Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
J.-H. Rosny

Texte : J.-H. Rosny aîné "Nocturne" (1909)

15 Mars 2013, 10:46am

Publié par Fabrice Mundzik

Pour le 200e article publié sur ce Blog dédié aux frères J.-H. Rosny, je vous propose la lecture d'une nouvelle qui n'a jamais été rééditée depuis 1909.

"Nocturne", écrit par J.-H. Rosny aîné, fut publié dans le recueil "Contes de l'amour et de l'aventure" (qui contient 33 textes) par la Librairie universelle.

Le titre de ce recueil laisse entendre qu'il ne contient que des bluettes : ce n'est pas complètement faux, même si certains textes méritent que l'on s'attarde un peu plus sur eux que d'autres.

C'est le cas de "Nocturne", un texte de prime abord insignifiant, qui, en quelques lignes, amène moult commentaires. Je vous laisse le (re)découvrir, les commentaires sont à la suite du texte. Bonne lecture.

Nocturne

— Il y a bien des nyctalopes, fit songeusement Louis Davril... pourquoi n'y aurait-il pas dans l'humanité des êtres plus nocturnes que d'autres... qui prépareraient une race future... pour quand le soleil aurait définitivement pâli ?...

— Ben ? c'est nous, les nocturnes, ricana Grésyl.... Lequel d'entre nous se lève avant midi et se couche avant trois heures du matin ?

— Ce n'est pas absolument insoutenable, reprit Davril.... Mais, en définitive, aucun de vous autres ne recherche l'obscurité... au contraire, il vous faut un arrosage abondant de lumière... et plus ça va, plus vous préférez la lumière la plus éclaboussante, celle des lampes électriques. Je ne vous vois ni à la chandelle ni à la lampe à huile... Moi, au contraire, j'ai quelque chose de nocturne... je goûte les ténèbres... j'y passerais des heures sans m'ennuyer... à la campagne, j'aime les odeurs et les souffles de la nuit, beaucoup plus que ceux du jour. Néanmoins, sans une curieuse aventure qui m'est arrivée, je prendrais ça pour un cas sans importance... je ne songerais pas à une sorte de saveur intrinsèque de certaines choses et de certains êtres qui ne se développent qu'après le départ du soleil... Oui, c'est au château des Viornes que j'ai pour la première fois senti la différence vitale qui sépare le jour et la nuit.... J'allais aux Viornes en voisin ; j'habitais une bicoque plus ou moins ancestrale dans les environs, d'où je pouvais facilement aller rendre visite à une maîtresse déjà ancienne, toujours aimée, ou du moins savourée, cette exquise Julienne C..., qui avait gardé l'âme des femmes d'Athènes et de Rome, je veux dire qu'elle admettait la polygamie.

Grâce à elle, je passais des heures confortables à la campagne, la bête satisfaite autant mais pas plus qu'il ne convenait au bon fonctionnement de la mécanique. Au château des Viornes, je rencontrais d'autre part tout ce qu'il faut à l'homme contemporain, de médisance, de jeux et de sports — avec quelques jolies femmes trop bien gardées pour en tirer de l'adultère, assez coquettes pour prendre auprès d'elles un bain-marie de fleuretage. Des femmes laides aussi et en nombre. Parmi celles-ci, une jeune femme de vingt-cinq ans, Mme S..., veuve d'un octogénaire qui l'avait épousée pour lui transmettre sa fortune, lui donner un nom, et qui l'avait laissée vierge. Sa fabuleuse pâleur attirait tout d'abord l'attention. C'était le teint des endives, que ne relevaient pas les yeux couleur tabac clair, les cheveux qu'on pouvait croire blancs, mais qui gardaient une petite lueur de blond crépusculaire, la lèvre du rose des neiges dans l' « Alpenglühn » et je ne sais quelle démarche désossée, quel lent glissement silencieux, comme sur un sol d'étoupe. Elle n'était pas d'une laideur franche, mais pire — car quelque régularité dans le tour des joues, dans le dessin des narines, ne faisait que la rendre plus spectrale.

