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J.-H. Rosny

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" (1932)

1 Décembre 2013, 10:05am

Publié par Fabrice Mundzik

"J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt", signé Armand Rio, fut publié dans le n°22 de la revue mensuelle Le Jardin des Lettres (décembre 1932).

Cet article est suivi d'une bibliographie, dont nous parlerons plus loin, et est agrémenté d'une illustration signée EX.

Cette illustration a déjà été présentée sur ce Blog, grâce à la contribution de Yves Letort (cf. Feuillet volant publicitaire J.-H. Rosny aîné, vu par EX.)

 

M. J.-H. Rosny aîné — Rosny en littérature, pour l'état-civil M. Joseph-Henri-Honoré Boex — est un homme du Nord. Ce grand écrivain français est né à Bruxelles d'une très vieille famille où se sont associés, au cours des siècles, des éléments belges et français, hollandais et espagnols. On n'est pas l'héritier de tant d'apports divers sans les fondre, au creuset d'une forte personnalité, en un dense et nouveau métal. C'est cette terre du Nord, martyrisée par la Guerre, après avoir été si profondément bouleversée par l'industrie, qu'il a voulu tout dernièrement revoir en compagnie de son ami Jean Ajalbert, fidèle gardien, lui aussi, du culte des petites patries. Et ce pèlerinage filial vers les Flandres natales nous a valu un très beau livre, Carillons et Sirènes du Nord, où M. J.-H. Rosny nous a chanté la gloire et la beauté flamandes, nous a dit aussi, évoquant la joie des carillons sonnant encore dans sa mémoire, tout son chagrin devant leur actuel silence, toute sa colère devant ces forêts de cheminées d'usine et leurs impérieuses, leurs inhumaines sirènes. Drame universel de la beauté du monde assassinée par l'homme.

Le démon littéraire l'a saisi dès l'enfance. Le voici, à onze ans, bataillant dans un premier roman contre le despotisme des vieilles générations ! L'étendard de la révolte a donc été si tôt brandi par les jeunes ? Puis, toujours à l'âge des culottes courtes, entre douze et treize ans, un recueil de vers. Le début réel, bien entendu, eut lieu... un peu plus tard. J.-H. Rosny venait de terminer un roman sur les moeurs londoniennes, Nell Horn, de l'Armée du Salut. Il fallait trouver l'éditeur, courir Paris. Le jeune et timide Rosny tremblait au seuil des grandes firmes ; il poussa modestement la porte d'une petite librairie de la rue Drouot. Le hasard voulut que le vieux libraire qui la tenait alors, amoureux de son métier et célèbre parmi gens de lettre et bibliophiles, fût le plus fin des connaisseurs. Il lut Nell Horn et le publia. Succès comme bien on pense, en de telles conditions de lancement, plus que médiocre : deux cent vingt-cinq exemplaires, deux cent cinquante francs de droits d'auteur !... Mais le lendemain le nom du jeune Rosny courait les journaux littéraires. Le Cri du Peuple, de Jules Vallès, portait aux nues le nouveau génie « naturaliste ».

Naturaliste ? Une étiquette, l'enrôlement dans une équipe ? Ce débutant-là n'était pas de ceux qui se laissent embrigader, cantonner dans un étroit domaine avec défense de porter ses pas et ses regards ailleurs. Il voulait, lui, regarder partout, aller de tous côtés chercher ses personnages et les tableaux où ils paraîtraient. Dans le monde présent, dans le passé et jusque dans l'avenir. Sa curiosité dévorante ne connaissait ni les limites de l'espace, ni les limites du temps. Et pour qu'on le sût sans tarder, il publia coup sur coup un petit roman préhistorique, Les Xipéhuz, un roman d'aventures, La Légende Sceptique, et une étude psychologique, Le Termite.

Son oeuvre se développe, en effet, dans le cadre même de l'histoire de l'humanité ; ses décors, il les prend à l'âge des cavernes ou dans le mystère des mondes futurs ; ses thèmes romanesques, dans cette longue suite de soubresauts moraux, politiques ou sociaux, qui sont autant de chapitres colorés et pathétiques de la Légende de l'Homme. Son immense érudition philosophique, historique et scientifique, son désir toujours aussi brûlant de l'enrichir chaque jour de connaissances nouvelles, lui ont permis d'aborder tous les sujets, toutes les époques, toutes les énigmes avec une égale maîtrise. M. J.-H. Rosny n'est pas seulement un grand écrivain, un grand poète, un grand peintre ; c'est, tout uniment, un grand esprit et l'ensemble de son œuvre une interprétation d'ensemble de la Terre et de l'Humanité, de leurs origines à leurs fins probables.

Il a étudié le phénomène révolutionnaire dans La Vague rouge et Le Bilatéral, écrit au temps de la collaboration fraternelle avec J.-H. Rosny jeune, deux tableaux peints d'après nature, de l'époque mouvementée qui va de 1884 à 1890. Témoin attentif, sachant voir sous la surface apparente la vérité profonde, derrière les mots les choses, Rosny avait suivi de très près les troubles d'alors, il s'était mêlé au monde si curieux et si particulier des révolutionnaires du temps, il s'était trouvé bien souvent au coeur même des escarmouches et des batailles livrées dans Paris par la Confédération générale du Travail. Il avait vraiment compris ce qui s'élaborait devant ses yeux et pressenti les suites futures ; car son intelligente observation court toujours saisir les lendemains.

