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J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné "Une soirée chez Marcel Proust" (1930)

8 Janvier 2014, 20:59pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Une soirée chez Marcel Proust" par J.-H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt fut publié dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques n°426 du 13 décembre 1930, avant d'être repris en 1945 dans "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques) sous le titre "Une soirée chez Proust".

Le chauffeur est venu me chercher à huit heures. C'est un chauffeur de taxi, mais, sinon toujours, du moins très souvent, au service de Proust. En route, il ne se prive pas de la parole ailée. J'apprends que Proust a fait commander, pour moi seul, chez divers restaurateurs en renom, un menu qui ne laisse pas de m'effarer. On me révèle quelques-unes des habitudes de l'homme, habitudes de malade, de sensitif, de noctambule et de visionnaire.

Proust est au lit, revêtu d'une camisole dénuée d'élégance. Sur l'oreiller, sa tête me semble beaucoup plus grosse que jadis... Depuis trente ans, je ne l'ai rencontré qu'une ou deux fois, furtivement. Je revois le jeune homme mince, au visage fin, inquiet et morbide, aux grands yeux hallucinés et las, j'entends la voix languissante, très douce, quasi craintive.

En somme je ne l’ai guère connu.

Je le regarde. Spectacle pathétique. Cet homme qui ajouta une beauté neuve à l'art antique des lettres, ce Marcel Proust admirable et admiré, dont l'intelligence est sans fêlures, dans toute sa clarté et sa force, est plus sûrement voué à la mort que le condamné qui attend sa fin dans la sinistre cellule, mais qui peut être gracié à l'heure ultime.

Proust lui, n'échappera point, et cette certitude rend l'entrevue poignante. Une grande compassion me pénètre et m'intimide. Et pendant toute la soirée, je subirai une impression d'outre-tombe.

Les yeux seuls sont à l'image fidèle de Proust jeune, yeux de fantôme, yeux de personnage d'Edgar Poe, contemplateur de l'Invisible.

— Vous n'ayez pas changé, me dit-il... Vous êtes aussi jeune qu'il y a trente ans.

J'en conclurais qu'il y a trente ans, je ne devais pas avoir l'air bien frais, mais je me souviens que Proust pratique les compliments hyperboliques.

Simultanément, je pense à un vague camarade qui, depuis dix ou quinze ans, à chaque rencontre, ne manque pas d'exclamer :

Quelle bonne mine vous avez ! Vous avez rajeuni. La dernière fois, vous m'aviez l'air fatigué !

Proust ne tarde pas à me faire d'autres compliments, sur mon œuvre et sur ma personne : il n'y va pas avec le manche de la pelle !

À mon tour. Sans hyperbole. Je l'admire énergiquement, j'ai bataillé comme un diable pour lui faire obtenir le prix Goncourt. Il le sait, il m'a remercié par des lettres de huit pages — lettres extraordinaires par les incidentes, les méandres, par des qualités littéraires presque égales à celles de ses livres.

Il semble ravi. Et comme je lui résume Un amour de Swann, le voilà qui s'écrie :

— Comme c'est bien dit ! C'est très supérieur à ce que j'ai fait ! Jamais je n'aurais pu le dire aussi bien !

Ah ! qu'il aime à faire plaisir !

Il faut manger, et je n'en ai guère envie, manger seul devant ce terrible malade, jeûneur éternel, qui m'observe.

Il y a une énorme sole, un poulet, une belle tarte, des raisins merveilleux, le tout commandé chez les meilleurs artistes en victuailles. Tout cela pour un homme qui, le soir, mange un potage, trente grammes de viande, un peu de fromage et du fruit !

Faisons approximativement honneur au festin. Tout est exquis. Et Proust ne s'attend tout de même pas à ce que j'avale cette sole puissante, ce poulet presque poularde, cette tarte monumentale.

Nous causons. Je ne sais comment il s'y prend, mais il se fait très bien entendre : il y a du mérite. Je lui demande de-ci de-là :

— Cela ne vous fatigue pas d'élever la voix ?

Il proteste avec une politesse héroïque :

— Je ne fais pas d'effort... J'articule, voilà tout.

Il est vrai que le grand secret est là.

Proust veut absolument me faire comprendre que son œuvre est parfaitement composée, que les parties aboutissent à un large ensemble. Il insiste, minutieux, il se répète, comme dans ses œuvres, pour être bien compris. Car il tient énormément à convaincre.

— Tout converge vers une unité qu'on reconnaîtra quand l’œuvre sera finie, conclut-il.

Finie ! Le mot fait frémir devant le pauvre homme qui « brûle ses ardeurs dernières ».

Chemin faisant, il tend de petites pièges, cite des faits de sa vie qui ont pris place dans ses livres. J'ai de la chance. Je les reconnais au passage et, manifestement, cela lui fait plaisir.

Car il se méfie. Il estime que beaucoup de ses admirateurs sont des snobs, que d'autres exagèrent (à son image) ou, ne comprenant guère, n'en veulent pas avoir le démenti.

