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J.-H. Rosny

Raoul Ponchon : "Du Grenier à la cave" par J. H. Rosny aîné (1934)

29 Novembre 2013, 09:58am

Publié par Fabrice Mundzik

"Du Grenier à la cave" par J. H. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt. Publication dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques n°629 du 3 novembre 1934, puis, repris en 1945 dans "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques) sous le titre "Raoul Pochon".

 

 

Du Grenier à la cave

 

Raoul Ponchon remplaça Elémir Bourges dans notre cénacle : le poëte est tout aussi désintéressé que l'était le prosateur ; il l'est plus peut-être : Léon Hennique, lorsqu'il songea d'abord à le faire élire, s'avisa que Ponchon n'avait fait paraître aucun livre en librairie, qu'il avait publié vingt-cinq ou trente mille vers dans les périodiques : nul ne réussira à les dénombrer avec exactitude.

 

Ce n'est point que les éditeurs se fussent défilés. Plus d'un fit des avances au poëte insouciant. Ses amis, à commencer par Jean Richepin son frère d'armes, avec qui il avait partagé les enthousiasmes et les chimères de la jeunesse, le pressaient de publier. Il se dérobait. Aucun désir de voir ses œuvres emprisonnées dans un in-18. La postérité se passerait de lui « et ne s'en porterait pas plus mal. »

 

Au moins, Elémir Bourges, sceptique, pessimiste, dédaigneux du vain effort des vivants, souhaitait la persistance de son œuvre, malgré qu'il en eût, et cela se voyait bien.

 

Chez Ponchon, paisible indifférence. Il se tient pour négligeable. Il erre, il flâne dans la vie, sans vanité visible, suit ses goûts et ses penchants, se veut libre, autant que le permet la tyrannie sociale. Misanthrope ? Non point, ce semble : individualiste renforcé, affectueux avec ses amis, fidèle, loyal, féru de son art, admirateur fervent, sans parti pris, de toute beauté littéraire — classique, romantique, réaliste, symboliste — tel est notre Ponchon.

 

S'il admire Baudelaire, ce n'est pas qu'il aime moins Hugo ; il connaît l'immensité du bonhomme, sa variété accablante, son ascension unique, il hausse les épaules quand on prétend étouffer sa gloire sous une autre :

 

« Des bêtises !... des bêtises ! »

 

Cependant que ses veines gonflent et que son crâne devient écarlate.

 

Ses amis eurent beaucoup de peine à rassembler les éléments de son premier, de son seul volume : La Muse au Cabaret.

 

Titre que je n'aime guère. Il a consolidé la légende du Ponchon poëte bachique, nomade, bohème une manière de Verlaine. C'est saugrenu. Jamais Ponchon n'abdiqua sa dignité d'homme comme le pauvre Lelian. Nullement débraillé dans son costume, ni crasseux, ni cynique, ni vicieux ; s'il a fréquenté les cafés, ce serait plutôt à la manière de Courteline.

 

Au café, salon des artistes désargentés, tiède l'hiver, frais l'été, on retrouve les amis qu'on ne retrouverait point ailleurs. Encore que je l'aie peu hanté, j'ai connu son charme — plus vif en mon jeune temps où le café assemblait tant d'hommes marqués du signe fatidique, futurs champions de la gloire ou ratés passionnants. Ah ! les beaux ratés de jadis, réserves de fantaisie, d'originalité, de génie, ratés magnifiques partis pour de si grands voyages et enlisés dans les Sargasses.

