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J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné "Pensées errantes" (Figuière - 1924), par Lionel Évrard

5 Mars 2013, 13:32pm

Publié par Lionel Évrard

Après être allé visiter hier la page [Facebook] J.-H. Rosny du camarade Fabrice Mundzik (et l'avoir aimée, comme il se doit – quel travail de dingue la passion peut pousser à accomplir...), je me suis souvenu d'un petit ouvrage de l'Aîné encore enfoui dans mes réserves inexplorées, que je suis allé promptement exhumer. « Pensées errantes », tel est le titre de cet opuscule (175 pages) édité en 1924 (comme le précise le bel achevé d'imprimer) par Eugène Figuière à Paris. Piqué par la curiosité, je me suis amusé à le lire en diagonale en prenant quelques notes au passage.

J.H. y compile sans autre intention apparente que d'en préserver la substantifique moelle toutes sortes de pensées sur toutes sortes de sujets. Certaines, il faut bien l'admettre, n'ont pas résisté au passage du temps. D'autres laissent perplexe et on se demande ce que diable il a voulu dire par là. Effet de décalage temporel, sans doute. Ce qui était truisme et connaissances générales à l'époque souvent ne l'est plus pour nous. Quelques-unes, enfin, frappent par leur pertinence, leur poésie ou leur fulgurance. Ce sont ces dernières, évidemment, qui m'intéressent.

L'auteur de « La mort de la Terre » m'inspire trop de tendresse et de respect pour que je m'attarde sur les passages dénigrant le progrès social ou cantonnant les femmes à un rôle assez... traditionnel. Nous sommes tous pétris de contradictions et il n'est pas forcément pertinent de plaquer nos grilles de lecture contemporaines sur les débats du siècle dernier. Sa détestation de Pascal me laisse également assez froid (visiblement, il en veut beaucoup à l'auteur des Pensées), d'autant que se laissant emporter par la passion, ses arguments ne sont pas toujours des plus... affûtés. Surnagent quand même suffisamment de perles pour que la lecture de « Pensées errantes » de nos jours ne soit pas un pensum.

Pessimiste :

« Nous vivons sur des signes favorables, analogues à ceux qui rassurent les poules et les oies dans une basse-cour : pas plus qu'elles nous ne voyons le couteau qui nous saignera. »

Darwinien :

« La pensée a ses carnivores et ses herbivores. »

Cinglant :

« Rien ne se perd ? Quelle dérision ! Le plus infime des changements est une perte. »

Lucide :

« Plutôt que des thèses absurdes, les utopies furent des thèses trop simplement logiques. La logique est un cul de basse-fosse. »

Poétique :

« Qu'est l'arrière-plan du ciel sinon un peuple d'atomes ? »

Vertigineux :

« L'univers serait une bien pauvre chose s'il était vrai que la science humaine pût en atteindre plus qu'une fraction infinitésimale. »

Humble :

« Au point de vue de l'espèce, tout individu n'est qu'une tentative, ou, si l'on préfère, une expérience. »

Fataliste :

« Pour que le développement intellectuel ne déterminât pas finalement la chute de l'humanité, il faudrait faire des organismes adéquats à ce développement. Tout fait augurer que, pour l'homme, il est trop tard. »

Lyrique :

« Ce nouveau-né stupide est pourtant vainqueur de l'univers et Napoléon dans sa fosse n'est plus qu'un débris. »

Encore ne sont-ce là que quelques exemples piqués au vol. Le principal mérite de ce petit livre, finalement, me semble être qu'il nous livre un aperçu des coulisses intellectuelles d'un homme, sans faire l'économie de ses doutes, de ses faiblesses et de ses contradictions.

(Juste au passage : le livre est truffé de coquilles, ou plus exactement de mastics, comme on disait à l'époque. Le vite-édité, mal-édité ne serait donc pas, contrairement aux idées reçues, un mal typiquement contemporain.)

J.-H. Rosny aîné "Pensées errantes" (Figuière - 1924)

J.-H. Rosny aîné "Pensées errantes" (Figuière - 1924)

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