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J.-H. Rosny

Maurice Renard "Anticipations" (1925) & Paul Reboux "Maurice Renard" (1925)

6 Janvier 2015, 18:22pm

Publié par Fabrice Mundzik

Voici deux articles parus dans le journal Paris-Soir n°580 du 8 mai 1925 :

Le premier, intitulé "Anticipations", évoque J.-H. Rosny aîné et porte la signature d'un autre grand Maître : Maurice Renard.

Le second est signé Paul Reboux.

Accompagné d'une photographie, cet article présente... Maurice Renard.

De quoi ravir tout passionné de Merveilleux scientifique digne de ce nom ! Joie, bonheur et félicité !

A croire que ce numéro de Paris-Soir fut spécialement conçu, par anticipation, pour Jean-Luc Boutel !

A lire aussi :

Photographie de J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard (1936)

Brève : J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard (1938)

Camille Mauclair "La question morale dans le Roman" (1902)

Hubert Mattey "Essai sur le merveilleux dans la littérature Française depuis 1800" (Payot - 1915)

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" (1926)

ainsi que :

Frédéric Boutet - Prophéties : H.-G. Wells (1915) sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière.

Maurice Renard "Anticipations" (1925) & Paul Reboux "Maurice Renard" (1925)

Maurice Renard "Anticipations" (1925) & Paul Reboux "Maurice Renard" (1925)

Anticipations

La science a marché d'une telle allure qu'elle distance aujourd'hui la plupart de nos rêves.

Avec le XIXe siècle, une belle époque commença pour les rêveurs épris de nouveautés. La science subit une poussée si forte, elle se développa si largement qu'on put envisager, sans risquer trop de quolibets, la réalisation de vieux désirs humains, confinés jusque-là, dans le domaine de la chimère. En même temps, les découvertes répétées de nos savants ouvraient à l'imagination un champ qui parut illimité, où l'on distinguait, dans les brumes du possible, des inventions auxquelles personne n'avait jamais songé.

En utilisant les données nouvelles, en prolongeant à travers l'avenir la suite présumée des études en cours, des écrivains, doués d'une imagination méthodique, se complurent dès lors à résoudre fictivement certains problèmes qui se posaient depuis des siècles et certains autres que le progrès venait seulement de nous soumettre. Ils se sont savamment divertis à supposer l'avènement de possibilités parfois souhaitables et parfois redoutables ; bref, ils se sont livrés à des anticipations, mot dont Wells s'est servi le premier dans ce sens, mais qu'il serait injuste de réserver à ses prévisions. Il eut, en effet, des prédécesseurs comme Edgar Poe, Villiers de l'Isle-Adam, Jules Verne ; et, de nos jours, il n'est pas le seul anticipateur, puisque nous possédons Camille Flammarion et J.-H. Rosny aîné, pour ne citer que les plus illustres.

Le métier d'anticipateur est ingrat. Il est rare que leurs horoscopes ne soient accueillis par des sourires. Oubliant que l'hypothèse, base rationnelle de toute recherche expérimentale, n'est qu'un « roman sublime », les savants haussent les épaules. Et plus tard, lorsque les temps révolus procurent au monde les éléments du contrôle, pour une anticipation qui se vérifie, combien se trouvent contredites par les faits survenus, et perdent, du coup, tout leur prestige !

Laissons au tas de déchets les anticipations erronées. Elles furent des contes mirifiques qui nous ont charmés tant qu'une lumière artificielle les diaprait. Elles ont manqué leur destinée de diamants ; ce n'étaient que des charbons, ce ne sont plus que des scories.

Quant aux prophéties qui se sont confirmées, il en est vraiment d'extraordinaires, et qui, par leur longue portée, leur exactitude et leur précision, nous confondent.

Robert de Souza rappelait dernièrement l'étourdissant début du Canard au Ballon, d'Edgar Poe : « L'ATLANTIQUE TRAVERSÉ EN TROIS JOURS ! TRIOMPHE SIGNALÉ DE LA MACHINE VOLANTE DE M. MONCK-MASON !... » Vous rendez-vous compte de l'ahurissement que pouvait provoquer, il y a quatre-vingt-dix ans, même en Amérique, une pareille folie ? Et pourtant, aujourd'hui...

En 1886, Villiers de l'Isle-Adam, qui d'ailleurs avait prévu les réclames écrites au ciel par l'instrument d'un avion, dépeignit de saisissante façon une séance de cinématographie colorée, avec audition phonographique simultanée ! (C'est dans l'Eve future.)

Jules Verne s'est souvent trompé, parce qu'il s'est exposé généreusement. Cependant, il se pourrait que l'hélicoptère de son Robur, l'Albatros, devînt prochainement aussi utilisable qu'un Goliath de Farman. Ne parlons pas du Nautilus, car, au moment de la publication de Vingt mille lieues sous les Mers, on savait déjà ce que seraient les sous-marins. L'invention en était virtuellement accomplie.

La Mort de la Terre, de J.-H. Rosny aîné, contient de curieux pronostics, présentement avérés ; par exemple : l'emploi des haut-parleurs dans les lieux publics, pour remplacer soit l'affichage, soit le journal.

