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J.-H. Rosny

Texte : J.-H. Rosny aîné "Gil Blas et Justice" (1921)

7 Juin 2013, 17:33pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Gil Blas et Justice" est un article de J.-H. Rosny aîné publié dans "Torches et lumignons" en 1921). Il y raconte ses souvenirs et rapporte une discussion très amusante avec Georges Clemenceau :

GIL BLAS ET JUSTICE

J'ai connu la Justice rue du Faubourg-Montmartre, au temps où Clemenceau n'avait pas encore passé par l'épreuve du Panama, où il était la terreur de tout ministre et surtout de tout président du Conseil. J'allais, selon l'occurrence, rendre visite à Geffroy, à Mullem, voire à Charles Martel ou à un brave homme nommé Louis, que j'aimais bien et qui a prématurément évacué la planète.

Je n'étais pas chroniqueur à la Justice : on y a reproduit Nell Horn et publié L'Indomptée ; j'y ai écrit un ou deux filets, dont un théâtral. Le soir, au sortir d'un dîner d'hommes de lettres, d'un dîner en ville, d'une première ou d'une répétition générale, nous nous arrêtions parfois au journal. L'asile n'était pas luxueux ; il avait la tenue et l'allure des salles de rédaction d'antan, familier, bohème, parfois bruyant et gouailleur.

Le local comportait l'affichage d'un grand nombre de caricatures, — ils étaient deux ou trois, y compris Geffroy, qui avaient un petit violon d'Ingres dans leur plume ou leur crayon, — et l'on n'épargnait personne, pas même le patron, dont la bille tartare s'affichait un peu partout, parallèlement à Pichon, à Pelletan, à Geffroy, à Millot, à Mullem, à Martel.

La Justice vivait assez chétivement et ne donnait que de faibles pécunes à ses collaborateurs. C'était cependant un des journaux les plus littéraires de Paris. Il bénéficiait du talent réel de Pelletan, qui avait de l'esprit et du plus rutilant, des belles et fortes chroniques de Geffroy sur l'art, les lettres, la société, chroniques d'humanité profonde et d'esthétique hardie qui eussent dû donner à ce jeune homme l'autorité que les grands journaux et les grandes revues confiaient à des imbéciles ou des fripouilles ; des fantaisies humouristiques de Martel ; des études graves de Pichon...

En ce temps, Clemenceau n'était pas encore le chroniqueur multiforme qu'il est devenu par la suite ; c'était seulement le chef aimé et redouté, l'adulte impulsif et l'enfant terrible, le condottiere, le corsaire, le meneur, homme de bataille aussi farceur que terrible, — boutades et coups de boutoir, calembours et buccins. Il ne me voyait guère, lorsque par hasard je me trouvais mêlé au groupe où il lançait pêle-mêle ses sarcasmes. Il semblait chauve de naissance : je ne puis me le figurer avec une chevelure. Pommettes saillantes, crâne court, jauni, des yeux indomptables, de diamant noir, qui tout ensemble évoquaient le corbeau, le dingo, le gibbon, c'est un homme trapu aux membres bien jointés, leste, solide et précis, un peu trop mobile.

Farceur, fumiste, humouriste, il plaisante avec opiniâtreté, et il a de l'esprit, mais qu'il ne sait pas discipliner ni restreindre, et qui n'est pas toujours de la plus haute qualité. Parmi tant de bons mots, lancés au hasard, on n'en peut retenir qu'une fraction. C'est de la menuaille où, de-ci de-là, résonne un écu de cent sous, rutile un louis neuf.

Un peu brutal : je l'ai vu un soir saisir un de ses collaborateurs à l'épaule, le retourner, et lui appliquer un authentique, un solide coup de pied dans le derrière.

On raconte (est-ce vrai ??) qu'une de ses fumisteries lui coûta la présidence de la Chambre. En ce temps persistait un vieux fossile, le père D..., homme vêtu d'une forte redingote, qui se nourrissait à la buvette. Il enfournait, dans ses poches de basques, des sandwiches, des petits pains... Un jour qu'il se livrait à son travail, Clemenceau survint, qui escamotait à mesure les sandwiches. Le vieux, étonné de sentir vide la poche qui eût dû être pleine, se retourna et vit le masque tartare qui riait silencieusement...

