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J.-H. Rosny

Eve et Lucie Paul-Margueritte "Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" (1951)

27 Décembre 2013, 11:32am

Publié par Fabrice Mundzik

"Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires", de Eve et Lucie Paul-Margueritte, fut publié en 1951. Il n'y a aucune indication d'éditeur, le copyright précise : par Mme L. P. Margueritte, 98, rue de la Tour, Paris-16e.

Cet ouvrage fut proposé en souscription, comme l'indique le cahier supplémentaire de 8 pages ajouté à la suite du texte : "Lettre d'Elémir Bourges à Paul Margueritte sur l'Exposition de 1900 - Document réservé aux souscripteurs".

"Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" est un véritable feu d'artifice de souvenirs, d'artistes, d'anecdotes ! Chaque page regorge de noms qui ne peuvent que faire vibrer le coeur de tout amateur de Littérature et d'Art.

Il faudrait rééditer cet ouvrage, pas forcément évident à trouver de nos jours. En attendant cette éventualité, voici quelques passages qui concernent directement les frères J.-H. Rosny, suivis d'autres sur le monde des Lettres. Afin de vous donner une idée de la densité de cet ouvrage, les extraits proposés ci-dessous ne correspondent en fait qu'à quelques lignes, piochées dans une vingtaine de pages sur un total de 260 :

