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J.-H. Rosny

Maurice Martin "Sur la côte d'argent" (1911)

6 Décembre 2013, 10:31am

Publié par Fabrice Mundzik

Deux signature intéressante dans la Revue Mensuelle du Touring-Club de France de août 1911 : Georges Casella pour son article "L'Alpiniste" et Maurice Martin, pour "Sur la côte d'argent".

Photographie extraite de "L'Alpiniste", par Georges Casella.

Si le premier article nous concerne essentiellement pour la photographie qui l'accompagne, le second évoque J.-H. Rosny Jeune et le courant d'Huchet :

Maurice Martin - Sur la côte d'argent

La région française la moins connue. — Visions brésiliennes et africaines. — Visite de trois célébrités littéraires : Gabriele d'Annunzio, J.-H. Rosny jeune et Paul Margueritte.

On sait que depuis quelques années nous possédons, pour notre vocabulaire pittoresque du tourisme français, une trilogie parfaite: Côte d'Azur, Côte d'Emeraude, Côte d'Argent.

Dernière venue parce que de beaucoup la moins explorée dans plusieurs de ses parties, la côte d'Argent, ainsi dénommée par allusion à l'éblouissante frange d'écume qui, dans la chanson des vagues et l'éclaboussure des embruns, adorne tout son littoral au pied des rochers de Biarritz ou de Royan comme à celui des immenses dunes landaises dont Arcachon est le centre, la Côte d'Argent a été officiellement consacrée, en son baptême, par le Congrès des Sociétés de Géographie réuni à Bordeaux en 1907. Elle s'étend de l'embouchure de la Gironde à celle de la Bidassoa, de Royan à Hendaye.

Depuis lors, de tous côtés, par le livre, par le journal, par les compagnies de Chemins de fer, par l'enseigne de l'hôtel ou du magasin, par le baptême des boulevards et des rues et — suprême critérium —par la carte postale, la renommée aux millions de voix est venue parfaire ce patronage géographique officiel en faveur de ma chère filleule comme elle l'avait fait jadis pour celles de Stephen Liégeard (Côte d'Azur) et d'Emile Gautier (Côte d'Emeraude).

Or, il vient de se produire au profit de la région aux rives argentées un fait nouveau qui, semble-t-il, est appelé à la classer définitivement parmi les plus intéressantes du tourisme européen.

Ainsi que l'Illustration l'a récemment déclaré sous la signature autorisée d'un des maîtres les plus puissants de la pensée moderne, J.-H. Rosny jeune, au lendemain d'une caravane d'exploration dont nous parlons plus loin, c'est tout un Far-West qui se présente de nos jours aux hommages tardifs des touristes.

Et c'est précisément le charme, la valeur incomparable de la Côte d'Argent de posséder dans son vaste domaine, long de quelque deux cent quarante kilomètres, quelques-uns des sites les plus connus, les plus mondains, les plus classiquement pittoresques de France, à côté de territoires mystérieux, prodigieusement curieux à visiter en leurs paysages imprévus, en deçà même des frontières de la métropole.

Car il n'est pas de région plus privilégiée par la diversité des sites. J'oserai même dire qu'il n'en est point d'aussi pourvue en moissons de beautés multiples dans le contraste charmeur des visions.

Demandez à cent touristes très experts en l'art du tourisme classique ce qu'ils connaissent de la Côte d'Argent. Quatre vingt dix se contenteront de vous rappeler Royan, chère à Michelet et que d'autres ont baptisée « perle de l'Atlantique », Arcachon et son incomparable bassin unique en Europe, où le Touring-Club a eu la délicate pensée de situer pour ce mois-ci (26 et 27 août) une grande manifestation nautique et deux excursions en canoë sur les étangs voisins, Biarritz, la superbe Biarritz, si bien nommée, pour sa magnificence balnéaire, « l'Impératrice de la Côte d'Argent », St. Jean-de-Luz, capitale pittoresque et de plus en plus prospère, des véritables rives basques, Hendaye-plage, enfin, où le cadre prestigieux des monts internationaux et la douceur du climat évoquent le souvenir parallèle de Menton.

