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J.-H. Rosny

Texte : J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" (1920)

13 Juin 2013, 10:44am

Publié par Fabrice Mundzik

"La Grande énigme", de J.-H. Rosny aîné, fut publié dans Lectures pour tous de août 1920. Depuis, il a été repris dans "Romans préhistoriques de J.-H. Rosny aîné", Europe n°681-682 et "La Guerre du feu et autres romans préhistoriques".

Ces rééditions ne proposent pas, hélas, les magnifiques illustrations qui l'accompagnaient à l'origine. Grâce aux scans envoyés par Christine Luce, vous pouvez donc vous (re)plonger dans la lecture de ce texte tout en profitant de leur présence.

Sachez qu'il existe aussi une version audio dont les références sont indiquées sur la page Adaptations en Audiobooks.

La Grande énigme

Voici l'époque où chacun rêve d'aventures. N'était-il pas tout indiqué que l'auteur de « Vamireh » et du « Félin géant » paru ici même, se souvint d'avoir un jour conversé avec un témoin des âges préhistoriques ?

Le crépuscule était proche quand nous atteignîmes enfin les Collines Bleues, arides et sinistres, faites d'un granit dur comme le diamant. Les lichens mêmes avaient renoncé à les conquérir...

« Nous y voilà enfin ! » fit mon compagnon d'un ait de triomphe.

Je le regardais, plein de méfiance. Après trois jours dans le désert, cela, me semblait une affolante mystification.

« La vie est au delà ! affirma-t-il.

— Au delà ! dis-je avec amertume. Et comment les gravir ? Ce sont de véritables murailles ! »

Il inclina la tête avec son sourire énigmatique.

« Homme de peu de foi, ne vous ai-je pas dit qu'il y a un chemin ? »

Il se mit en marche vers la droite. Après une dizaine de minutes, il me montra une fissure irrégulière qui s'enfonçait dans l'ombre :

« Voilà ! »

Déjà, il entrait dans l'étroite caverne, armé de sa lanterne électrique. Les lueurs violettes se répandaient dans une nuit silencieuse. La voie étant étroite, nous marchions avec peine... Et cela dura ! Fatigué par la longueur et les épreuves du voyage, je devenais incrédule.

Enfin, la fissure s'élargit ; nous nous trouvâmes dans une caverne spacieuse où, peu à peu, une lueur se mêlait aux rais électriques. Cette lueur s'accrut : elle suffisait à nous guider.

« Nous approchons ! » fit presque solennellement Daniel.

La lumière devint vive, encore que douce : c'était cette lueur orangée, qui précède le départ du soleil. Cependant, je ne voyais toujours rien... Je maugréais involontairement... Nous tournâmes une saillie, et je poussai une exclamation. La Terre Promise était là !

Qu'elle était belle ! Un soleil immense, an brasier rond et couleur de cuivre se mirait dans les eaux du lac. Des arbres très hauts, des roseaux énormes oscillaient lentement à la brise du soir... Et tout de suite, je connus que j'étais initié à un grand mystère. D'étranges sangliers, aux soies violettes, aux allures fantasques, accouraient vers le rivage ; des hippopotames montraient leurs mufles énormes à la surface du lac, ou bien gravissaient la berge : ils décelaient des torses couleur d'or et des yeux convexes.

« Des chœrotheriums... des sivalensis ! » disait mon compagnon.

Mais une rumeur emplit l'étendue. Dans les vagues chevaux qui filaient le long des saulaies, je reconnus les caractères des hipparions. D'autres bêtes accoururent, qui toutes galopaient dans la même direction, et, me tournant, je vis un troupeau qui s'avançait, immense et irrésistible.

Là-bas, dans la solitude africaine, aux rives du Niger, ou encore près du Gange sacré, j'avais vu des troupeaux comparables... Pourtant, je ne m'y trompai point. A leurs deux systèmes de défenses, celles d'en bas presque droites, celles d'en haut faiblement recourbées, à je ne sais quel aspect général, et guidé aussi par l'intuition, par le milieu, par la présence des autres bêtes, je reconnus les formidables mastodontes... Ils venaient, comme des rocs vivants ; leurs pieds étaient des colonnes ; leurs têtes, des blocs de granit... Ils venaient doucement, souverainement, dans leur force pacifique.

« C'est grandiose ! m'écriai-je, saisi d'un enthousiasme mystique.

— Oui, acquiesça Daniel, attendri ; nous avons franchi deux mille siècles dans la profondeur du temps. »

Je goûtais une joie de recommencement du monde. Ce grand amour du passé qui est au cœur des hommes se confondait ici avec une inconcevable résurrection...

Un nouvel épisode me fit tressaillir. Deux créatures venaient d'apparaître, deux créatures verticales, toutes palpitantes de jeunesse... Elles jouaient. De grands cheveux sombres s'éparpillaient sur leurs épaules ; les membres et le torse étaient recouverts d'une peau soyeuse, de couleur brune, et si leurs mâchoires semblaient un peu épaisses, les yeux très grands, très doux, très lumineux, étaient aussi beaux que les plus beaux yeux de femme...

Je les contemplais avec une sorte de crainte, et je murmurai :

« Daniel... est-ce que ?...