Les frères J.-H. Rosny

  • Son premier roman Tous Quatre, œuvre audacieuse pour l'époque, avait fait sensation dans le Grenier d'Auteuil. Goncourt assurait que l'auteur serait quelqu'un. Dans la Revue Indépendante, de janvier 1889, J.-H. Rosny présente ainsi son confrère : « Paul Margueritte apparaît haut et frêle de musculature, taciturne, au geste fin, au sourire de mélancolie. Esprit plein de doute, clair, sobre, plus spécialement analyste. C'est un expérimentateur doué de pitié et craintif devant les grosses joies et les cruautés brutales de la vie. Son commerce est très sûr, son tact exquis, son attitude fière, sans ombre de roideur, peu échappent à l'aimer après l'avoir connu. »
  • Notre  mère […] La jeune provinciale s'était parisianisée. Elle était élégante, portait bien ses toilettes d'un goût très sûr. Elle tenait aussi à nous voir joliment habillées. Mme de Broutelles, directrice de La Mode Pratique, qui venait de publier Ma Grande, se plut à donner, dans sa revue, le portrait en pied en couleur, de la femme de l'écrivain et de ses deux fillettes. [Mme C. de Broutelles était la soeur de Marie-Thérèse de Broutelles, seconde femme de J.-H. Rosny Jeune. La Mode pratique a publié plusieurs textes de J.-H. Rosny Jeune]
  • Paul Margueritte, à cette époque, portait des gilets de peluche jaune bouton d'or, vert, écarlate. Ses camarades appartenaient au milieu littéraire ou rêvaient de s'y faire un nom, à l'exception de l'aéronaute Capazza qui cherchait à résoudre le problème de la direction des ballons. C'étaient Elémir Bourges, le poète Jean-Marie Mestrallet, Maurice Bouchor, le romancier Jean Blaize, Paul Bonnetain qui avait servi dans l'Infanterie de marine puis était allé au Tonkin envoyé par Le Figaro. L'auteur d'Amours Nomades, de Chariot s'amuse, une œuvre audacieuse, censurée, avait signé en compagnie de Paul Margueritte, J.-H. Rosny, Gustave Guiches et Lucien Descaves le manifeste des Cinq contre le « naturalisme ». Autres amis, les frères Rosny, Léo Rouanet, espagnolisant, Anthony Blondel, François Sauvy, auteur de Camus d'Arras, Amédée Pigeon, fin lettré. Octave et Joseph Uzanne, Louis Le Cardonnel, Antonin Caillens, Georges Beaume, romancier plein de sensibilité et Paul Guigou, exquis poète, précepteur des enfants de Gyp.
  • Lorsque les deux frères s'associèrent, Victor avait publié deux plaquettes de vers : Brins de Lilas et La Chanson de la Mer ; Paul était déjà connu et estimé pour une œuvre importante. Il venait d'achever Le Carnaval de Nice. Il proposa à Victor de le signer avec lui ainsi que Poum, dont il avait donné à L'Echo de Paris la plupart des contes. En septembre 96, la presse avait annoncé cette décision qui surprit : certains estimèrent que Victor brûlait les étapes avantageusement. Daudet, Goncourt se montrèrent favorables à cette collaboration. Les Rosny, qui déploraient la leur, ne purent offrir de très chaudes félicitations.
  • Nous sommes en 1900 […] L'Académie Goncourt, grâce à Me Raymond Poincaré gagna son procès et, enfin constituée put compter dix membres : MM. Léon Hennique, Octave Mirbeau, J.-K. Huysmans, Gustave Geffroy, les deux Rosny, Paul Margueritte désignés par Goncourt, Léon Daudet, Elémir Bourges (sur la proposition de notre père), et Lucien Descaves qui remplaça Huysmans. Goncourt voulait que 6.000 francs de rentes fussent attribués à chacun des membres de son Académie ; en ce temps-là, cette somme semblait intéressante ; la vente des collections pouvait y suffire. Les frais du procès ne permirent pas l'atteindre ce chiffre. Fallait-il renoncer à donner un prix annuel de cinq mille francs ? L'Académie Goncourt préféra réduire de moitié la rente faite à ses membres et décerner le prix annuel qui eut et conserva, durant plusieurs années, une réelle efficacité.
  • J.-H. Rosny aîné projetait des lueurs géniales sur cette époque incertaine de la préhistoire qu'il a si étonnamment reconstituée dans Vamireh. Jusqu'à la fin de sa vie, il resta alerte de corps et d'esprit, s'imposant un quart d'heure de gymnastique tous les matins pour entretenir la souplesse de ses muscles, comme il entretenait par un labeur assidu, les rouages de son cerveau. « Il faut travailler, disait-il, travailler tous les jours et ne pas trop croire à l'inspiration. » Le sentiment qu'il avait de la brièveté de la vie, de la déchéance physique, le regret de sa jeunesse, l'idée de la mort attristaient Rosny profondément. Mme Rosny [Marie Borel] était très bonne, très belle aussi, avec des yeux splendides. Pour le petit-fils de son mari : [Robert] Borel-Rosny, elle fut une grande amie compréhensive.
