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J.-H. Rosny

Texte : J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" (circa 1930)

9 Juillet 2013, 11:13am

Publié par Fabrice Mundzik

"La Bretagne" est un texte de J.-H. Rosny Jeune publié dans Drogues et peintures, album d'art contemporain : Charles Menneret.

Il s'agit du n°37 de la collection Drogues et peintures publiée par les Laboratoires Chantereau.

Aucune mention de date, mais vers 1930.

De tout temps, nos peintres se sont attachés à la Bretagne comme à la fidèle gardienne d'un feu sacré qui est près de s'éteindre partout ailleurs : je veux parler de l'amour des sanctuaires, non seulement des sanctuaires religieux, mais de tous les autres ; les sanctuaires d'art, d'urbanisme, de paysage...

Promenez-vous par ces beaux jours de printemps, la saison bretonne par excellence, dans les petits chemins creux qui font mille détours parce qu'il leur faut contourner les héritages, et vous tomberez à chaque instant sur un souvenir des temps écoulés... Ce sera une pierre, un arbre, une tombe, une ferme, un moulin, une chapelle. Rien n'est plus tentant pour un peintre que de recueillir sur sa toile ces moments d'un passé qui n'est pas un passé mort, qui est un passé vivant, une évocation, certes, mais aussi un chaînon de l'histoire concrète qui vous touche, qui vous rappelle que les siècles ne sont que des heures, et que, dans tel endroit perdu, vivait déjà il y a trois cents ans un paysan tout semblable à celui que vous y voyez vivre encore aujourd'hui.

Oui, cette ferme, là devant vous, est marquée d'un soleil, d'un millésime qui la fait remonter à Louis XIV. Par les chemins où vient percer comme les os de quelque monstre gigantesque, le rocher sur lequel le paysage est bâti, déjà les charrettes allaient cahotant, rapportant le seigle, le sarrasin, le foin, la paille, déjà les belles filles poursuivaient les vaches, les pressant vers ces mêmes étables où les animaux trouvent encore aujourd'hui la provende...

La salle où le fermier et sa famille se réunissent, les lits clos où ils couchent, la lourde table où ils mangent, le banc pour s'asseoir, l'être où se chauffer, rien de tout cela ne diffère du temps jadis... Et si l'on a laissé tomber en ruine la chapelle, on y va tout de même prier, en passant sur la tombe des anciens qui dorment à l'ombre d'ifs plusieurs fois centenaires...

Rien ne périt. La pierre y est pour quelque chose, ce vieux granit immortel ; mais mieux que le granit l'amour des Celtes pour la perpétuation du souvenir, pour la projection du présent dans le futur. Il ne faudrait pas avoir vu les alignements de Carnac pour nier l'instinct tout puissant qui a soulevé de terre les menhirs, couché les dolmens, bâti les tumulus. Et ce travail s'est poursuivi à travers les âges, en devenant plus subtil à mesure que la race se perfectionnait.

Les alignements de Carnac se sont mués dans les calvaires de Guimilleau et de Saint-Thégonnec, mais ils sont restés une manifestation du même ordre, un besoin de durer ; un besoin de vivre au-dessus du temps.

Une autre manière d'exprimer ce besoin est de retrouver les émotions antiques dans les pardons, dans les cérémonies religieuses qui vont de la procession du village aux immenses rassemblements d'Auray, de Tréguier, de Saint-Brieuc. Littéralement, en Bretagne, on marche dans le passé, et cela simplement, en accomplissant le devoir de chaque jour. Car ce peuple traditionaliste n'est pas du tout un peuple arriéré. Il est, au contraire, tout vibrant des grands accomplissements de l'époque ; il y participe avec d'autant plus de passion qu'il n'est jamais sorti des siècles, qu'il n'y a pas pour lui de coupures ; il n'y a qu'un progrès lent et continu dont il prend sa part sans renier les belles heures d'autrefois.

Ajoutons que les côtes de Bretagne fouillées par la mer, renferment des milliers de petits paysages délicieux, pêle-mêle avec des panoramas splendides. De ma fenêtre de Ker-Lannec, je domine dix lieues de mer. Rien ne peut donner une idée de cette vastité. Ma vue s'étend des Sept-Îles de Perros-Guirec au promontoire de Plouézec. Par-dessus l'île de Bréhat, que j'embrasse tout entière, je vois le phare des Héaux, de Rosido, de Horaine, et, à soixante kilomètres, le phare des roches Douvres, les roches où Victor Hugo a placé le naufrage de la Durande et le travail d'hercule de Gilliatt.

Des centaines de petites îles forment en face de moi un archipel qui s'ouvre largement à la sortie du Trieux. Eh bien ! ce paysage gigantesque se trouve répété cent fois en miniature dans l'île de Bréhat pour celui qui en connaît le sublime détail... Cent havres, cent petits golfes, cent points de vue charmants ou farouches, selon les heures de la marée ! Et, par une fantaisie touchante de l'esprit breton, vous ne trouvez pas une petite île, pas une baie, pas une pierre qui ne porte un nom, qui n'ait un état civil, qui ne fasse partie de la famille.

Il n'y a rien de surprenant à voir l'artiste-peintre s'émouvoir pour un pareil coin de terre. La recherche du pittoresque est inutile ; il arrive au-devant de vous avec le choix le plus varié, le plus amusant. Jetez les yeux sur l'œuvre bretonne de Charles Menneret, vous y retrouverez cette heureuse influence d'une terre pleine de petits miracles. Chaque toile est un monde.