Il ne dit rien, mais au vote du lendemain, s'il ne vota pas pour K... (à cause de ses convictions), du moins mit-il un bulletin blanc. Les deux concurrents avaient le même nombre de voix ; l'usage voulait que la présidence fût au plus âgé, qui n'était pas Clemenceau.

Dans les moments de colère, Clemenceau piétinait, marchait de long en large ; tout son visage sec s'enflammait, ses yeux prenaient une fougue extraordinaire.

Dans le tête-à-tête, il savait être grave. Lorsqu'il me demanda l'Indomptée, nous eûmes une entrevue assez longue. Il croquait une tablette de chocolat. Il écoutait et répondait par saccades. Et je me souviens qu'à propos d'une dissection, il m'expliqua l'opération avec une clarté extrême, qui à la fois faisait image et donnait une définition générale.

On sait son extraordinaire évolution lorsque, à la suite des engueulades et des accusations panamistes, ses électeurs le renvoyèrent dans ses foyers. Jusque-là, la parole et l'action avaient empli sa vie. Il renâclait devant le travail écrit, et il n'aurait jamais écrit peut-être sans sa chute. Du jour au lendemain, avec une verve merveilleuse, l'homme se fit journaliste et écrivain. Ses articles le refirent redoutable ; il composa un roman, il fit même du théâtre.

Je le revois, dans son cabinet, l’œil en feu, avec quelque chose de méfiant, l'attitude de celui qui a été « tourné », que l'ennemi a frappé par derrière...

C'est le moment où il se proposait d'écrire un roman, — et il me posa des questions, comme s'il croyait qu'il y avait des recettes, une cuisine.

« Faites un plan, lui dis-je, et partez au trot... car il vous serait impossible d'aller au pas.

— Un plan ? Quel plan ? Il n'y a pas de règle ?

— Elles foisonnent... et ne peuvent servir de rien... à vous moins qu'à personne.

— Et pourquoi ?

— Le tempérament d'abord... l'âge aussi... — et vous ne pouvez plus vous refaire...

— Mais je me suis refait, dit-il avec un certain orgueil...

— La vie vous a fourni l'occasion de vous développer... Ce qui dormait s'est éveillé... ce qui dépérissait a refleuri... De là à subir des disciplines, et des disciplines venues d'autrui, il y a quelques gouffres.

— Alors, interrompit-il avec impatience... un plan...

— Et encore ! Si ça ne vous embête pas... Sinon, simplement votre sujet et le départ au petit bonheur... Vous avez le sujet ?

Il me regardait avec défiance et goguenardise :

— Mauvais pédagogue ! dit-il. Est-ce que vous travaillez au hasard ?

— Avec beaucoup de méthode au contraire... Mais la mienne... bonne seulement pour moi et peu définissable.

— Mais le plan ? exclama-t-il en piétinant... le plan de Nell Horn ?

— Des notes d'abord... des scènes de la vie prises sur le vif... des descriptions de rues... de parcs... Tout est encore vague... puis, un jour, le récit central... Nell Horn et sa famille... l'arrivée de Juste... l'abandon... la misère... J'ai recommencé ce plan bien des fois... et ça ne peut vous servir à rien...

— Pourquoi ?

— Parce que Nell Horn a vécu en moi pendant quatre ans et que votre roman va être fait en trois ou quatre mois.

— Qu'en savez- vous ?

— Je vous le demande. Est-ce que vous ne vous proposiez pas de l'écrire vite ?

Il se mit à rire ; il me saisit une épaule et la secoua. Jamais je ne lui ai vu une physionomie aussi cordiale.