  • Notre père était à Hossegor où l'avait attiré J.-H. Rosny jeune. A deux pas du lac, s'élevait sa maison Clair-Bois, dans un hectare de bois ; une petite maisonnette était réservée aux amis. Maxime Leroy possédait sur le même sentier la Pierre Bleue et la Chartreuse que nous avions occupées successivement en location, Mme de Broutelles, sœur de Mme Rosny possédait une villa sur le lac. Sur les murs de Clair-Bois, les « Amis d'Hossegor » firent poser une plaque commémorative, le 14 septembre 1924. […] En fait, Hossegor était encore peu visité et c'était un de ses charmes. Notre père composa plusieurs de ses romans : Sous les Pins tranquilles, Nous les Mères, L'Autre Lumière, dans une solitude favorable. Son ami et voisin, Rosny jeune, limitait son travail aux premières heures du jour ; réveillé à quatre heures du matin, il écrivait dans son lit jusqu'à dix heures, ensuite, il flânait dans la lande. Lorsqu'il revenait, un déjeuner fin était préparé : sa femme, Sinha, s'entendait à le gâter.
  • Un peu avant la guerre, Gabriele d'Annunzio, installé au Mouleau, près d'Arcachon où, sur sa villa, flottait toujours le drapeau italien, se rendit à Hossegor à l'invitation de ses amis ; et notre père et Rosny jeune firent avec lui une excursion au courant d'Huchet, rivière étroite et sinueuse qui tantôt se resserre entre des branches de chênes, tantôt s'élargit entre deux rives sablonneuses et désertiques. D'Annunzio avait gardé le silence, goûtant le charme du silence sur l'eau moirée; il parut alors s'éveiller d'un songe et le conquérant qui était en lui s'écria devant l'immense étendue : « Ceci est mon domaine ! »
  • Non loin de nous, Maxime Leroy, écrivain et juge de paix ; au-delà du pont : les Grunebaume-Ballin et leur amie Jeanne Maxime David, auteur du Puits aux Abeilles, Mme Daniels recevait les Landowski et les Marcel Cruppi. Francis Planté, le grand pianiste nous permit de l'entendre un jour chez Rosny.
  • Eve n'est pas épargnée et quand, le 28 décembre, un télégramme nous apprend rue de Boulainvilliers que notre père a succombé à une crise cardiaque, Lucie n'ose annoncer à sa sœur la désespérante nouvelle ; elle se rendra seule à Hossegor dans un état de stupeur qui l'empêche tout d'abord de ressentir sa douleur. Maison sans la chère présence, montée au cimetière de Soorts par la route qui s'élève entre les pins. Une pluie froide, cinglante tombait en rafales sur la sombre verdure. Notre père désirait être incinéré, cela ne fut pas possible. Un sac de chaux écrasa les fleurs jetées une à une sur le bois clair. Rosny, enrhumé était resté chez lui. Serge Barranx était venu de Mouleydier, saluer pour la dernière fois son ami […] Charles Derennes, en pleurant, évoqua l'ami qu'il aimait tendrement [...]
  • Nous revoyons notre père à sa table de travail […] Nous le revoyons chez Rosny, auprès de la haute cheminée où brûlaient les gemelles et les pommes de pin, sous les bûches longues. Rosny lisait sa traduction d'Hamlet, ou un chapitre de roman. [La traduction de "Hamlet" se trouve dans "Œuvres de Shakespeare, T.I" publié en 1909]
  • Dans les salons que nous fréquentions venaient de grands écrivains qui les rendaient attrayants. Chez Mme Matza, J. H. Rosny nous tenait sous le charme. Il venait de quitter sa table de travail, car « il est bon, disait-il, en fin de journée, de retrouver le contact humain, cela délasse ». Il était un peu sourd, mais nul ne s'en plaignait lorsque, devant la haute cheminée, il enfourchait son dada : la préhistoire, évoquait cette époque où l'homme des cavernes chassait l'auroch et le dépeçait avec un silex, enfourchait la cavale sauvage et luttait contre ses voisins. L'auteur de Nell Horn, très averti des problèmes féminins, considéra un jour les relations amoureuses d'une manière qui eut enchanté l'abbé Mugnier, s'apitoya sur la condition de la femme libre, cette pauvre dupe qui se figure accueillir le bonheur lorsqu'elle répond à l'affection d'un homme qui est, la plupart du temps, pourvu d'une famille et attaché à cette famille qu'il retrouvera en la quittant tandis qu'elle, indépendante et bécasse, souffrira cruellement de sa solitude en son logis désert.