Quand je la vis d'abord, par un frétillant matin de juin, je songeai que je n'avais jamais connu une créature moins faite pour être femme. Son apparition eût congelé le plus ardent désir. Et j'éprouvais devant elle un vrai malaise, comme un enfant nerveux devant ces bêtes grouillantes qui s'agitent sous les pierres.

Au bout de quelque temps, je m'accoutumai à sa présence — elle n'existait plus.

J'étais devenu un hôte assidu des Viornes. Les jours où je n'y dînais point, j'arrivais vers le milieu des longs crépuscules. Ils avaient un charme extraordinaire, qui d'ailleurs n'était rien auprès du charme des nuits. Jamais je n'avais tant « donné » dans les étoiles, dans les parfums des fleurs et des plantes nocturnes, dans la brise du soir....

C'était une crise de sentimentalisme, à ce que je croyais — mais où se mêlaient des impressions d'une matérialité exquise, intense, et si troublante !... Ces sensations avaient des hauts et des bas. Quelquefois, elles s'abolissaient brusquement, d'une façon étrange, puis elles revenaient, tout aussi soudain, telle une lumière électrique éteinte ou rallumée au gré d'un contact. Je ne cherchais aucune cause à ces variations, je les tenais pour des caprices de mes nerfs. Or, un soir qu'il venait de se produire une éclipse, je vis, très loin, sur la terrasse, Mme S.... Elle demeura quelque temps immobile, le visage tourné vers la pelouse, puis elle revint à petits pas vers le groupe dont je faisais partie. A mesure qu'elle se rapprochait, je sentis le charme qui revenait : l'odeur des fleurs parut plus profonde, les ténèbres me frôlèrent d'une caresse plus voluptueuse. L'impression atteignit son plus grand effet lorsque Mme S... fut très proche...

Naturellement cela ne me parut qu'une coïncidence. Mais lorsque la jeune veuve s'éloigna de nouveau, puis se rapprocha, il fallut bien me rendre à l'évidence : c'était d'elle, et d'elle seule que venait l'enchantement de la nuit sur la terrasse des Viornes !... Pour en avoir la certitude, il me suffit de faire la contre-épreuve, de marcher à mon tour de long en large : selon que j'étais proche ou lointain, mes sens palpitaient de désir ou s'apaisaient.... J'eus du reste la confirmation constante de cette mystérieuse influence pendant les jours qui suivirent. J'en ressentis un trouble extrême et quelque peu superstitieux, qui s'accrut beaucoup lorsque j'eus pu me convaincre que rien de semblable ne se produisait le matin ni l'après-midi.

Aux heures du soleil, la présence de Mme S..., non seulement me laissait indifférent, mais excitait en moi la même répulsion, atténuée pourtant, qu'au début.

Les choses en étaient là lorsque, certain soir, inquiet de n'avoir pas vu la singulière créature depuis plus d'une heure, je me mis hasardeusement à sa recherche. D'abord, je rôdai quelque peu à l'aventure, sur la pelouse, au bord du bassin décagone, puis un pressentiment me poussa vers le parc. J'avais franchi la lisière d'ormes et de tilleuls, je me trouvais dans un groupe de vieux chênes, dignes des forêts druidiques, lorsqu'une forme blanche glissa sur les herbes et les mousses. Je connaissais bien cette démarche étoupée, et le cœur battant, je me mis à la suivre. Elle parut vouloir fuir. Elle disparut sous les arbres centenaires et je pris la chasse, mu par les plus anciens et les plus délicieux instincts de l'homme. Parfois le friselis des jupes me guidait, puis je me perdais dans la grande immobilité et le grand silence.

