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J.-H. Rosny

Pierre Massé "Figures d'aujourd'hui : J.-H. Rosny aîné" (1924)

30 Décembre 2013, 11:06am

Publié par Fabrice Mundzik

"Figures d'aujourd'hui : J.-H. Rosny aîné" de Pierre Massé fut publié dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques n°115 du 27 décembre 1924.

Le temps n'est pas encore lointain où les travaux commencés par Boucher de Perthes ne provoquaient chez les savants que méfiance et railleries. Toute science qui naît et va, dès ses premiers pas, à l'encontre des idées admises, se heurte à pareil ostracisme. Il lui faut des preuves solides, d'irréfutables documents, pour acquérir droit de cité. Aux environs de 1860, la Paléontologie humaine voyait son existence officiellement reconnue, et enthousiasmait les chercheurs indépendants par la grandeur sereine de ses hypothèses.

Une série de découvertes révélait l'existence, par delà les âges connus, d'une antiquité prodigieuse dont les commencements se perdaient dans la nuit géologique. A la recherche de terrains vierges où l'imagination peut se donner carrière, les romanciers allaient-ils utiliser les acquisitions de la Préhistoire ? Pendant longtemps, les possibilités littéraires de la jeune science ne tentèrent personne. Peut-être la documentation préalable qui s'imposait parut-elle, aux amateurs, ingrate et rebutante. La jeunesse se tournait vers d autres sujets (1), les rois de l'heure canalisaient les courants intellectuels. C'est alors que M. J.-H, Rosny aîné, par les curieux romans auxquels collabora quelque temps M. J.-H. Rosny jeune, sut éveiller l'attention et l'attirer sur un point si éloigné des préoccupations présentes. Un monde, presque inconnu du grand public, surgissait avec ses épisodes de légende.

Il faut remonter très haut dans l’œuvre rosnyenne pour y trouver les premières traces d'un penchant déjà irrésistible : certaines pages de Nell Horn en 1886, des Xipéhuz, déjà composés à cette date, laissent transparaître, encore mal dégagé des influences naturalistes, un intérêt marqué pour les questions scientifiques et archéologiques. Dans le Bilatéral, en 1887, on constate les progrès de cette lente obsession. Sous forme d'abondantes digressions, prennent place d'éloquents couplets sur les époques primitive. Aucun document psychologique ne vaut pour la connaissance de J.-H. Rosny aîné préhistorien, ce livre dont le sous-titre est : mœurs révolutionnaires parisiennes. On est surpris de voir comment une tendance refoulée se fait jour, à travers un sujet qui n'en favorisait aucunement le développement. C'est une véritable vocation affirmée par de patientes mises au point, qui dictait enfin à l'écrivain, en 1892, Vamireh, son roman de début sur la Préhistoire.

Dès ce moment, Rosny a trouvé sa voie. Bientôt, résumant l'essentiel de ses connaissances dans une langue souple et vigoureuse, il présentera avec les Origines une haute vulgarisation. L'initié comme le profane goûteront la profonde poésie qui chante les tâtonnements de nos lointains ancêtres et leurs touchants essais artistiques. « Vingt ans d'études scrupuleuses, écrivait l'auteur dans sa préface nous donnent peut être droit à viser à l’œuvre d'ensemble. » » Adoptant la classification de Mortillet, il n'hésitait pas en certains cas à laisser intervenir son propre jugement et à proposer des hypothèses personnelles. Tous ses romans sur l'aube de l'humanité sont en germe dans cet élégant petit livre, ouvrant en 1895 la collection Papyrus de l'éditeur Borel.

C'est ainsi que Vamireh, récits de la lutte entre les magdaléniens et les envahisseurs orientaux, illustre la théorie du Hiatus, en faveur à l'époque, abandonnée depuis la découverte des industries mésolithiques ; qu'Eyrimah reprend le même épisode après l'installation définitive des néolithiques ; que Nomaï décrit à nouveau les cabanes sur pilotis habitées par les lacustres. Plus âpre dans son inspiration épique, la Guerre du Feu, roman de la chevalerie dans le décor de la pierre taillée, nous ramène aux hordes moustériennes. Le Félin géant dépeint l'alliance occasionnelle de la bête et de l'homme, et fait revivre l'animalité grouillante de la période chelléenne.