— Ce sont des enfants ! affirma-t-il... des petits d'homme... exactement les enfants de nos ancêtres des âges tertiaires, contemporains de ces mastodontes qui s'abreuvent au lac... Et vous voyez qu'ils sont charmants ! »

Une sorte de rugissement nous fit dresser la tête. Une bête fauve était venue, une bête trapue, aux dents en poignards, au pelage orange, ocellé de taches mauves. Elle bondit... Les « petits d'homme », magnétisés, paralysés, demeuraient immobiles... Encore quelques bonds et la bête va les atteindre... D'un même geste, Daniel et moi épaulâmes, une double détonation retentit sur les eaux lacustres et fit dresser la tête aux mastodontes. Atteint à la tête et au défaut de l'épaule, le fauve tournoyait... Craignant que dans son agonie il ne réussît à venger sa mort sur les enfants, nous tirâmes encore, puis, me précipitant, je plongeai mon couteau dans les côtes de la bête... Elle poussa un soupir rauque et roula sur le sol...

Alors, je me tournai vers les « petits d'homme » et leur parlai, en souriant. C'est le privilège des jeunes créatures de passer sans transition de la peur à l'allégresse. Celles-ci riaient, pleines d'une confiance sans bornes, comme si elles nous avaient connus de tout temps... Déjà les enfants étaient auprès de moi, ils m'observaient curieusement. Je pris le plus jeune dans mes bras ; il me laissait faire, il montrait ses dents étincelantes dans la lumière rouge. Le soleil croulait et, simultanément, une lune immense montait à l'orient. Les mastodontes avaient cessé de boire ; ils s'étaient remis en marche ; la terre tremblait...

Alors une voix s'éleva, grave d'abord puis aiguë. Nous nous tournâmes. C'était encore la bête verticale, mais adulte : un homme de couleur fauve, la chevelure en crinière, le visage lourd mais illuminé, humanisé par les mêmes yeux que les enfants... Il tenait à la main un lourd bâton, ou plutôt un épieu. Un peu plus loin, moins grande, un peu grêle, une deuxième créature, qui tenait un petit sur son épaule :

« Nos ancêtres ! » fit solennellement Daniel.

Peut-être avaient-ils été d'abord effrayés. Mais en voyant la sécurité de leurs enfants, eux-mêmes se rassurèrent et ils eurent un rire plein de confiance...

Comment pourrais-je dépeindre la poésie religieuse de cette scène ? Elle éveillait tous les rêves profonds de l'adolescence, toutes les aspirations qui s'agitaient dans mon âme, sous les ramures de nos forêts natales, elle satisfaisait ce besoin fervent que j'ai toujourseu de remonter le cours des âges, de revivre un peu de cette vie primitive dont nous gardons le souvenir passionné, au fond de notre instinct.

Le soir tombait, après un crépuscule rapide ; la Croix du Cygne brillait au fond du paysage préhistorique, une lune d'argent et de nacre sillait doucement parmi les étoiles et traçait sur le lac une large chaussée rayonnante.

Nous avions allumé le feu des nuits ; nous mangions ensemble la chair sèche, que nous avions apportée avec nous... Nos hôtes étaient aussi tranquilles que s'ils avaient de tout temps vécu avec nous. C'étaient des êtres innocents, encore que l'homme eût la vigueur des grands anthropoïdes et fût de taille à se mesurer avec les machairodus... J'avais cru d'abord qu'ils n'avaient point de langage. Je me trompais. Déjà le verbe les élevait par-dessus les autres vivants. Ils échangeaient des signes et quelques interjections qui s'adaptaient à la simplicité de leurs actes et de leurs impressions... Dans le beau soir, où la clarté rougeâtre du feu se mêlait à la clarté argentine de la lune, ils étaient intensément joyeux, comme des enfants, remplis de cette délicieuse confiance que donne un facile oubli de l'avenir. Et moi aussi, j'étais plein d'une suprême béatitude. J'avais le sentiment d'avoir rajeuni d'une manière inconcevable, rajeuni pour moi-même et pour tous mes ancêtres ; j'unissais dans ma poitrine tout le présent et tout le passé... Je me souviens qu'un des enfants s'était endormi dans mes bras ; le bruit léger de son souffle se mêlait à la voix, enchantée de la brise et au ruissellement frais d'une source lointaine. Des fauves passaient dans l'ombre ; des oiseaux nocturnes volaient à la cime des arbres, l'odeur enivrante des végétaux nous arrivait par bouffées, et je tenais cet enfant contre ma poitrine avec une tendresse infinie...

Telle est l'aventure la plus belle, la plus exaltante de ma vie. Et la plus regrettée... J'ai voulu la revivre. Je suis revenu près des Collines Bleues, j'ai retrouvé la caverne... Mais la terre préhistorique n'était plus ! Il avait suffi d'une secousse, d'un faible frisson de la surface terrestre pour engloutir les restes d'un monde vieux de deux cent mille ans !

J.-H. Rosny aîné

de l'Académie Goncourt

J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" in Lectures pour tous (août 1920)J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" in Lectures pour tous (août 1920)

J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" in Lectures pour tous (août 1920)

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J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" in Lectures pour tous (août 1920)

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J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" in Lectures pour tous (août 1920)

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J.-H. Rosny aîné "La Grande énigme" in Lectures pour tous (août 1920)

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