 

Le peuple ? Il l'a peint dans un livre de jeunesse, et magistral, Marthe Baraquin ; les bas-fonds avec leur vase, Dans les Rues ; la bourgeoisie, Les Rafales, cette tragédie d'une pauvre famille parisienne désorganisée, sapée, par la mégalomanie, la faiblesse et les folies chimériques d'un bourgeois déchu qui, de rêve en rêve, entraîne à la ruine et à la mort des êtres de sagesse et de douceur. Sombre épisode de la lutte contemporaine où celui qui n'a pas, qui n'a plus la force de se battre, marche à l'inexorable écrasement ; drame de classe où passe le vent de la fatalité.

Dans une quinzaine de romans il nous a présenté successivement tous les visages de l'amour, ses sourires ou ses grimaces, ses extases pures ou ses fureurs. Puis, l'Amour les emporte, paru naguère, c'était le drame douloureux, dont la hantise fit, dans la seconde partie de sa vie, tant souffrir Maupassant, de la vieillesse physique aux prises avec une jeunesse sentimentale et sensuelle que les années n'entament pas. Le Fauve et sa Proie, dans le cadre de la vie contemporaine, c'est le récit de la poursuite millénaire de la Femme par l'Homme, la chasse à la femelle, brutale, sauvage, meurtrière, telle qu'en connut le premier âge du Monde.

Après chacune de ses incursions dans des domaines nouveaux, c'est toujours vers cette humanité primitive que revient, en effet, le talent de M. J.-H. Rosny. C'est dans le décor des forêts de la préhistoiré, de ses cavernes et de ses lacs, parmi les dangers et les luttes, les duels féroces entre l'homme et le monstre, entre l'homme et l'homme, qu'il se sent dans son atmosphère de prédilection ou, comme on dit aujourd'hui, dans son climat. Eyrimah et Vamireh ont créé, il y a plus dé trente ans, un genre dont la fortune a été prodigieuse, mais où personne jamais n'a égalé Rosny (1). En face d'écrivains du jour, il faut, certes, se garder de préjuger de l'avenir ; pourtant ; s'il est deux livres dont la survie littéraire paraisse hors de doute, ce sont bien ces deux-là. Wells n'a fait que suivre la route qu'avait indiquée Rosny.

Depuis, la grande fresque préhistorique s'est élargie, complétée. Utilisant les conquêtes récentes d'une science dont, aussi bien, il a été par ses premiers romans le plus puissant animateur, M. J.-H. Rosny a chanté dans La Guerre du Feu la course désespérée des Oulhamr pour ramener au camp le feu ravi, le Feu, bonheur et paix de la tribu. Le Félin géant, l'association de deux hommes contre le milieu ennemi, c'est la naissance du génie de l'espèce et de l'esprit de la Horde ; Helgvor du Fleuve Bleu, la bataille entre les Tzoh cruels et le jeune Helgvor défendant Glava de la Montagne Rouge, c'est dans la première lumière du Monde la naissance même de l'Amour.

Et puis, soudain, du lointain des âges enfuis M. J.-H. Rosny s'évade, quand il lui plaît, vers les merveilles et les énigmes qu'entrevoit son imagination. Les Navigateurs de l'Infini nous entraînent alors loin de la terre dans une étrange croisière stellaire. La Force mystérieuse déroule sous nos yeux le cataclysme d'un choc interplanétaire et soulève, en de troublantes hypothèses, le problème de la vie future. Peintre des jeunes heures de la Terre, M. J.-H. Rosny est souvent, aujourd'hui, sollicité par le mystère de son avenir.

Armand Rio.

(1) Lire à ce sujet : Un précurseur : Élie Berthet et les romans préhistoriques

* * *

Cet article est suivi d'une bibliographie instructive, car antérieure à la signature de la Convention littéraire de 1935 qui attribue définitivement les différentes oeuvres publiées sous le pseudonyme collectif J.-H. Rony à l'aîné ou son cadet.

A ce sujet, se référer au dossier "Que nous enseigne la convention littéraire de 1935 ?" publié dans Le Visage Vert n°23 de novembre 2013.

 

Attribués à J.-H. Rosny aîné, mais de J.-H. Rosny Jeune : La Charpente, Thérèse Degaudy.

Attribué à J.-H. Rosny aîné, mais de J.-H. Rosny : La Fugitive.

Attribués à J.-H. Rosny, mais de J.-H. Rosny aîné : Le Chemin d'Amour, Sous le fardeau

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" in Le Jardin des Lettres n°22 (décembre 1932)

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" in Le Jardin des Lettres n°22 (décembre 1932)

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" in Le Jardin des Lettres n°22 (décembre 1932)

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" in Le Jardin des Lettres n°22 (décembre 1932)

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" in Le Jardin des Lettres n°22 (décembre 1932)

Armand Rio "J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt" in Le Jardin des Lettres n°22 (décembre 1932)

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