Les travaux de Rosny, dans ce domaine ne se bornèrent point à l'étude des silex ou à la reconstitution du milieu quaternaire. Suivant de très près les publications des sociologues, l'auteur de l'Immolation put enrichir sa documentation et doter ses ouvrages d'une exactitude nouvelle. Alors que les créations premières, Vamireh ou Eyrimah, ne décèlent que des matériaux d'ordre technique, les livres plus récents s'essayent à une certaine analyse de la mentalité primitive, d'après les exposés de Frazer, de Spencer et Gillen, de Durkheim. Le Totémisme apparaît dans Nomaï, pour jouer un rôle plus important dans la Guerre du Feu ou le Félin géant. Désormais, J.-H. Rosny aîné est en pleine possession de l'instrument qu'il a lui-même forgé et qui défriche, vigoureusement, un champ nouveau.

Dans les sentiers, par lui frayés, se sont parfois engagés d'autres romanciers. Jack London, dont l'admiration pour l'écrivain français perce dans un passage des Mutinés de l'Elsinore, retraça à son tour, avec Avant Adam, l'histoire hallucinante des débuts de l'espèce. Wells, que nous retrouvons souvent dans le sillage rosnyen, parut un moment sollicité par l'esthétique de la jeune science. Ses Récits de l'Age de pierre sont conduits avec maîtrise, et son dernier roman, Les coins secrets du cœur, conçu en marge des thèses freudiennes, reflète encore des préoccupations préhistoriques. Edmond Haraucourt écrivit Daah, le premier homme. Dans l'Esprit des Eaux, le poète Jean-Marie Mestrallet mit habilement à la scène des tribus néolithiques. Dernièrement enfin, Jean d'Esme avec les Dieux rouges et V. Forbin avec les Fiancés du Soleil, se sont inspirés, d'une manière plus ou moins heureuse, des connaissances acquises ou des conjectures récentes. Chacun de ces livres ne représente toutefois, dans l’œuvre de son auteur, qu'un fait isolé et comme accidentel. Rosny demeure le maître du genre, chez qui se rassemblent dans un harmonieux équilibre, érudition et clarté. Dans Torches et lumignons, il indique lui-même les tendances de son esprit :

Je demeure incompréhensible si l'on oublie mon goût extrême pour la métaphysique et pour la science. La science est chez moi une passion POÉTIQUE ; elle m'ouvre par myriades des défilés ou des pertuis dans l'univers ; elle ne m'apparaît jamais morte. Ce sont les possibles de la science qui me saisissent et sont la pâture de mes chimères, comme les faits de l'histoire et de la vie quotidienne.

La Préhistoire, nous l'avons constaté, devait être une riche pâture de ces chimères. La plus riche peut-être, mais non la seule.

Car dans le même temps, bouleversant de fond en comble un genre que Jules Verne, le meilleur ami de notre enfance, paraissait avoir épuisé en pâles affabulations, Rosny inventait la formule d'un merveilleux scientifique absolument neuf. Le premier, il devinait et utilisait toutes les suggestions qu'apportaient, sous le vêtement abstrait des néologismes, les hommes de laboratoire. Après les Xipéhuz, des productions confinèrent à concrétiser cet autre aspect de l'esprit rosnyen. Et de même qu'il avait tenu, avec le manuel des Origines, à donner la théorie de ses productions préhistoriques, l'écrivain, consacrant deux ouvrages fondamentaux à sa conception de l'univers, livrait ainsi la clef de ses romans d'anticipations.

Chaque ouvrage de cette catégorie représente en effet la transposition, sur un plan littéraire, d'idées émises par l'auteur au cours du Pluralisme ou des Sciences et le Pluralisme. C'est ainsi qu'il faut en considérer un certain groupe comme une large application de la théorie de l'hétérogénéité des règnes. A côté des espèces naturelles que nous avons accoutumé de rencontrer et d'étudier, un règne voisin peut exister, sous des conditions toutes différentes, en restant inaccessibles à nos sens (2). Tels sont les Moedigen et les Wuren, d'Un autre monde, les taches vivantes, les cônes de lumière décrits par Bakhoûn. Sous forme de fiction, la Force mystérieuse, dédiée à deux savants, Jean Perrin et Emile Borel, complète l'étude sur les forces chimiques. Prolongeant, par une mise en action hardie, son exposé du pluralisme biologique, le romancier aboutit aux Profondeurs de Kyamo, Nymphée, la Contrée prodigieuse des Cavernes, l'Etonnant voyage de Hareton Ironcastle. D'autres inventions se rattachent aux hypothèses cosmogoniques : il n'est pas de raison que la terre, alors qu'elle était traversée par d'immenses énergies, n'ait pas produit de systèmes organiques égaux en complication aux nôtres, ou pour que des vies nouvelles ne supplantent un jour l'humanité sur un globe vieilli. Les Xipéhuz, les Ferromagnétaux de la Mort de la Terre, seraient le symbole de cette réalité future ou antérieure.

