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J.-H. Rosny

Critique de "Le Félin géant" par Charles Phalippou (1923)

11 Décembre 2013, 11:09am

Publié par Fabrice Mundzik

La rubrique "Notre Carnet Littéraire", publiée dans Le Midi Socialiste du 14 février 1923, propose un article intitulé "Un roman scientifique" consacré à J.-H. Rosny aîné :

Un roman scientifique

Le livre dont je vais vous parler n'est pas des plus récents ; il fut publié en 1920. Mais je viens de le relire, sans doute pour échapper un instant à la médiocrité des productions actuelles. Je voudrais que vous le lisiez aussi, par une de ces soirées moroses où un bon livre au coin d'un bon feu, est une chose exquise. Il s'agit de la dernière œuvre (1) de J.-H. Rosny aîné : Le Félin Géant.

Dans ses ouvrages, écrits seul ou en collaboration avec son frère, J.-H. Rosny a traité la plupart des problèmes de mœurs et de sociologie. Son œuvre considérable, bien qu'elle soit empreinte d'une forme romanesque très pittoresque et très séduisante, est constamment revêtue d'une telle force et d'une telle vérité qu'il est un des auteurs à la fois les plus aimables et les plus puissants de notre époque. Contrairement à tant d'autres qui ont mis à profit leur vogue naissante ou leur renommée solidement établie pour commercialiser leur talent, pour flatter la malsaine curiosité et les lubriques appétits de leurs lecteurs, pour échafauder leur fortune sur le bluff et le scandale.

Rosny a bâti sa réputation sur la plus scrupuleuse probité. Il ne s'est jamais départi de la plus parfaite loyauté artistique ; il a suivi fermement l'inspiration de son génie sans concessions au goût du jour et sans poursuivre d'autre intérêt que le service des Lettres. Ceci n'est ni un mince éloge, ni un maigre mérite à cette époque où l'on voit nos plus illustres écrivains, ceux qui devraient donner l'exemple de l'intégrité professionnelle et de la vertu littéraire, mettre, comme vient de le faire P. Margueritte lui-même, une part de leu talent au service d'une renommée de mauvais aloi.

J.-H. Rosny n'a pas commis de « Garçonne ». Rien ne dépasse de son œuvre admirable. Ses nombreux romans de mœurs d'amour et de sociologie peuvent et doivent être lus par tous avec pleine confiance et avec égal intérêt.

La partie la plus caractéristique et la plus précieuse de son œuvre est certainement ces « romans d'époques », genre dont il est le créateur (2) et au moyen duquel il a tenté de reconstituer, d'une manière frappante et exacte, la vie de la Terre et de l'Humanité aux âges préhistoriques. Grâce à sa puissance de description, à sa magie d'évocation, l'Humanité primitive avec ses paysages grandioses, sa faune formidable et hétéroclite, ses races aux durs instincts, nous apparaît dans ses romans, plus nette et plus émouvante que dans tout ouvrage didactique.

La vérité, ou tout au moins la vraisemblance scientifique, sont constamment respectées et l'imagination fertile du romancier ne détourne jamais la froide science de l'historien. L'évolution du genre humain, la lente adaptation des espèces, la rude lutte pour la vie, la lente transformation des instincts, la naissance et le développement des sentiments de pitié, de beauté et d'amour, sont observés patiemment, décrites en détail par le savant et exposées superbement par le maître-écrivain. Bien plus, cette œuvre est d'une haute moralité car elle consacre et glorifie les efforts féconds d'une Humanité perfectible qui s'acharne à trouver le Bien.

C'est à ce genre du « roman d'époque » qu'appartient Le Félin géant. Dans ce livre où nous voyons renaître intensément les âges révolus des silex taillés en haches, des épieux et des sagaies grossièrement affûtés, l'action est simple est sert seulement de prétexte à l'étude de l'homme primitif aux prises avec la nature sauvage et les monstres formidables.