Enfin, si Wells s'est abusé en munissant d'ailes battantes les appareils aériens qu'il pré-inventa, il ne nous a pas moins ébahis par un conte... qui n'est plus un conte, drame musclé, prompt, contenu, où nous vîmes jadis ce que devait être plus tard la première tentative d'essor avec planeur. Et que dire de ses cuirassés de terre, qui sont devenus nos tanks ? Là, se révèle en lui une rarissime puissance d'intuition. Car, à l'heure où il écrivait cette soi-disant fantaisie, elle ne répondait à aucun besoin manifeste de l'humanité ; cette trouvaille guerrière ne germait nulle part. Seule une pénétration suraiguë était à même d'en prévoir la nécessité, l'éclosion et le fonctionnement.

Tous ces futurismes semblent du passé. Lisez ou relisez les ouvrages d'imagination, vous n'y verrez presque plus rien qui porte ostensiblement la marque de l'anticipation, rien qui s'évertue à construire de demain une image probable, — du moins dans l'ordre scientifique, car les utopies sociales surabondent.

C'est que la science nous dépasse. C'est qu'elle a comblé tous nos souhaits ; et que, maintenant, elle va si vite qu'elle nous livre de quoi satisfaire des exigences nouvelles, avant même que l'idée de ces exigences nous soit venue à l'esprit. Elle nous a donné d'abord le nécessaire, puis le commode, puis le confortable ; voici qu'elle nous accable d'un luxe inouï.

C'est peut-être trop. Les sages seraient tentés de lui crier : « Assez ! Assez ! Arrête ! » Elle va ; son vol s'accélère sans cesse, et nous entraîne vertigineusement. Suffoqués de loin en loin, nous avons pris pourtant l'habitude de la course prodigieuse. Mais nous ne savons plus où nous allons.

A ce train-là, s'il arrive encore à quelque penseur de déterminer un point de l'avenir, c'est que le hasard l'aura servi, dans un de ces rêves qui ont moins pour objet de dégager le futur que de jouer, pour lui-même, au jeu miroitant des hypothèses.

Et ce serait anticiper témérairement que d'appeler cela anticiper.

Maurice Renard.

Maurice Renard "Anticipations" (1925) & Paul Reboux "Maurice Renard" (1925)

Maurice Renard "Anticipations" (1925) & Paul Reboux "Maurice Renard" (1925)

Maurice Renard

La Fouchardière a écrit de Maurice Renard : « C'est le premier romancier de notre époque ».

Et, d'autre part, Guillaume Apollinaire avait qualifié son Docteur Lerne de « roman subdivin ».

Voilà deux esprits bien opposés et qui pourtant s'accordent pour louer avec une ferveur égale.

Ce n'est pas tout. Georges Lecomte assure que Maurice Renard « excelle à tirer de la Science mêlée à la Fable des accents nouveaux » et qu'il est un Jules Verne pour grandes personnes. Il le compare à Poe, à Wells, à Villiers de l'Isle-Adam. J.-H. Rosny l'a admiré en termes qui n'étaient pas moins flatteurs. Pol Neveux le juge « prodigieux ».

Mais ce que je ne puis transcrire ici, c'est l'opinion formulée par les très nombreux lecteurs de ce romancier fécond, d'imaginateur inlassable, soit qu'il traite, dans le Docteur Lerne, de greffe cérébrale et de transfusion des âmes, soit que nous fassions, grâce à lui, la connaissance des électroscopes de l'Homme truqué ; de l'aéroscaphe du Péril bleu, du ballon du Voyage immobile, du sens supplémentaire dont est doué l'Homme chez les microbes, ou de ce Singe [cf. Allusions : Maurice Renard & Albert-Jean "Le Singe" (1925)], qui vient de paraître, et qu'il faut lire comme il faut lire tous les livres de Maurice Renard — si vous avez la passion de la fantaisie, lorsqu'elle bondit d'un tremplin de vérité, et si vous avez aussi l'amour des belles-lettres.

Ce Champenois rationaliste ne laisse pas la sensibilité au premier plan. Ce n'est pas un sentimental. Il estime qu'on néglige trop la plaisance de raisonnement. Il a même fondé un prix pour les ouvrages qui s'adressent surtout à l'intelligence.

Ouvrez un de ses volumes. Dès les premières lignes, on est conquis. Par une sorte de maîtrise impérieuse mais sans violence, l'auteur vous enlève avec lui. Il vous fait, comme en un voyage à bord d'un avion, planer par-dessus les médiocrités de la vie courante. On découvre des horizons inattendus. Ce qui n'est pas encore, il vous le fait percevoir. Il est le prospecteur du futur. Ses prophéties sont fondées sur des déductions incontestables. Il est aussi le poète du raisonnement. Il passe insensiblement de la logique au lyrisme.

On s'en aperçoit à peine, tant la transition est bien exécutée. Les enregistreurs d'altitude, devant les yeux des aviateurs, marquent ainsi, successivement, deux mille, trois mille, quatre mille mètres, sans qu'on s'en aperçoive autrement qu'à la fraîcheur accrue d'un air irrespiré. Et, après ces envolées, il vous redescend sans secousse. Au bout du volume, l'appareil se pose, roule encore un peu, s'arrête. Le pilote admirable est sans orgueil. Il dit poliment : « A votre disposition ».

C'est exact. A chaque volume, Maurice Renard, qui ne craint pas la panne, vous offrira, dans des régions inexplorées, un voyage magnifique et délicieux.

Paul Reboux.

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