Ainsi poussé jusqu'à ses extrêmes limites, le Pluralisme a fait croître dans les mains de J.-H. Rosny aîné une magnifique floraison. Aux poèmes de l'action et de l'aventure, le peintre de la Guerre du Feu n'a point borné son inlassable activité. Ses études sociales sur la charpente de la cité moderne, sur les milieux anarchistes et révolutionnaires, ses commentaires des opérations anglo-boers où, prophète inattendu, il entrevit les formes de la récente guerre, ses souvenirs de vie littéraire, ses traductions de Tolstoï (3) et de contes égyptiens (4) ou coréens (5), ses vers annoncés en 1887 sous le titre Grisailles, dans la première édition de l'Immolation, et qu'il s'est refusé à publier, montrent la diversité de sa pensée. Qu'on y ajoute des pièces de théâtre, des essais, des scènes londoniennes, des méditations comme la Légende sceptique, des nouvelles rassemblées en volume ou encore éparpillés dans les journaux, et l'on ne connaîtra qu'un côté de ce Léviathan. Analyste sain du cœur humain, des consciences claires, ses romans de mœurs donnent la mesure de son expérience.

Expérience que n'a pas déçue la joie toujours vivante de connaître, esprit éternellement jeune chez qui tout se colore de sensibilité, J.-H. Rosny aîné est l'homme aux curiosités sans limite. Il faut l'entendre se réjouir en exposant tel projet nouveau qui lui apportera les joies robustes du travail. Il faut le voir à la clarté des lampes, quand son masque oriental se tend vers la discussion et prend tout a coup un étonnant relief. Alors le visage aux lignes pleines, le nez busqué, la courte barbe noire et frisottante, évoquent les patriarches solides qui descendirent du pays des Sept-Fleuves, à l'aube des temps. Par bouffées, la ville envoie l'écho lointain de son tumulte, Un Raffaelli allume sur le mur la lumière glauque des rues et des terrasses. Dans la demeure où les choses familières vivent leurs petites vies minutieuses, la voix du maître un peu monotone et sourde, se rythme d'un geste court au bras du fauteuil. La taille se redresse parfois, souple, pour renvoyer le paradoxe. Et l'on comprend que ces larges épaules, s'arc-boutant aux portes, aient pu faire craquer les cloisons étanches où s'enfermaient les spécialistes.

Pierre MASSÉ

(1) On trouvera un tableau de la vie littéraire de ce temps dans la Conversation de Léon-Paul Fargue et de Valéry Larbaud qui forme la préface aux Poèmes de Henry J. M. Levet (Maison des Amis des Livres.)

(2) Cette donnée a été reprise aux dernières pages de l'Homme truqué par un émule de Rosny, M. Maurice Renard, qui indique honnêtement ses sources. Elle paraît avoir servi à M. Gabriel de Lautrec pour une singulière nouvelle : Dans le monde voisin.

(3) "ses traductions de Tolstoï" : il s'agit de "La Mort d'Ivan Iliitch" (1894) et "La Sonate de Kreutzer" (1890). [FM]

(4) "contes égyptiens" : "Tabubu", publié dans la Petite collection Guillaume en 1893. [FM]

(5) "ou coréens" : la traduction de "Printemps parfumé", publiée dans la Petite collection Guillaume en 1892, est de J.-H. Rosny Jeune. [FM]

Lire aussi :

Camille Mauclair "La question morale dans le Roman" in La Revue du 15 février 1902

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" in Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

Pierre Massé "Figures d'aujourd'hui : J.-H. Rosny aîné" in Les Nouvelles littéraires n°115 du 27 décembre 1924.

Pierre Massé "Figures d'aujourd'hui : J.-H. Rosny aîné" in Les Nouvelles littéraires n°115 du 27 décembre 1924.

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