Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" (1927)

13 Novembre 2013, 09:57am

Publié par Fabrice Mundzik

"La Nostalgie du Voyage" est un texte de J.-H. Rosny aîné paru dans l'Agenda P.L.M. 1928 (1927) dont nous n'avons, à ce jour, trouvé aucune autre publication.

Il est accompagné de deux illustrations par Maurice Barbey.

Vous remarquerez le clin d'oeil de Maurice Barbey à l'oeuvre préhistorique du vieux Maître, avec cette présence anachronique d'un homme venu du plus profond des âges farouches pour admirer le passage d'un bolide.

La thématique abordée n'est pas sans rappeler "La Rencontre" (1897), signé J.-H. Rosny, ou la préface de J.-H. Rosny aîné,  pour "Poèmes de la Genès, suivi du Chant de la Vie" de Jean Léger, évoquée par Joseph Altairac.

Il y a toutefois une différence notable : le discours tenu est totalement à l'opposé de celui que l'on retrouve dans les autres textes de l'auteur sur le sujet : "La terre est devenue si petite…" / "La terre n'est pas devenue petite" !

Comme la terre est devenue petite, soupirait l'autre soir, un de nos amis. Jadis, c'était un monde immense, que nul homme ne pouvait parcourir... Je ne puis m'empêcher de regretter le temps où un si vaste mystère enveloppait les forêts, les fleuves géants, les océans formidables...

— Il faut s'en réjouir, fit le poète Mélandres. Il y aura toujours beaucoup plus de sites que nous ne pourrons en parcourir. Nous réalisons les contes de fées ! C'est, selon moi, un charmant miracle que ces voyages, où il est permis d admirer, en peu de jours, tant de beaux visages de la terre. En un, deux ans, nous contemplons plus de choses que nos anciens durant une vie entière ! Je ne vois jamais passer un train dans la campagne, je ne pénètre jamais dans une gare, je n'assiste jamais au départ d'une automobile, sans que l'invitation au voyage ne m'emplisse d'une rapide émotion...

Par toute la France — les Alpes, le Jura, le Morvan, la Bourgogne, l'Auvergne, la Côte d'Azur — par l'Algérie, la Corse, la moitié de l'Europe, tantôt avec le grand frère du rail, tantôt avec l'autocar, que de routes n'ai-je pas suivies !

Je n'ai qu'à fermer les yeux, d'innombrables paysages m'apparaissent. Le conclave des cimes blanches s'étend sous le firmament d'été ou d'hiver, les glaciers, les précipices, les âpres pâturages, les forêts noires ou bleues, les ravins pleins de rêves se succèdent dans un sauvage désordre...

De ces lieux redoutables, en une fraction d'heure, je descends dans la plaine la plus paisible, parmi les emblavures dorées, les vignes rougeoyantes, au bord des lacs tièdes ou dans la forêt mystérieuse, la vieille forêt des légendes...

Cependant, les villes passent, où je m'arrête à loisir pour contempler l'œuvre humaine, les villages perdus montrent leurs toits de chaume, d'ardoise ou de tuiles, ou encore la lande s'étend, la lande des sorcières pleine de mares suspectes, où l'on croit, à la nuit tombante, quand les grenouilles poussent leur plainte de vieilles, entrevoir, dans la lueur rouge, au fond de l'Occident, les feux sinistres du Sabbat.

Ne me vante pas, ami, la poésie de la marche. J'en connais toutes les douceurs ! Ni le train, ni l'autocar ne m'en privent ! J'ai tout loisir de varier mes plaisirs. Mais au lieu d'être enchaîné, condamné à d'étroites et souvent fastidieuses pérégrinations, je goûte tout l'imprévu, la rapide et charmante variété d'un voyage presque ailé alternant avec les flâneries.

Décidément, non ! La terre n'est pas devenue petite. C'est mal interpréter une réalité admirable. Elle apparaît au contraire bien plus grande qu'elle ne le fut jamais. Ce que l'on ne peut atteindre, ce que l'on ne peut contempler, c'est, pour nous, comme si cela n'existait point. Tes aïeux, que savaient-ils d'une seule des grandes régions de la France — l'Est ou l'Ouest, le Midi ou le Nord ? Et, dès lors, que signifie cette grandeur que tu regrettes ? Elle n'exprimait que l'impuissance. Regretterais-tu de n'être pas une chenille rampant sur la terre ? Pour elle, selon toi, la terre serait bien plus grande encore que pour un piéton humain, puisqu'elle est mille fois plus lente que lui et que, au surplus, elle ne voit que de tout petits espaces... Et pour l'aigle, pour l'hirondelle, pour cette reine des oiseaux au grand vol qu'on nomme la frégate, la terre serait donc plus petite que pour un crapaud ou un hérisson pesamment collés au sol ?

Non pas ! Quand le rapide, quand l'autocar m'entraînent, les choses ne diminuent pas — elles augmentent, elles augmentent démesurément ! Je dévore magnifiquement l'étendue, je m'en enivre, je goûte le superbe vertige de l'immensité !...

Au fond, nous sommes d'accord. La perspective d'un beau voyage, par les voies rapides, te séduit autant que moi, et peut-être davantage, puisque, tout compte fait, de nous deux c'est encore toi qui te mets le plus souvent en route ! Pas plus qu'aucun de nous, tu ne voudrais revenir au temps des tardives et inconfortables diligences, des mélancoliques coches d'eau !

J.-H. ROSNY AÎNÉ

de l'Académie Goncourt

(Illustrations de BARBEY)

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" in Agenda P.L.M. 1928 (1927)

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" in Agenda P.L.M. 1928 (1927)

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" in Agenda P.L.M. 1928 (1927)

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" in Agenda P.L.M. 1928 (1927)

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" in Agenda P.L.M. 1928 (1927)

J.-H. Rosny aîné "La Nostalgie du Voyage" in Agenda P.L.M. 1928 (1927)

Commenter cet article