Un moment, je désespérai, je crus qu'elle avait regagné la terrasse.... Une lueur argentine passa contre un tronc noir ; je me précipitai, oubliant tout, risquant tout. Quand je fus à quelques pas d'elle, la jeune femme s'arrêta soudain. Et moi, d'un mouvement éperdu, je me jetai à ses pieds, je baisai vertigineusement le bas de sa jupe tout humide de rosée, tout odorante de l'âme des herbes et des roses. Elle ne tentait pas de fuir ; elle tremblait de tous ses membres, et quand je me relevai, que je la pris dans mes bras en balbutiant des mots d'amour, elle dit tout bas :

— Je le savais... je le savais.... Vous seul pouviez m'aimer.

Sans aucun vain simulacre, avec une grâce qui s'harmonisait étroitement à l'heure, elle s'abandonna sur ma poitrine et me laissa ses lèvres. J'y bus le baiser des ténèbres, lent, profond, puissant et si étrange que c'était comme la révélation d'une autre vie.

— Que vous dirais-je encore ? murmura Davril.... Mme S... devint ma maîtresse. Pendant de longues années, elle me donna un bonheur presque parfait. Mais remarquez qu'en aucun moment je ne pus l'aimer pendant le jour. Tant de souvenirs, et si doux, ne pouvaient rien sur la force singulière qui nous séparait avant le soir et dès l'aube. En retour, il me fut dès lors impossible de désirer une autre femme lorsque c'était son heure à elle. Elle le savait bien ; elle n'était pas jalouse ; elle me laissait la même liberté que me laissait Julienne.... Au reste, si elle l'avait voulu, je l'aurais prise pour femme ; elle s'y refusa obstinément, elle s'y serait sans doute refusée encore, si elle avait vécu.

**********

"Nocturne" (1909), loin d'être anodin, peut être considéré comme un jalon, une pièce intermédiaire importante entre "Un Autre monde" (publié en 1895) et "La Jeune vampire" (en 1921) :

"Pourquoi n'y aurait-il pas dans l'humanité des êtres plus nocturnes que d'autres... qui prépareraient une race future... pour quand le soleil aurait définitivement pâli ?"

La nouvelle race à venir, la mutation de l'espèce, les autres voies de l'évolution, les autres Règnes... De grandes lignes que l'on retrouve régulièrement dans les écrits de Rosny aîné, en filigrane ou clairement exprimées.

Lors d'une discussion avec Lionel Évrard, j'avais rapidement cité J.-H. Rosny aîné : "Au point de vue de l'espèce, tout individu n'est qu'une tentative, ou, si l'on préfère, une expérience" ("Pensées errantes" publié en 1924) en indiquant que cette phrase était importante et méritait un développement.

"Nocturne" donne un exemple de "tentative" : "Il y a bien des nyctalopes [...] pourquoi n'y aurait-il pas dans l'humanité des êtres plus nocturnes que d'autres".

  • Dans "L'Étonnant voyage de Hareton Ironcastle", il est question de "La contrée de Samuel [qui] semble aussi avancée que l'Europe ou l'Asie, peut-être davantage, dans l'évolution générale. Elle a pris une autre voie" (1919).
  • Dans "L'initiation de Diane", Rosny aîné écrit que "L'homme est un puissant animal ! Mais il payera ! […] La nature laisse faire : il faudra peu de secousses pour tout renverser ! […] Renverser, oui, et recommencer la vie. Vous pensez bien que les hommes ne sont ici que pour un moment !...".

Ce n'est pas la première fois que J.-H. Rosny aîné parle d'êtres nyctalopes.