Il me questionne à propos d'un écrivain dru, abondant, fougueux, truculent :

— Croyez-vous qu'il ait vraiment du goût pour mon petit travail ? Nous sommes si différents, on dirait incompatibles : je ne vois pas la ligne de contact !

Je lui affirme que cet écrivain a beaucoup de cases dans le cerveau et qu'il doit y en avoir une pour lui, Proust.

Mollement, il se déclare rassuré et soupire :

— Je sais bien qu'on me lit mal...

— C'est ce que disait Zola !... Je l'ai entendu geindre, avec la physionomie amère des méconnus :

— On ne me lit pas... personne ne me lit !

Si l'on objectait l'énormité de son succès :

— Oui. oui. mais ils voient ce que j'ai fait de moins bien, le reste leur échappe.

— C'est énorme ! fait Proust, qui a un sourire très vague — le seul de la soirée.

Je crains de le fatiguer. Il proteste :

Je vous en prie. Ne partez pas encore, je suis extraordinairement bien ce soir, je respire !

Et avec une mélancolie craintive :

— Ah! il y a des jours !... Je reste vingt-quatre heures comme si on n'avait enfermé dans une malle...

La pitié me reprend, plus profonde, avec je ne sais quel mélange de tendresse : la dyspnée, l'emphysème me terrifient, quoique je les ignore. Petit garçon, avec quelle épouvante je me voyais enterré vif, ou au fond d'un puits, sous un éboulement, ou muré dans l'in pace. Toute ma vie, ces visions m'ont poursuivi et rien ne m'est plus terrible que de voir un asthmatique luttant contre L'étouffement...

Du supplice, nous passons à la mort, à la survie, à Dieu. C'est Proust qui m'y mène...

Évidemment, il n'a rien d'un croyant. C'est gravement pourtant qu'il dit :

— Dieu a existé. il y a longtemps... puis il est mort. Depuis, l'univers est désaxé... les rouages craquent... l'immense machine fonctionne de plus en plus péniblement... la part du mal s'accroît...

Il se déclare spiritualiste, mais l'Esprit auquel il croit semble une entité métaphysique, qui se rapporte à l'ensemble des choses, non aux individus.

Nous voilà partis pour l'Univers. Le sien est assez vague : il y flotte, il s'y perd. J'essaie de le faire pénétrer dans le mien.

Il écoute. Son intelligence est étendue, elle comporte des zones variées. En général, les hommes de lettres, même les mieux doués, n'ont pas beaucoup de zones. Leur intelligence qui peut être très vive, est cantonnée ; la plupart des zones ne sont que ténèbres.

Proust est avide de connaître, il s'étend, il voyage dans le temps et l'espace, il vogue vers la métaphysique et contourne la science. Il semble s'intéresser à ce que je nomme le quatrième univers (1), il interroge, développe, suggère des particularités intéressantes.

Après quoi, nous revenons à son œuvre :

— Je crois que je la finirai, dit-il. Oui, j'en ai le pressentiment... j'ai mes voix... mes signes... C'est de la superstition... et pourtant !...

Une inquiétude perce, la peur de partir avant qu'il n'ait terminé le périple. Il ne semble pas que ce soit le désir de l'immortalité littéraire, c'est quelque chose de plus organique, qui ne ressemble pas à ce que j'ai vu chez d'autres, chez Edmond de Goncourt, par exemple, mystique de la Gloire, qui se désolait à l'idée que son nom et son œuvre ne survivraient point pendant les siècles des siècles.

On connaît son mot, presque sublime. Nous parlions de la mort de l'Humanité et, comme je la tenais pour certaine, Goncourt s'écria :

— Quoi ! j'aurai travaillé pendant quarante ans, je le serai privé de tant de choses qui me feraient plaisir et tout cela pour une humanité qui doit finir !

Chez Proust, c'est sûrement autre chose, un ardent désir d'accomplissement qui me fait songer à l'insecte blessé, agonisant, qui se traîne auprès de la femelle, indifférent à son propre sort, esclave de l'Espèce.

Minuit ! Je me lève ; Proust me retient encore, mais ses yeux s'hallucinent, le visage est creux, la voix s'affaisse... Adieu ! Farewell ! Je pense que je ne le reverrai jamais. Une image macabre m'obsède... la reine des Épouvantements.

Je ne l'ai point revu.

J.H. ROSNY aîné,
de l'Académie Goncourt.


(1) Dont l'exposition ce peut trouver place ici.

A lire en complément :

DOSSIER : J.-H. Rosny aîné et Marcel Proust

J.-H. Rosny aîné "Une soirée chez Marcel Proust" in Les Nouvelles littéraires n°426 du 13 décembre 1930

J.-H. Rosny aîné "Une soirée chez Marcel Proust" in Les Nouvelles littéraires n°426 du 13 décembre 1930

J.-H. Rosny aîné "Une soirée chez Marcel Proust" in Les Nouvelles littéraires n°426 du 13 décembre 1930

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