 

Ponchon a connu les joies, les mélancolies, les exaltations du café, ses mirages et ses désenchantements. Surtout ne l'accusez point d'abus : ses solides quatre-vingt-six ans protestent. Ce légionnaire de moyenne stature, bien construit, bien équilibré, ne veut pas encore se servir d'ascenseur. Montagnard du vieux Paris, robuste grimpeur d'étages, il a souvenance de l' « Auverpin » qui, pour deux sous, montait au cinquième la voie d'eau du pauvre. Ponchon abat chaque jour huit kilomètres dans les rues et dans les jardins. S'il va retrouver quelque ami, au loin, près de l' « Arc » ou de la Bastille, il se plaît, partant de la rue Cujas, à faire le trajet « à pattes », aller et retour. C'est qu'en somme il a mené une vie saine. Est-ce à dire qu'il boude la bonne bouteille, la fine eau de vie ou le bock frais, bien tiré ?

 

Convive à l'ancienne manière française, mangeant bien, saluant les crus de marque, connaisseur des vins sans histoire, qui mériteraient d'être illustres, Ponchon est un excellent compagnon de table, d'une politesse parfaite.

 

Je me figure ainsi le vieil Harpignies qui, à quatre-vingt-douze ans sonnés, s'adjugeait l'apéritif, la bouteille, le petit verre pour finir — du moins nous l'a-t-on conté !...

 

Et au médecin qui lui reprochait l'apéritif :

 

« Eh quoi ! j'aurai, pendant une si longue vie, deux fois par jour, goûté des heures heureuses, et je m'en serais privé pour de miteuses idées d'hygiène, vraisemblablement saugrenues ? »

 

Pour le public, La Muse au Cabaret, c'est tout Ponchon. Ce n'en est qu'un maigre district. Nul poëte plus varié, nul qui connaisse plus profondément les ressources de la belle langue française d'hier et d'aujourd'hui, nul meilleur dompteur de mots, de rimes et de formes.

 

Sujets très variés, aussi variés, ma foi, que les sujets du père Hugo. Qu'on le connaît mal, et comme sont ébahis ceux qui s'avisent de le mieux connaître ! Ils le savaient bien ceux qui vécurent avec lui et tirèrent grand profit de sa compagnie. N'eut-il pas sur Richepin une influence salutaire comme sans doute Richepin sur lui ?

 

Croyez-moi, c'est un poëte surprenant, un artiste admirable, inépuisable. Je ne vous reproche pas de mal le connaître : il l'a voulu... il s'est volontairement effacé. Mais que sa vie est belle ! Oublieux d'honneurs ou de fortune, il prolonge indéfiniment les rêves, tient l'argent pour négligeable, laisse son œuvre se disperser au vents. Merveilleux et presque unique exemple !

 

Je lui disais, un jour, à table :

 

— Ponchon, votre part est la plus belle, vous avez, sans y prendre garde, été un héros de l'art. Et voyez, vous êtes toujours là, tandis que ces ramasseurs d'argent ou de renommée ont quitté le plateau.

 

— Oui, oui, répondit doucement Ponchon, mais il est triste de survivre à ses amis.

 

Chez Drouant, il est le plus souvent taciturne. Il écoute, il songe, des vers doivent chanter en lui ou s'y former, car il n'a point cessé d'écrire, mais il ne livre plus rien aux périodiques : Ponchon travaille pour Ponchon.

 

Parfois, vous l'entendez brusquement émettre une opinion. Si cette opinion est littéraire, il s'anime, il gesticule, il rougit depuis les joues jusqu'à l'occiput ; cette animation devient vive s'il prend la défense d'auteurs aimés — et il en a aimé beaucoup. Alors, sa mimique s'exaspère, tout son corps s'agite, la rougeur va jusqu'au pourpre, le sang gonfle veines et artères, la voix vibre ; c'est le feu de jeunesse et d'enthousiasme ! Mais quelle que soit son exaltation, il reste courtois, il réfute l'opinion adverse sans termes péjoratifs.

 

Jules Renard, Elémir Bourges, Raoul Ponchon, ont presque également été incapables de mener la lutte pour la vie. Il semble que, des trois, Ponchon fut le plus libre dans la forêt parisienne, oiseau sur la branche, vivant au jour le jour et ne cherchant pas même la gloire. Fut-il aussi le plus heureux ? Il me plaît de le croire !

 

 

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