l'inconnu, et le mystère est chaque jour plus profond et plus multiple.

J.-H. Rosny a dû bien souvent souhaiter de vivre la merveilleuse légende de Luc et de s'abîmer dans l'évocation de la Physiologie planétaire, de la Vie bipolaire et de la Pénétration cérébrale.

Je ne sais rien de plus déconcertant et de plus formidable que ces pays de la Légende Sceptique où Luc perçoit le « tissu physiologique » des mondes, les tremblements éthériques portant d'astre en astre des réactions vitales, où il anime l'inanimé de toute l'intensité d'une exaltation intérieure qui rappelle Plotin sans le répéter, où il imagine un repos trouvé dans le renversement de polarité de nos énergies, où il pressent l'éclosion d'un nouveau sens phonoélectrique d'une finesse exquise.

Par la suite, J.-H. Rosny devait abandonner le ton de prophète inspiré pour étudier sous forme de fictions dramatiques quelques-uns des problèmes les plus importants de la physique et de la biologie.

Certes, d'autres écrivains ont cherché dans la science une pâture à leurs chimères mais tandis que Villiers de l'Isle-Adam glisse vers l'occultisme, que Poe et Maurice Renard soignent principalement l'intrigue, que Wells est obsédé par la politique et la sociologie, le romancier de la Mort de la Terre et des Xipéhuz traite le merveilleux scientifique pour son intérêt propre, comme un genre indépendant trouvant en lui-même sa fin.

Sollicité à la fois par une imagination éminemment créatrice et par la curiosité des connaissances positives, par la poésie et par l'érudition, avec un goût extrême pour la philosophie et la faculté de transposer des idées abstraites en récits vivants, J.-H. Rosny aîné ne devait se réaliser pleinement que dans ses œuvres de merveilleux préhistorique ou scientifique.

A la vérité, il doit moins aux sciences exactes qu'à la métaphysique. Le Pluralisme, en brisant le cercle de l'Absolu et de l'Unité, libère les contingences possibles, tout le probable et le devenir, suggère l'illimité de l'inconnaissable. Les récits de Rosny ne sont jamais les rebondissements de ses lectures savantes aux échos de son imagination ; les romans n'ont pas été conçus pour vulgariser la doctrine, ni la doctrine pour étayer les romans. La pensée de l'auteur s'extériorise tantôt sous une forme et tantôt sous une autre, toujours aussi significative et spontanée. C'est ainsi que les Xipéhuz se révélèrent brusquement à lui, alors qu'il contemplait d'un pont de Londres les grisailles de la Tamise.

Une seule fois, dans l'Enigme de Givreuse, il a utilisé, pour rajeunir la vieille fiction des Ménechmes, une possibilité de la physique moderne qui pressent la dissociation de l'atome. Ce n'est pas sa manière habituelle, il dédaigne généralement d'exploiter les découvertes récentes ou imminentes de ses contemporains et se soucie moins d'une vraisemblance particulière et immédiate que d'une probabilité générale et transcendante.
D'autres auteurs, un Jules Verne, un Wells, supposent qu'un problème technique est résolu, qu'une invention est réalisée, qu'une hypothèse est vérifiée... Les Hommes ont trouvé le sous-marin, construit un canon qui crache un boulet dans la lune, ils ont isolé une substance opaque à la gravitation ou découvert un aliment provoquant la croissance illimitée des êtres. Quelles en seront les conséquences ? L'œuvre est alors un effort logique pour construire l'avenir en prolongeant les courbes du présent. Le romancier devance son époque, mais demeure sur le même plan.

Sans effort, J.-H. Rosny aîné imagine, hors de toute expérience humaine, des Êtres et des Formes. Les Sélénites de Wells sont de gros insectes et ses Martiens sont voisins de nous ; mais les Xipéhuz, les Ferro-Magnétaux, les Zoomorphes et les Ethéraux ne s'apparentent à rien de connu et le plateau de Tornadres obéit à d'autres énergies que les nôtres. Seul l'effort d'un Lobatchevsky ou d'un Riemann pour créer des géométries non euclidiennes est comparable à celui d'un Rosny, construisant avec les données de la métaphysique pluraliste dans le monde de la fantaisie.

Quel autre romancier eut le don d'animer des Êtres qui ne fussent pas à l'image et ressemblance de l'homme ? L'esprit de Rosny s'accorde au rythme des pulsations cosmiques, il sème et anéantit les races, il fait et défait les univers, il a peuplé le vide effrayant de l'espace. Son œuvre a la sereine grandeur des révélations. En d'autres temps, les peuples l'eussent écouté comme un prophète et les générations se fussent transmis le mystère surprenant de la multiplicité des Mondes et des Formes !

JEAN MOREL.

Sur ce sujet, lire aussi : Camille Mauclair "La question morale dans le Roman" in La Revue du 15 février 1902

 

(1) Le Pluralisme essai sur la discontinuité et l'hétérogénéité des Phénomènes (sous le pseudonyme J. H. Boex-Borel), 1909. — Les Sciences et le Pluralisme, 1922.

(2) Les Xipéhuz, 1888. Le Cataclysme, 1888. La Légende sceptique, 1889. La contrée prodigieuse des Cavernes, 1896. Les Profondeurs de Kyamo, 1896. Un autre monde, 1898. L'épave, 1903. Les Femmes de Setnê, 1903. Nymphée, 1909. La Mort de la Terre, 1912. La Force mystérieuse, 1914. L'énigme de Givreuse, 1917. L'étonnant voyage de Hareton Ironcastle, 1924. L'Assassin surnaturel, 1924. Les Navigateurs de l'infini, 1925. Cf. aussi Vamireh, 1892. Les Origines, 1895. La Guerre du Feu, 1911. Le Félin géant, 1920. La Terre noire, 1924. Le Trésor dans la Neige, 1925.

(3) Le Voyage. Le Trésor dans la Neige. [ainsi que "Les Profondeurs de Kyamo", "La Contrée prodigieuse des cavernes" et "Le Langage des singes", longtemps oublié, qui est désormais disponible dans Les Conquérants du feu et autres récits primitifs [La Légende des Millénaires, 1 - Origines] (Les Moutons électriques)]

(4) Les Femmes de Setnê.

(5) Les Profondeurs de Kyamo.

(6) L'Assassin surnaturel.

(7) René Quinton : L'eau de mer, milieu organique, 1904.

(8) La Mort de la Terre.

(9) Le Voyage dans L'Epave.

(10) L'Etonnant voyage de Hareton Ironcastle.

(11) La Mort de la Terre.

(12) Le Cataclysme.

(13) Les Navigateurs de l'Infini dans les Œuvres Libres de décembre 1925.

(14) La Légende sceptique.

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" in Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" in Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" in Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" in Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

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