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J.-H. Rosny

Texte : J.-H. Rosny "La Rencontre" (1897)

3 Avril 2013, 15:34pm

Publié par Fabrice Mundzik

Suite à la lecture d'une chronique de Joseph Altairac, reproduite avec son autorisation sur ce Blog, une phrase m'a titillé... Voici la coupable : "Et la terre est devenue si petite… elle qui paraissait sans limites aux anciens !"

Rien de plus terrible que l'impression de déjà vu (enfin déjà lu dans ce cas précis !). Mon cerveau positronique, un peu malmené ces derniers temps, a enfin fait le lien avec un texte bien antérieur à celui présenté par Joseph Altairac. Ce thème se retrouve aussi dans d'autres textes dont il sera question d'ici peu...

Il s'agit de "La Rencontre", un texte signé J.-H. Rosny dans lequel on retrouve des personnages récurrents que j'apprécie beaucoup : Songères et Landa.

Je n'ai retrouvé que deux publications de ce texte (pour le moment...) :

  • in Gil Blas n°6332 du 19 mars 1897
  • in La Lanterne – Le supplément, grand journal littéraire illustré n°1625 du 11 janvier 1900

La Rencontre

— Il n'y a pas a dire, fit Songères d'un air mécontent, la terre devient terriblement petite. On ne peut plus aller nulle part sans rencontrer des gens que l'on connaît... Ainsi, j'ai fait, ces deux années, des voyages au Maroc et au Mexique... du diable si je n'ai pas eu à subir la désagréable importunité d'une douzaine de clubmen qui se promenaient par là avec des personnes du sexe...

— C'est vrai, interrompit Landa... le Sahara lui-même...

— Le Sahara ! s'écria Songères... mais on est en train d'en faire une petite Suisse. Avant quinze ans, on y vendra couramment des « Couchers de soleil sur l'Océan des sables » et on s'y « élargira l'âme devant le spectacle de l'infini » à raison d'un louis par jour, tout compris... comme on vend des aurores sur le Gornergrat et des clairs de lune sur la Jungfrau. Ah ! c'est bien une des choses les plus extraordinaires de notre époque, que la mise en valeur des endroits qui, pour nos ancêtres, étaient des lieux maudits, où l'on refoulait les vaincus — des lieux stériles, sombres, chenus, que tout honnête homme fuyait avec une sage célérité... Crois-tu que ça ferait rire un bon philosophe de la Renaissance, s'il voyait les imbéciles qui vont se faire casser les os sur des glaciers ou s'exténuer à gravir une vilaine cime toute en cailloux, en névés, en neiges et en trous ?... Qu'une moraine stérile arrive a produire plus d'argent qu'un gras pâturage ou une bonne terre à céréales, c'est à se demander si la paysageomanie est moins folle que l'alcoolisme, la morphinomanie on le spiritisme !

— Alors qu'allais tu fiche au Maroc ?...

— Bien simple : je suivais une paysageomane, grande cycliste devant l'éternel et toute confite en américanisme, féminisme, tolstoïsme, ibsénisme, sans qu'elle arrivât à se démêler parmi ses doctrines plus qu'une mouche tombée dans un cocktail... Mais elle avait beau se revêtir des costumes les plus rationnels, depuis le fameux complet de mistress Roberts qui donne à la femme l'air d'un parapluie, jusqu'au « confortable » de miss Coxcomb qui a des poches sur les rumpsteaks, elle n'en gardait pas
moins cette grâce que la libérale nature avait versée dans ses yeux, son col aux plis d'enfant, ses gestes et cette bouche vraiment terrible de volupté qui semble une chambre de torture amoureuse.

Cette exquise voyageuse était en pouvoir d'époux, mais l'époux était de cette sorte aimable qui ne défend pas aux dames d'ôter de temps en temps les épingles qui attachent leur vertu. Et j'espérais véhémentement voir tomber ces épingles.

Or, depuis trois mois nous étions en voyage. Nous avions successivement admiré la pouilleuse Espagne et la lépreuse Tunisie. Nous étions ainsi parvenus au Maroc, qu'il m'était horriblement désagréable de parcourir, mais où il fallut bien suivre la jolie femme déguisée en éphèbe musulman. Notre caravane fit halte dans un trou abominable — un véritable champ d'ossements où poussaient de ci de là quelques cabanes en torchis — et qu'on décorait d'un nom préhistorique. Sûrement, il y avait là des carcasses de chameaux du temps de Jéroboam et des squelettes d'ânes contemporains d'Holopherne. Par bonheur, ça ne sentait pas mauvais : c'était sec et propre, de par la sage administration des vautours, des chacals et des hyènes. De plus, il croissait des tas de fleurs printanières fabriquées chez le bon parfumeur.

Nous fixâmes là notre campement, par un beau crépuscule d'avril. Le dîner fut passable — une sorte de couscous auquel le safran donnait un petit goût d'iode qui rappelait les savantes boissons de Landa, quelques fruits secs, enfin une tasse de café réussie, encore qu'un peu bourbeuse.

Nous mangions au bord des tentes, et ma compagne s'exclamait sur la beauté du Grand-duc des Chandelles, qui semblait s'engloutir dans le fleuve. Il était rouge comme une vaste boule de cire à cacheter. Il disparut avec célérité, suivi d'un crépuscule assez bref. La lune monta prendre sa place, immense, et jeta sur tout le paysage cette lueur qui a fait rêver cent millions de pleutres. Ma compagne avait le culte de cet astre. Elle servit avec le café les tartines de son admiration. J'abondai hypocritement dans son sens. La lune lui allait d'ailleurs à ravir ; ses beaux yeux y puisaient un mystère plus redoutable, et ses gestes évoquaient mieux l'histoire de l'antique volupté.

Je proposai une promenade jusque au fleuve. Elle y consentit et, à mesure que nous avancions dans la lueur cendreuse, elle devenait plus tendre : j'eus l'impression que l'heure solennelle pourrait bien être venue où je serais enfin récompensé pour avoir avalé tant de paysages, gravi tant de sierras, traversé tant de mauvaises routes africaines. Je me mis à faire celui qui entend le langage des fleurs, la beauté de la rivière et le frémissement des petites herbes à la brise du soir.

Nous arrivâmes auprès d'un bouquet d'arbres qui étaient peut-être bien des térébinthes, à moins que ce ne fussent des lentisques. Je parlais plus bas. La dame ne répondait plus que de vagues paroles. Déjà j'attirais vers moi la tête charmante, quand le bruit d'un pas nous fit tressaillir. J'avais à peine retiré mon bras de la taille de ma compagne, qu'une silhouette d'homme parut à la lisière. L'individu s'arrêta, me dévisagea, poussa un cri de joie :

- Songères !...

Et je reconnus cet idiot de Landève, qui fait partie de tous mes clubs et qui fréquente toutes mes tavernes. Le misérable arrivait juste à l'heure où les épingles allaient abandonner leur vertu. Il était lui-même en route avec une caravane, et pour comble de misère, il suivait la route que nous devions parcourir... Et durant tout le reste du voyage, hélas ! les épingles tinrent avec une fermeté diabolique.

Ah ! fichtre oui que la terre devient petite — et qu'il est grand temps qu'on se procure quelque planète de rechange, où les honnêtes gens puissent goûter un moment de solitude !

J.-H. Rosny "La Rencontre" (1897)

J.-H. Rosny "La Rencontre" (1897)

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