Quelques autres touristes plus experts encore vous diront à leur tour les charmes spéciaux de Soulac-sur-Mer et de l'étang de Hourtins — le plus grand lac d'eau douce de France — chantés par Fernand Lafargue, conteur exquis de la « Palombière », de « Rachel et Lia » et de « Bethsabée» ; ceux de Lacanau-Océan où plane encore, sur les ondes opalines du grand étang voisin, le souvenir d'Edmond About et de son « Maître Pierre » ; ceux de Biscarrosse et des poétiques étangs de Biscarrosse-Parentis et de Cazeaux ; ceux de Mimizan où nous baptisâmes la Côte d'Argent le 20 mars 1905, à deux pas de l'adorable étang d'Aureilhan dont le géographe Foncin a dit « qu'il était une très pure vision canadienne » ; ceux de Capbreton, encore tout empli des audacieux exploits moyenâgeux de ses champions de la mer ; ceux de Bidart où commence le vrai pays basque, au sud de Biarritz ; ceux enfin de Guéthary, nid de verdure bâti sur les falaises euscariennes dont les fleurs énamourées mettent un trait d'union et de beauté entre les rochers de Biarritz et les promontoires du Socoa.

Mais combien, parmi ces cent touristes, sauront vous dire les splendeurs de l'immense forêt landaise, étonnamment variée sous une apparente monotonie ?

Ah ! laissez-moi remercier à deux genoux l'ignorance de mes compatriotes qui, durant tant d'années, nous valut l'oubli relatif de la sylve landaise et de ses merveilles lacustres, alors que de tous côtés, grâce à notre cher Touring-Club, se dressaient des poteaux indicateurs et se publiaient des catalogues de sites.

Cette attitude injuste en apparence, bienfaisante en réalité, nous a procuré du moins le rare privilège de posséder en France, chose inouïe, un immense territoire encore inexploré, plus inconnu qu'aucune autre étendue semblable dans les nations voisines. Si bien que malgré cette fièvre de tourisme, cette orgie de voyages, cette indigestion de sites gloutonnement avalés par nos yeux enfin dessillés grâce au T.C.F., nous avons encore pour demain, dans notre chère petite France, notre américain Yosémite.

Or, l'autre jour, je me suis permis d'en faire admirer la splendeur à trois touristes qui ne sont pas précisément les premiers venus: Gabriele d'Annunzio, maître prestigieux du Verbe, l'écrivain du monde qui, de l'avis de ses pairs, possède peut-être, à l'heure actuelle, la plus riche palette qu'on puisse admirer sous la plume d'un penseur pour la traduction du Kaléidoscope cérébral ; J. H. Rosny jeune, chantre de « Vamireh », apôtre vénéré de l'éternelle Bonté, et de la Beauté sereine, parmi les êtres et les choses où sa mâle philosophie se plaît à situer ses grands rêves d'artiste ; Paul Margueritte, enfin, dont l'âme, également exquise de bonté sous son enveloppe de géant, et la noble ascendance guerrière s'adaptèrent à merveille aux lignes tour à tour si tendrement mélancoliques, si puissantes et si sincères des grands et purs horizons landais.

Ces trois champions de la littérature contemporaine auxquels s'était joint pour la circonstance un jeune et très distingué confrère, Charles Derennes, le poète de la « Tempête », convinrent volontiers que le touriste qui traverse les landes de Gascogne par la banale et rectiligne voie ferrée de Bordeaux-Bayonne ou sur la route nationale directe outrageusement pavée, ne connaît absolument rien de leurs captivantes beautés lacustres, tout en côtoyant la Côte d'Argent à portée de canon.

Et c'est ce qu'illico ils se promirent de proclamer dans l'Illustration et dans maints autres organes, alors que, pour mon humble part, je pris l'engagement de demander hospitalité à la toujours accueillante Revue du T. C. F.

Au crépuscule, nous avions gravi les marches du phare de Contis perdu sur le littoral entre ceux de Biarritz et d'Arcachon, et nous avions dominé là-haut, en un rêve d'immensité, le cœur même de la plus grande forêt de France, vaste cinquante-trois fois comme la forêt de Fontainebleau !

L'aube suivante nous vit descendre, en une caravane de petites barquettes, conduite par Jean-Marie Lafarie, le pêcheur d'anguilles de Léon, tout au long du courant d'Huchet où nous vécûmes quatre heures inoubliables de l'exotisme le plus troublant, le plus inattendu, à travers des paysages de sublime beauté faits tour à tour de décors brésiliens et africains, parmi les eaux câlines ou farfouilleuses du courant vagabond et de ses rapides aux méandres innombrables parés d'une flore versicolore.

J'osai naguère affirmer, en Français qui connaît bien son pays, que le courant d'Huchet est une des plus attachantes curiosités pittoresques de la France, que, pour l'intensité de l'émotion procurée, il est à la plaine ce que les gorges du Tarn sont à la montagne, autant que deux sites aussi dissemblables puissent être comparés. Ce n'est certes point la flatteuse opinion exprimée par les hôtes célèbres dont il vient de recevoir la visite qui me fera revenir sur cette appréciation, bien au contraire.