Prenons pour exemple la chaumière de Roch'hir, dans un paysage si désolé qu'on ne s'imagine pas que le dénuement puisse atteindre un niveau plus bas. Il s'agit d'une ruine. Le toit est effondré. La porte et la fenêtre arrachées. Et, toutefois, il y a là une évocation de vie familiale. On voit combien facilement le pêcheur qui navigue un peu plus haut dans le courant pourrait remettre cette triste habitation sur pied, la rendre habitable, y élever des gosses...

Si nu que ce soit, à la merci des vents de mer, on retrouve le nid humain, l'endroit perdu dans la solitude, où le pêcheur aura « tout le confort » que nous voyons si souvent vanter dans les nouveaux logements parisiens. La famille y vivra seule, sans voisins gênants, entourée seulement du ciel et de la mer... Elle sera heureuse, quelques poissons vendus assurant le pain.

Plus d'un riche armateur, plus d'un capitaine de frégate, plus d'un capitaine au long cours sont sortis d'une chaumière de ce genre. Et le peintre nous prend le cœur avec cette simple maisonnette, avec le rocher qui l'abrite, la mer qui gonfle et étale ses éternelles vagues...

Ce devrait être la terreur... Non, c'est la joie, la liberté, l'indépendance... Pas de cinéma. Des spectacles merveilleux : la mer en fureur jetant les cavales écumantes de ses flots sur le rivage ; la mer du rêve où la lumière d'un frais soleil traîne ses apaisements... La mer, toujours la mer dont on ne se fatigue jamais.

J'ai décrit, dans mon Île des Fleurs, la chapelle de Perros Hamon que je retrouve chez Charles Menneret. Il nous en donne ce que j'appellerai la version du peintre, des couleurs d'ensemble, l'arbre et la pierre, les grandes ombres, la mer lointaine. L'écrivain s'est arrêté aux sculptures de la façade : Jehovah, Jésus, la Vierge, le taureau, le démon terrassé par Saint Michel, ont retenu son attention. Mais tous deux ont aimé le coin tranquille, le vieux clocher, les pauvres marins endormis du sommeil éternel ou rappelés par des inscriptions héroïques et dolentes...

Des chapelles comme celle-là, avec des clochers à jour, — presque toutes sont des merveilles —, vous en trouverez par dizaines. J'ai signalé celle de Bréhat, souriante dans ses roses, dans les tombeaux de son cimetière, entourée, pressée, choyée par les vieilles pierres, les vieilles maisons. J'ai décrit celle de Lannevez, ruinée, parmi des tombes dont on ne déchiffre plus les noms ni les dates, au milieu des ifs, de l'herbe, gardant pieusement ses vieux saints en bois, son Christ d'ivoire, Sainte Apolline obscure et la Madone éclatante...

Sans doute Charles Menneret a fort aimé la baie de Paimpol, qui, lorsqu'elle est remplie par la syzygie est aussi belle que la baie de Naples. Il nous montre la côte qui finit à Plouézec, les grands rochers qui ferment la rade : la « Jument », la « Gueute », « Ring-Bras » et « Men-Marc'h ». Il l'a fort aimée et en a symbolisé la beauté derrière un triptyque où figure un calvaire à trois personnages, une chapelle qui pourrait être celle de la Trinité, une fontaine ornée comme une petite église...

C'est Chateaubriand qui a pour la première fois exprimé la surprise de voir le blé moissonné au bord de la mer. il l’a fait en une jolie phrase où l'on voit l'écume de Thétis festonnant la robe de Cérès... Et voici que Charles Menneret reprend ce thème : trois chaumières, la mer tout de suite, et, sur le devant, des gerbes de blé...

Privilège de la Manche. Jamais l'Océan n'a permis qu'un grain de froment mûrit sous ses souffles aiguisés. Nous n'avions pu obtenir des fleurs, des fruits à Hossegor qu'en entourant notre propriété de clôtures épaisses... Alors, la beauté du climat surgissait en mimosas, en rhododendrons...

Les jolis pins que le peintre Menneret nous offre épanouis bravement au bord de l'eau salée, ne se rencontreraient pas au bord de l'Océan : la forêt domaniale est une victoire durement gagnée, toute la lisière faite d'arbres torturés cherchant, dans des attitudes tragiques, à se cacher dans le sable...

La sortie en mer du port de Loguivy, les admirables paysages des bords du Trieux résument la grande beauté du pays. En ces temps maudits où la cataracte du Niagara est éclairée à la lumière électrique et sert uniquement d'itinéraire pour voyage de noce, nous ayons ici les plus grands « larges », les plus belles, les plus farouches, les plus solitaires rives et rivages du monde, Je les ai habituellement sous les yeux, et j'ai eu beau chercher parmi les meilleures photographies des points les plus estimés du monde entier, nulle part je n'ai pu découvrir une pareille grandeur... C'est, par les aubes roses du printemps, le commencement du monde, le pays de la béatitude, et cela devient, aux heures de tempête, sous des lumières crues et déchirées, la fin du monde, le pays de la désolation, le désert des âmes...

Un jour, Bréhat, Béniguet, l'île Verte, l'île à Bois, l'île de Modez, les récifs qui bordent le chenal vers la mer, tout cela est resplendissant, dans les tons les plus doux : le granit est rose, la mer lapis-lazuli. Le jour suivant, la roche, abandonnée par la marée, est noire, violente, hérissée, la mer dans des verts assombris est un lac de désespoir, un Achéron, un Erèbe... Paysages de tous les dieux, on y assiste à la naissance de Vénus, à la destruction d'Orphée saisi par les Enfers...

J.-H. ROSNY Jeune,
de l'Académie Goncourt

 

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

J.-H. Rosny Jeune "La Bretagne" in Drogues et peintures, album d'art contemporain n°37 : Charles Menneret (Laboratoires Chantereau - circa 1930)

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