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J.-H. Rosny

Critique de "Les Rafales" par Robert Randau (1913)

7 Octobre 2014, 14:02pm

Publié par Fabrice Mundzik

Critique de "Les Rafales" (mais pas que !), par Robert Randau, publiée dans La Phalange n°81 du 20 mars 1913 :

Un Artiste

Je suis maintenant bien mieux à l'aise pour épiloguer sur le dernier roman de Rosny aîné, Les Rafales, étude, dit le sous-titre, de mœurs bourgeoises ; je peux le juger, en pleine liberté d'esprit, sans être suspect de platitude, de léchage de bottes, s'il m'agrée, ou de dispositions haineuses, si je ne l'annihile point sous un faix de flatteries. Le principal mérite, à mon sens, de cet écrivain, est d'avoir plus de science que de philosophie ; il observe les hommes à travers la nature, et les voit ainsi, bon gré mal gré, en épique. L'univers entier se penche par-dessus la tête de chacun de ses personnages, et la pensée d'une foule se mêle à la pensée du moindre de ses héros.

L'homme devient ainsi moins humain et gagne en individualité cosmique ce qu'il perd, quelquefois, en netteté. Un immense problème s'incarne en chaque être, et les conflits que celui-ci a avec ses voisins atteignent des proportions formidables. Les ouvrages de Rosny aîné sont, en réalité, des épisodes de la guerre séculaire des géants et des dieux, de l'éternel combat de la force et de la pensée. L'écrivain ne prend pas parti ; il ignore quel sera le maître de la bataille. Il écrit en énorme avec autant de facilité, de simplicité même que d'autres gâtent de l'eau.

C'est dans son livre major sur le pluralisme des phénomènes qu'il convient de rechercher les fondements des doctrines esthétiques mises en œuvre par notre auteur ; l'homme est un vulgaire incident de l'infini ; il est fonction de certaines conditions données d'espace et de temps et sa pensée, bornée par la cellule et par l'invasion de forces dont il a l'intuition, mais non la connaissance, n'embrassera jamais dans son ensemble la vie pullulante des mondes ; il doit donc s'accommoder de ses incapacités, et tirer de ce qui l'entoure la plus grande somme de bonheur possible. Sa volonté doit être altruiste, et tendre à créer autour de lui une humanité d'élite ; la nature entière est heureuse autour de lui ; son existence ne se séparera ni de la pensée animale, ni de la pensée virtuelle éparse dans les paysages ; elle est un fragment de l'énergie universelle, et se confondra à nouveau en elle ; il convient à l'homme de prévoir que l'aurore de demain sera plus belle que celle d'aujourd'hui, et belle non seulement pour lui, mais aussi pour tout ce que nous aimons.

D'autre part, le primitif, le sauvage, est toujours resté vivace en chacun de nous ; notre psychologie nous enseigne la psychologie du quaternaire ; l'homme des cavernes ne diffère que par nuances de l'homme qui assistera à la mort de la terre. La splendeur du monde futur est en germe dans le cristal ; l'homme n'est ni une fin, ni une cause, ni un moyen ; il n'est pas à l'image de Dieu ; il a créé, au contraire, Dieu à son image. Il n'est pas la plus parfaite des formes pensantes ; en des conditions de milieu plus favorables, l'avenir eût été aux Xipéhuz, et il appartiendra peut-être aux ferro-magnétaux.

Un optimisme à toute épreuve, une confiance robuste dans le triomphe suprême de la vie, une foi profonde dans le perpétuel renouveau, introduisent une santé et une fraîcheur inconcevables dans l’œuvre de J.-H. Rosny aîné ; la bonté est robuste chez lui ; les faibles ne sont pas inutiles sur la terre ; mais il est sain, il est juste, que le dernier mot appartienne toujours au plus fort et au plus habile, car ce mot sera de plus haute équité : il dominera le plus proche avenir.

Rosny voit l'homme à sa valeur de race ; ce n'est plus un romancier ; c'est un historien social, un sage ordonnateur des foules et des gestes grandioses. Aussi, lorsqu'il traite de nos actuels groupements ethniques, acquiert-on vite, au détour de maintes phrases, la certitude que les personnages qui y circulent vont loin au delà d'eux-mêmes dans notre pensée. Entre le bourgeois fidèle à la pesanteur de ses fatalités ancestrales et celui qui, fervent d'initiatives, souhaite le plus de richesse pour se réjouir du plus de beauté, son choix est fait ; dans tous les livres de J.-H., on retrouve ce même type d'humanité raffinée, qui veut, et veut en homme pratique.

Avec Les Rafales commence l'épopée des Lérande : le père, faible, prétentieux, persuadé de l'impeccabilité de sa jugeote, ruine sa famille ; il est égoïste, et se leurre de grands mots qui affirment la supériorité du père et de l'époux ; il incarne l'antique conception de la famille, battue en brèche par l'idée nouvelle, qui n'admet plus l'inégalité des sexes et ne proclame que l'inégalité des intelligences ; la mère, type représentatif de force et d'indulgence, assume la tâche de préparer les jeunes générations qui agiront l'avenir ; un séjour à la campagne, dans la douce familiarité des arbres, des paysages, des êtres rudimentaires, prépare la famille reconstituée autour de la femme à la rude besogne de demain ; il y a là, en particulier, des pages exquises, des tableaux à la Dickens, des évocations saisissantes de la vie de nos frères inférieurs ; la terre et l'atmosphère participent à la joie confuse qui grouille dans les fermes, pénètre dans les étables, s'insinue dans les poulaillers et dans le clapier ; c'est une fête ininterrompue de la vie, où les agonies elles-mêmes deviennent bien petites choses. Quel excellent colon eût été J.-H. ; il fait plus qu'aimer la glèbe, il la respecte, et comme je suis d'accord avec lui quand il voit en elle la suprême beauté et la seule inspiratrice de nos plus folles, de nos meilleures intellectualités !

C'est d'elle que nous tirons toutes nos certitudes, et qui, en s'essaimant quelque jour dans l'infini, engraissera de poussière d'homme les planètes en formation. Et c'est pourquoi il sied de partager l'optimisme prophétique de Rosny, doctrine féconde et consolante.

Robert Randau.

Critique de "Les Rafales" par Robert Randau (1913)

Critique de "Les Rafales" par Robert Randau (1913)

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