Aussi bien, ne vous en rapportez pas trop aux reproductions photographiques, car cette fois, devant une telle nature, l'objectif qui, d'ordinaire, sert à magnifier les paysages, est impuissant à les saisir dans l'infinie délicatesse de leurs lignes, dans la subtile harmonie de leur atmosphère et ne peut produire que des œuvres « en dessous ».

Le lendemain de ces heures de rêve et de méditation vécues parmi les chênes lièges séculaires, les pins maritimes, les vernes, les arbousiers et leur cortège infini de plantes aquatiques, nous nous trouvions tous réunis sur les bords de la baie d'Hossegor, site élyséen d'un très pur enchantement, que Rosny, son dévotieux ermite et contemplateur, a choisi depuis ces dernières années, comme l'asile idéal de la Beauté dans le sublime apaisement.

Hossegor, au nom flamboyant et hugolien, est soumis à la palpitation incessante du tout proche océan avec lequel un canal le fait communiquer, aux portes mêmes de Capbreton-plage.

Rosny, le bon philosophe, chantre éperdument amoureux de la nature, a su en faire un centre intellectuel peut-être unique dans les provinces françaises, et qui met chaque année davantage sur cette terre privilégiée, sur ces ondes bénies, un frisson de vie digne d'elles.

C'est là, dans la demeure vénérée du maître, que la caravane se disloqua après avoir présenté à Mme et à Mlle de Broutelles l'expression de sa respectueuse gratitude pour la plus touchante des hospitalités.

A quelque huit kilomètres à peine vers le sud, on rejoint, à l'extrémité de cette route littorale des grands lacs de la Côte d'Argent, la grande route nationale Bordeaux-Bayonne-Biarritz.

Eh bien, le Touring-Club a une très belle œuvre à accomplir dans toute cette région : et je sais que, toujours soucieux des besoins du tourisme, il s'en en ce moment préoccupe comme il s'est préoccupé naguère, dans des conditions autrement onéreuses et difficiles, de doter notre admirable Sud-Est de routes pittoresques.

La route qui longe au plus près les grands lacs de la Côte d'Argent, de la pointe de Grave, en face de Royan, jusqu'aux approches de l'embouchure de l'Adour, existe tout entière. Elle est seulement en très mauvais état sur certaines de ses sections, surtout dans le département des Landes. Mais déjà la Fédération des Syndicats d'Initiative de la Côte d'Argent présidée par un député, M. de la Trémoïlle, prince de Tarente, a obtenu de plusieurs municipalités le vote de fonds pour une réfection qui est même achevée aujourd'hui sur quelques points tels que dans la région de Lit-et-Mixe. Il importe simplement d'aider quelques communes pauvres à parfaire l’œuvre généreusement commencée par leurs voisines dans l'intérêt du tourisme français tout entier.

D'ores et déjà, les cyclistes peuvent parcourir assez commodément cette route sauf dans les régions de Parentis-en-Born et de Léon et il y a lieu d'espérer qu'avec toutes ces bonnes volontés réunies il en sera de même avant longtemps pour les automobilistes.

Et maintenant, touristes, écoutez-moi bien.

Si vous aimez les plages mondaines au point de ne pouvoir vous passer de casinos et de petits chevaux, ne comptez pas trop sur certaines parties de la région landaise pour charmer vos loisirs dans le plein air des villégiatures. Souffrez d'ailleurs que je vous le dise dans l'intérêt même d'un pays dont il faut respecter les beautés, il est de ces profanations qu'il faut savoir lui épargner en ne lui infligeant pas, par d'inutiles présences, le soufflet de l'indifférence.

Mais si jamais vous avez senti vibrer au tréfonds de vous-même l'âme poétique des choses, en communion avec la vôtre, si, observateur consciencieux, vous avez su fouiller les horizons et vous perdre tout au long des ruisseaux et des ruisselets pour en saisir les frissons mystérieux, alors venez la visiter de bout en bout, cette Côte d'Argent où la diversité insoupçonnée des sites, sous le charme alangui du ciel estompé de Gascogne, vous dira une fois de plus les beautés multiples du vieux sol de France tandis que dans la pignada sauvage, au bord des étangs, le vent de mer et la prière des cigales s'élèveront pour vous comme s'élève un chant d'église.

Car la lande lacustre devra être avant toute chose, dans la pensée de ses amis, le refuge suprême des poètes et des artistes chassés par l'envahissant modernisme.

Maurice Martin

Maurice Martin "Sur la côte d'argent" in Revue Mensuelle du Touring-Club de France de août 1911

Maurice Martin "Sur la côte d'argent" in Revue Mensuelle du Touring-Club de France de août 1911

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