  • Dans "La Contrée prodigieuse des cavernes", "l'on vit un homme trapu, au regard de nyctalope, au visage très large, grisâtre, le front en angle et le menton énorme".
  • Dans "La Résurrection de mon oncle Jérôme" (1), la jeune femme avait "Des cheveux crespelés, en « serpents », noirs et fauves, des yeux nyctalopes, couleur d'or, dont les pupilles se dilataient à l'ombre". Le narrateur discerne "entre deux pierres erratiques, la femme et l'enfant : leurs yeux nyctalopes me considéraient avec une fixité impressionnante".
  • Dans "L'Enigme de Givreuse", il décrit Charles Gourlande : "c'était, presque un géant. Au-dessus d'épaules massives et sèches, il montrait un visage en losange, semé de poils tabac, mal agglomérés. Des mâchoires lourdes bossuaient les lèvres. Les yeux vastes et creux décelaient la nyctalopie". Il fait aussi allusion à "l'oeil nocturne de Gourlande",  ce même Gourlande qui "se taisait. Son regard nyctalope, étrangement lointain".

Le "Nyctalope" de Jean de la Hire n'est pas très loin !

Les exemples sont légion. Dans le cadre de ce Blog il n'est possible que de les effleurer. Un véritable travail de recensement reste à faire, mais dans un autre cadre...

Au début de cet article, il était rapidement question de l'existence de liens entre les textes "Un Autre monde" (1895), "Nocturne" (1909) et "La Jeune vampire" (1921).

Le plus flagrant concerne la pâleur des personnages principaux : "Sa fabuleuse pâleur attirait tout d'abord l'attention. C'était le teint des endives, que ne relevaient pas les yeux couleur tabac clair, les cheveux qu'on pouvait croire blancs, mais qui gardaient une petite lueur de blond crépusculaire" ("Nocturne" ) qui est très proche du "teint le plus extraordinaire, une espèce de violet pâle, — très pâle, mais très net. A la lueur des lampes, surtout des lampes à huile, cette nuance pâlissait encore, devenait d'un blanc étrange, comme d'un lis immergé sous l'eau" ("Un Autre monde" ) ou de "la pâleur excessive de la peau" de Evelyn Grovedale ("La Jeune vampire" )

De plus, à la lecture d'une phrase telle que "j'y bus le baiser des ténèbres, lent, profond, puissant et si étrange", comment ne pas penser à la morsure du Vampire ?

Et cette "révélation d'une autre vie" ne fait-elle pas penser à Karel Ondereet pour qui "il existe sur cette terre une autre faune que notre faune, et une faune sans ressemblance ni de forme, ni d'organisation, ni de mœurs, ni de mode de croissance, de naissance et de mort, avec la nôtre" ("Un Autre monde" ).

Avec seulement quelques lignes d'un texte, a priori insignifiant, de J.-H. Rosny aîné il y a beaucoup à dire !

Autre information importante, ce texte nous permet aussi de retrouver Grésyl, compagnon de Songères, Jacques le Taciturne, Landa, etc..., que l'on retrouve dans plus d'une cinquantaine de contes, romans et nouvelles.

 

(1) Texte retrouvé grâce à Guy Costes et publié dans "La Belgique : un jeu de cartes ? De Rosny aîné à Jacques Brel" (P.U. de Valenciennes - 2003).

J.-H. Rosny aîné "Nocturne" in "Contes de l'amour et de l'aventure" (Librairie universelle - 1909)

J.-H. Rosny aîné "Nocturne" in "Contes de l'amour et de l'aventure" (Librairie universelle - 1909)

Commenter cet article

Lionel Evrard 15/03/2013 13:01

En plus des point importants soulevés par Fabrice Mundzik, c'est la richesse de la palette de l'écrivain qui me frappe. D'un lyrisme tranquille, il peut évoquer le trivial "Grâce à elle, je passais des heures confortables à la campagne, la bête satisfaite autant mais pas plus qu'il ne convenait au bon fonctionnement de la mécanique." tout autant que le sublime "elle s'abandonna sur ma poitrine et me laissa ses lèvres. J'y bus le baiser des ténèbres, lent, profond, puissant et si étrange que c'était comme la révélation d'une autre vie." avec le même bonheur et en nous embarquant dans ses filets.