— Fumiste ! exclama-t-il. »

Je le vis une autre fois, à l'époque du Bloc, pâle et encore plus maigre que de coutume... Il me décrivit le mal dont il venait de triompher, un mal de ruine et de langueur, une descente vers les mânes :

— Je me suis cru mort, disait-il. Il y avait du renoncement dans toutes mes fibres... un dégoût amer et une chute de la volonté dans le noir. J'ai compris que la mort pouvait être un grand dédain de soi-même. Puis, cette petite flamme qui veillait, au fond du sanctuaire, s'est remise à grandir... chaleur et lumière... j'ai repris la barre et me voilà... pour quelques années encore...

Tout de même il donnait une impression de faiblesse ; je n'avais pas la sensation du Clemenceau piaffeur et jovial ; l'homme qui se tenait là était grave, résigné, dans une atmosphère coupée. Il devait en rappeler !

Geffroy adorait Clemenceau et Mullem le détestait. Selon le premier, le patron était un être charmant et fidèle, dévoué et généreux. Selon l'autre, c'était le plus abominable des égoïstes et qui sacrifierait ses meilleurs amis à un caprice.

« Il ne pense qu'à lui et n'agit que pour lui ! grognait-il. Il nous regarderait mourir de faim en savourant une poularde, et il rirait encore de nos grimaces comme Louis XIII riait des protestants qui crevaient au fond d'un fossé. »

Je remarque que Clemenceau est resté très fidèle à ses amis, à ses vrais amis (car un tel homme a inévitablement des tribus d'amis de parade). Geffroy lui-même en est un exemple : Clemenceau l'a toujours aimé et fut toujours prêt à le servir.

Le Pelletan que j'ai croisé ne m'est pas absolument apparu comme on le dépeint d'habitude.

J'ai vu un homme peu soigné dans sa toilette, mal peigné, plus négligé que malpropre, dont la physionomie avait un caractère extrêmement original. Du défi dans l'attitude, et je ne sais quoi de panique, de hagard, de mystérieux : la brièveté des bras donnait aux gestes un air d'ébauche.

Par ses écrits comme par ses paroles, cet homme m'apparaît dépaysé dans la politique. Il est apte à l'étude, il n'est pas étranger à des vues justes ; mais ces vues s'égarent et s'enchevêtrent ; sa volonté est de l'obstination et une insouciance de bohème : c'est au fond un artiste et un érudit que le manque d'envergure ou les circonstances ont jeté dans les comices ; il y erre, il y rôde, il y fait figure de fantaisiste et de gavroche.

Ce n'était pas plus fou d'en faire un ministre que de tant d'autres plus chaotiques encore, mais c'était fou tout de même. Il a traité les ateliers nationaux en homme de tabagie, inconscient des réalités, jetant du désordre par chacun de ses ordres. Ses vues sur les sous-marins étaient assez sages, mais folles par l'application, plus folles parce que les sous-marins qu'il eût fait pulluler n'étaient pas au point.

De tels esprits sont faits pour l'étude et le bavardage ; il en sort des lueurs d'absinthe et de tabac, mais on ne peut leur confier une organisation : l'incohérence accompagne chacun de leurs gestes... Pour l'esprit, il en avait à revendre, d'une qualité souvent choisie, encore qu'il pût réussir les gavroches. Pamphlétaire en herbe, il fût devenu un maître, pour peu qu'il eût choisi le pamphlet comme carrière.

J.-H. Rosny aîné "Gil Blas et Justice" in "Torches et lumignons" (La Force française - 1921)

J.-H. Rosny aîné "Gil Blas et Justice" in "Torches et lumignons" (La Force française - 1921)

Georges Clemenceau par Edouard Manet

Georges Clemenceau par Edouard Manet

Commenter cet article

BRODZIAK Sylvie 26/03/2016 22:41

Précieux cet article !

Merci.

Amitiés

Sylvie Brodziak

Fabrice Mundzik 26/03/2016 22:54

C'est toujours un plaisir Madame Brodziak :)

Je me suis à nouveau régalé dernièrement, à la lecture de votre ouvrage sur Clemenceau (le dernier paru -- il me semble ? -- aux Presses Universitaires de Vincennes).

Le bonjour de la part de Mélanie et Marie. Amitiés, F.M.