Deux êtres humains, dissemblables au moral et au physique, « Aoun » et « Zouhr » dont le mutuel attachement est le jeune emblème de l'amitié et même de l'union des races, errent à l'aventure, à la recherche de l'inconnu et aussi de la vie quotidienne, à travers les roches chaotiques et les jungles tumultueuses. Ils sont riches seulement de leur force déjà raisonnable et du plus précieux des trésors : le « Feu ». Autour d'eux, c'est l'hostilité farouche des êtres et des éléments ; c'est, du haut en bas, la lutte pour la vie qui s'exalte ; des bêtes monstrueuses épient, menacent, s'entre-égorgent.

Il faut être brave et fort ; il faut ruser surtout. L'Homme doit dominer la nature et les monstres ; il doit aussi dompter les autres hommes, non seulement par la force brutale mais aussi, désormais, par le cœur généreux qui commence à s'ouvrir aux nobles sentiments et s'avise qu'il est bon de les faire partager.

C'est une épopée que le cheminement obstiné de ces deux compagnons qui, dans la rude vie primitive sentent s'allumer en eux d'autres flammes que celles du désir cruel qui s'efforcent de les faire naître chez leurs semblables ; les bêtes elles-mêmes s'émeuvent, le noble lion, le félin géant, discerne en eux autre chose que l'ennemi et la proie héréditaire ; un peu de bonté souffle sur la terre toute entière. Enfin, une étincelle jaillit qui plus tard doit embraser le monde : L'Amour !

Le style de J.-H. Rosny, bref, clair, imagé, nerveux complète la beauté de l’œuvre. La caractère noble et serviable de l'homme complète le mérite de cet écrivain célèbre qui a su demeurer simple et généreux. Ne vient-il pas encore de nous donner une preuve de sa bienveillante confraternité en préfaçant et en plaçant ainsi sous sa sauvegarde le beau livre de poème de la préhistoire que mon ami Jean Léger va publier aux éditions du « Bon Plaisir » sous le titre « Les Poèmes de la genèse ». Ces vers magnifiques, somptueusement édités, superbement illustrés de bois de Max Bugnicourt sont comme un commentaire éloquent de l’œuvre de J.-H. Rosny et nulle égide ne pouvait leur mieux convenir que celle de l'auteur du « Félin Géant ».

C. Phalippou.

L'auteur de cet article est très certainement Charles Phalippou, originaire de Béziers, installé à Toulouse depuis quelques années à l'époque. Pour mémoire, la rédaction de Le Midi Socialiste était installée 38 rue de la Roquelaine à Toulouse.

Il est l'auteur, entre autres, de Villon, une comédie héroï-comique en 5 actes et 6 tableaux écrite en collaboration avec Jean Azaïs et publiée en 1923 par les éditions du Bon Plaisir (comme par hasard !).

A propos de Jean Azaïs / Jeanne Azaïs, lire le dossier concocté par Christine Luce et publié sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière : Jeanne Bénita Azaïs, Nouvelliste pour la jeunesse et poétesse.

Quant à « Poèmes de la Genèse » suivi du « Chant de la Vie » de Jean Léger, publié par les Éditions du Bon Plaisir (basées à Toulouse !), l'ouvrage a déjà été présenté par Joseph Altairac dans sa chronique Café, SF, et assimilé (même de très loin…) n°79. Poésie et préhistoire, reprise sur ce Blog avec son autorisation.

 

(1) L'auteur fait l'impasse sur les œuvres publiées par J.-H. Rosny aîné entre 1920 et fin 1922 : les romans L'Amoureuse aventure, Dans les étoiles (réédition de La Tentatrice), La Jeune vampire, les 2 tomes de Les Pures et les impures, Le Supplice de Tantale, Le Trésor dans la neige, Dans la nuit des cœurs... Auxquels s'ajoutent le recueil de souvenirs Torches et lumignons, ainsi que l'essai sur Les Sciences et le pluralisme. Sans parler des feuilletons parus dans divers journaux et revues !

(2) Information inexacte, lire à ce sujet : Un précurseur : Élie Berthet et les romans préhistoriques.

Critique de "Le Félin géant" par Charles Phalippou in Le Midi Socialiste du 14 février 1923

Critique de "Le Félin géant" par Charles Phalippou in Le Midi Socialiste du 14 février 1923

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