Le monde des Lettres

  • Quelques années auparavant, étudiant et lycéen, Paul et Victor avaient occupé leurs vacances à jouer la comédie. Ils louèrent à Valvins un atelier de peintre dans lequel ils montèrent des tréteaux : scène sommaire, décor de paravents, rampe de chandelles. Stéphane Mallarmé écrivait les prologues. Stéphane était le cousin germain de notre grand-mère, née Eudoxie Mallarmé. Le père de notre grand-mère, l'intendant général aux Armées d'Afrique, Henri-Victor Mallarmé, d'origine lorraine et le père de Stéphane : Numa-Florent-Joseph Mallarmé, Conservateur des Hypothèques à Sens, étaient deux frères unis. Leurs enfants entretinrent toujours des relations amicales.
  • Paul Margueritte, à ses débuts, fut soutenu par des amitiés précieuses : celle d'Alphonse Daudet et celle d'Edmond de Goncourt, celle aussi d'Edouard Rod qui dirigeait alors, avec Adrien Remacle, La Revue Contemporaine […] Bientôt le jeune écrivain collabore à la Revue de Juliette Adam, à La Justice, journal de Clemenceau, et à la Revue Hebdomadaire. Et il se lie avec l'auteur du Crépuscule des Dieux qu'il tint à célébrer. Touché de l'article élogieux, paru dans la Revue de Camille de Sainte-Croix, Elémir Bourges vint remercier l'aimable confrère et lui proposa de l'accréditer auprès de ses éditeurs.
  • Pour nous recevoir durant quelques étés, notre grand-mère loua à Sèvres une maison dont le jardin attenait à celui de Cladel. Mme Cladel, sœur de Louis Mullem, aux allures de Junon et ses filles s'occupaient gentiment de nous. Léon Cladel, chevelure et barbe incultes, nez d'aigle, yeux fauves, était toujours suivi de ses chiens Pif et Famine.
  • Mais bientôt notre père provoquait de nouvelles foudres ministérielles en s'associant à la pétition de nombreux confrères en faveur de Lucien Descaves, poursuivi pour Sous-Off. Paul Margueritte pouvait alors vivre de sa plume. Il donna sa démission, eut l'occasion de rencontrer Arthur Meyer et entra au Gaulois, pour des chroniques d'abord, des contes ensuite. Henry Simond lui offrit de collaborer à L'Echo de Paris, très littéraire, éclectique et admirablement lancé par des écrivains tels que Théodore de Banville, Octave Mirbeau, Catulle Mendès, Henry Bauër, Marcel Schwob et Charles Foley.
  • L'ami intime d'Elémir Bourges, le peintre Armand Point habitait Marlotte avec cette Hélène dont il reproduisit tant de fois les traits et qui fut pendant longtemps son inspiratrice. Tous les dimanches, Bourges traversait la forêt à pied pour se rendre chez Point, et Paul et Victor quelquefois s'y rendaient à cheval. Ils retrouvaient chez Point : Pierre Louys, Paul Fort, Stuart Merrill, Jean Lorrain, Camille Mauclair, Georgette Leblanc, Léo Rouanet, Eugénie Nau, Edouard Dujardin, Oscar Wilde, Maurice Donnay, Vielé-Griffin, Paul Claudel, Saint-Pol-Roux, José-Maria Sert, Daniel et Philippe Berthelot, Jacques Daurelle et le peintre Louis Anquetin.
  • En 1910, la Seine déborde et interrompt la vie publique. La rive gauche est inondée, les habitants rentrent chez eux en barque, la moitié de la ville est privée de gaz, d'électricité et de téléphone. Sur la ligne du Nord-Sud, en construction, chantiers ouverts, l'eau s'engouffre dans les souterrains, ressort deux kilomètres plus loin et forme un lac devant la gare Saint-Lazare. Les ponts se chargent de badauds. Nous rencontrons, sur le Pont de la Concorde. Francis de Miomandre. Précieux et monocle, il tient une rose à la main, en observant le fleuve élargi et sournois.
  • Mariani que nous avions connu sur la Côte d'Azur, avait eu l'idée ingénieuse de faire appel aux écrivains pour louer, en de beaux albums, l'excellence de son vin. L'hommage était accompagné du portrait de l'auteur qui recevait aussitôt, par les soins de Joseph Uzanne, généreux secrétaire, quelques flacons de réconfortant élixir. Plusieurs albums avaient déjà paru, où figuraient notre père et Victor. [A ce sujet, lire Octave Uzanne – Les « Figures Contemporaines » à la Bibliothèque Nationale (1910) sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière]
  • Nous avions pour amis à Hossegor, le ménage Derennes. Charles Derennes était le délicieux auteur de La Nuit d'Eté et de la Vie de Grillon ; sa sœur Marie-Thérèse avait épousé Etienne Rey, qui signa avec de Flers et Caillavet, La belle Aventure. Et Maurice Martin, le chantre des Landes, Hérelle, prestigieux traducteur de d'Annunzio, et Francis Jammes, Tristan Derême, et Pierre Benoit et notre cher vieil ami Serge Barranx prenaient parfois le petit train pour venir jusqu'à nous, petit train dont le conducteur complaisant attendait le retardataire qui lui faisait signe.
  • Par son nom, son charme, par une délicatesse innée, Georges Victor Hugo [frère de Jean Hugo et petit-fils de Victor Hugo] attirait, subjuguait. Nous connaissions son œuvre de peintre, et avions lu ses Souvenirs d'un Matelot, impressions recueillies pendant trois années d'un engagement dans la marine. Un soir de 14 juillet, sur une terrasse d'où l'on voyait s'élever de tous les points de Paris des feux d'artifice, Georges Victor Hugo se souvint d'une promenade qu'il avait faite enfant avec son grand-père. Le Trocadéro disparu était encore en construction, Victor Hugo estima que les tours s'élevaient à une hauteur prétentieuse. Il observa : « Seuls les clochers peuvent s'approcher du ciel et les donjons pour défendre la terre. » « Mon grand-père avait à tout instant de ces lueurs », dit Georges Hugo.

Eve et Lucie Paul-Margueritte font référence, à plusieurs reprises, à Octave et Joseph Uzanne. Ceci, pour le plus grand plaisir de Bertrand Hugonnard-Roche qui devrait prochainement publier un article sur cet ouvrage. Surveillez donc le site dédié à Octave Uzanne (1851-1931) !

Merci à Mikaël Lugan (Les Petites Revues) d'avoir évoqué cet ouvrage perdu au fond de ma bibliothèque rosnyienne où il aurait pu rester caché encore un long moment. Il trouve enfin, grâce à lui, la place qu'il mérite.

Eve et Lucie Paul-Margueritte "Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" (1951)Eve et Lucie Paul-Margueritte "Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" (1951)

Eve et Lucie Paul-Margueritte "Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" (1951)

Eve et Lucie Paul-Margueritte "Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" (1951)

Eve et Lucie Paul-Margueritte "Deux frères, deux sœurs, deux époques littéraires" (1951)

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