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J.-H. Rosny

Critique de "Renouveau" par Maurice Muret (1895)

18 Septembre 2014, 07:50am

Publié par Fabrice Mundzik

Critique du roman "Renouveau", signé J.-H. Rosny, par Maurice Muret.

Ce roman est attribué par la Convention littéraire de 1935 aux frères J.-H. Rosny.

A ce sujet, se référer au dossier "Que nous enseigne la convention littéraire de 1935 ?" publié dans Le Visage Vert n°23 de novembre 2013.

Cette critique fut publiée dans le journal Suisse (Lausanne) L'Estafette n°29 du 3 février 1895 :

 

Renouveau

par M. J.-H. Rosny

Le roman, forme d’art singulièrement large et synthétique, est bien le moule qui convient à la pensée de notre époque. Que ne peut-on dire sous prétexte de roman ? Que ne peut-on faire rentrer dans ce cadre ? Le roman permet au sociologue d’exprimer ses idées sur le moyen de régénérer l’humanité, il permet au philosophe d'exposer ses théories sous une forme vivante, il permet à celui qui n’est que poète de nous donner sa vision déformée des choses. Le roman, dont on a beaucoup médit, est la forme supérieure de l’art, puisqu’il concilie et résume toutes les autres.

De tous les écrivains de l'heure actuelle, aucun n’a mieux compris les ressources infinies du roman que M. Rosny. D’autres se parquent dans un domaine réservé, adoptant une spécialité, comme les médecins. M. Rosny, lui, observe toute la vie. Personne, depuis M. Zola, n’a eu, à ce degré-là, le don d’embrasser du regard l’univers entier. Son esprit encyclopédique, fertile en connaissances variées et sûres, semble un fidèle miroir où l’homme et la nature se réfléchissent en leur ensemble. M. Rosny contemple de haut. Il plane en décrivant. Nous sommes bien petits à ses yeux, perdus dans l’immensité où nous nous agitons, bien impuissants contre la Nature que nous n’arrivons pas à dompter, — en dépit des belles phrases des orateurs officiels chaque fois que l’on inaugure une nouvelle ligne de chemin de fer.

Le dernier roman de M. Rosny, Renouveau, est une histoire bien simple. Ce récit ne compte que quatre personnages. M. Rosny y raconte les amours d’un homme d’âge mûr, veuf et père de famille, M. Dehancy. Son fils Georges s’oppose à la passion paternelle. Vainement. M. Dehancy épousera Geneviève, malgré les ruses odieuses de son fils, que ce mariage prive d’une part d’héritage, escomptée à l’avance.

On le voit, le sujet est mince. Il fallait un grand talent pour le rendre intéressant, il fallait beaucoup de délicatesse pour ne pas rendre le caractère de Georges Dehancy franchement répugnant. M. Rosny, sur ce maigre sujet, a écrit un roman qui est plus qu’un roman : c’est à la fois un poème, une idylle, un drame qu’un souffle épique traverse par instants. Et c’est aussi comme un poème qu’il convient de lire cet ouvrage, à petites journées, en savourant tantôt la langueur caressante du style, tantôt la hardiesse imprévue de l’idée, éclatant dans une phrase merveilleuse à la perspective infinie.

Nous avons dit que le sujet de Renouveau était simple. M. Rosny n'est pas de cet avis et il a raison. Rien n’est simple au monde que lorsque nous l’observons d’une façon superficielle. M. Rosny estime justement que la vie rend complexes les choses les moins complexes en apparence. C’est à reproduire la physionomie intégrale de ses personnages, en retrouvant la cause secrète de leurs actes et l’origine de leurs plus intimes pensées que M. Rosny s’applique. Ses livres sont de véritables essais de psychologie scientifique.

A ce titre, la nature joue un grand rôle dans l’ouvrage de M. Rosny et c'est justice. Nous ne nous rendons pas assez compte, généralement, de l’immense effet que les ambiances produisent en nous. Pour M. Rosny, l’homme et la nature sont intimement liés l’un à l'autre, ils se pénètrent mutuellement. Le domaine moral et le domaine physique se confondent. Parfois on ne saurait reconnaître ce qui est du ressort de l’un ou de l’autre. M. Rosny explique un état moral par une imagination physique ou fait voir dans une apparence matérielle une concordance réelle et profonde avec l’état d’âme d’un personnage. Cette acuité de perception ne va pas sans quelque chose de maladif. M. Rosny possède à un haut degré cette imagination symbolique, fréquente chez les natures artistes et que Baudelaire a si magiquement décrite dans son mystérieux et célèbre sonnet, intitulé Correspondance.

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles, etc.

Cette faculté de tout animer par l’imagination, de donner aux objets morts et aux forces aveugles une vie intense, se déploie à merveille dans les descriptions de la mer, au bord de laquelle se passe l’action de Renouveau. M. Rosny l’a décrite en des pages remarquables, dans une langue qui a la tristesse et la mélodie des vagues. D’ailleurs, le style de l’auteur est débarrassé dans Renouveau des lourdeurs pittoresques qui encombraient ses précédents ouvrages. Renouveau nous semble inaugurer une nouvelle manière de l’auteur. En somme, c’est un beau livre, douloureux comme la vie, mystérieux et profond comme l’Art, sincère et rafraîchissant comme la Nature même.

Janvier 1895. Maurice Muret.

A lire aussi :

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