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J.-H. Rosny

Nora Waln "La Maison d’exil, mœurs et vie intime en Chine moderne" (Jeheber - 1934)

9 Mai 2013, 17:53pm

Publié par Fabrice Mundzik

"La Maison d’exil, mœurs et vie intime en Chine moderne" est un ouvrage de Nora Waln publié par les éditions suisses J.-H. Jeheber S.A. en 1934.

Ce texte, traduit par Michel Epuy, est précédé d'une longue préface signée J.-H. Rosny aîné. Deux point méritent d'être soulignés :

  • J.-H. Rosny aîné fait allusion à ses lectures. Des récits de voyages, ainsi que des ouvrages de deux autres grands auteurs : "Le tour du monde en quatre-vingts jours" de Jules Verne et "La machine à explorer le temps" de H.-G. Wells.
  • Dès la première ligne de cette préface, nous retrouvons une thématique chère à J.-H. Rosny aîné : "La terre est petite", que l'on retrouve par exemple dans "La Rencontre", un texte à lire dans son intégralité sur ce blog.

 

Préface

« La terre est petite ! » disent souvent les Américains. Elle l'est en effet, si on la compare à la terre connue et parcourue par nos ancêtres. Longtemps, elle parut sans limites ; elle semblait la plus grande partie de l'univers ; les astres tournaient autour d'elle ; les plus notoires voyageurs n'en avaient vu qu'une partie infime. Partout des obstacles, des régions sauvages et formidables, — océans, déserts, forêts vierges.

La plus grande aventure humaine date, ce semble, de la Renaissance, après que les caravelles de Christophe Colomb, quelques barques chétives, eurent atterri en Amérique.

Par la suite, de période en période, mais de plus en plus rapidement, on découvrit et on explora des régions nouvelles.

Mais que de temps il fallait encore en 1800 pour aller d'un continent à l'autre, surtout pour traverser l'immense océan Pacifique.

C'est au XIXe siècle, surtout dans sa dernière moitié, que l'accélération devint vertigineuse. Et combien plus encore au XXe. Quels progrès depuis le fameux tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne ! Un mois pourrait suffire aujourd'hui avec le chemin de fer et les steamers. En avion, théoriquement, on pourrait atteindre l'Australie en trois jours. Bientôt on le pourra pratiquement. Puis, en moins de temps encore si la vitesse de cinq cents kilomètres à l'heure était atteinte — et les aviateurs sont persuadés qu'on l'atteindra — le tour du monde serait réalisable en une demi-semaine.

Par ailleurs, il ne faut pas une seconde pour que la parole humaine se répande à travers les solitudes désertiques des océans jusqu'aux pôles et, déjà, l'on peut projeter l'image des individus et des foules à travers l'étendue.

On conçoit que les voyages se soient multipliés, ainsi que les récits des voyageurs. De ces derniers, j'en reçois plusieurs chaque mois : après quelques années, cela formera toute une bibliothèque. Même les peuples les plus sédentaires, tels les Français, délèguent partout leurs globe-trotters...

Bien intéressantes les relations de voyages, mais souvent superficielles — elles laissent quelque méfiance dans l'esprit du lecteur. C'est trop vite vu ; les impressions concordent mal avec la réalité. Et les erreurs sont innombrables.

Combien je préfère les livres de ceux qui ont longtemps séjourné dans un pays, surtout ceux qui ont vécu familièrement avec l'habitant. Parmi ces livres, celui qui m'a le plus vivement intéressé dans ces dernières années est peut-être La Maison d'Exil, mœurs et vie intime en Chine moderne par Nora Waln.

Le commencement a le charme d'une légende — mais cette légende est une authentique réalité.

La famille Lin, une des plus vieilles familles riches de la Chine, dont les archives s'étendent sur des siècles, avait commercé avec un négociant américain, nommé J. S. Waln, vers la fin du XVIIIe siècle. Lin Yan-ken envoyait à Waln des produits chinois de toute nature, dont la nomenclature se trouve sur les vieux livres de comptes de Lin Yan-ken, avec des lettres de l'Américain.

Ces lettres passionnèrent un descendant de Lin, qui se rendit en Amérique, où il tenta vainement de découvrir des traces de la famille Waln.

Plus tard, la jeune Nora Waln, ayant trouvé dans les vieux papiers de sa famille, des papiers concernant Lin Yan-ken, s'intéressa passionnément à la Chine et rêva de s'y rendre, encore que le pays fût en pleine révolution. Grâce à un couple chinois de la famille des Lin, qui voyageait en Amérique, le rêve fut exaucé.

Nora, entra en relations avec la vénérable famille, riche et honorée depuis des siècles, partit pour la Chine et y reçut la plus charmante, la plus cordiale, la plus délicate hospitalité. En contact étroit avec la vie intime des Chinois, elle apprit à connaître cette race lointaine dans les moindres détails de ses goûts, de ses croyances, de ses traditions, de ses mœurs et coutumes. Son récit toujours vivant est plein de détails qui captivent : je n'en connais aucun qui m'ait donné une vision aussi aiguë du grand peuple jaune — si l'on peut appeler peuple ces masses amorphes, vaguement rattachées à de confuses autorités qui naissent et disparaissent on ne sait comment.

Nora était arrivée en Chine en décembre 1920- La famille des Lin avait envoyé à sa rencontre plusieurs de ses membres avec des servantes.

Après une heure de train, les voyageurs s'embarquent sur le bateau de la famille. Un joli bateau, et très confortable, pourvu d'une literie abondante et chaude, et de conforts qui, dès l'abord, décelaient une civilisation ancienne.

Ce bateau ne navigue pas : il glisse sur un canal glacé. Et l'on rencontre chemin faisant nombre d'autres bateaux à patins qui emportent tant de provisions qu'on se croirait sur une terre pantagruélique. Rien n'annonce là cette misère, qui ravage, depuis des siècles et des siècles, la masse populaire, en contraste avec le luxe abondant des riches.

Les paysans apparaissent à Nora gais, rieurs, les yeux brillants. Le bateau fait halte à la Cité du Repos du Milieu du Jour, où fourmille une population hilare et bavarde. Une hôtellerie reçoit les voyageurs, et l'on y mange, ma foi, fort bien.

Jusqu'ici rien n'annonce un pays en révolution. Mais tandis que nos voyageurs consomment leur dîner de poulets aux châtaignes, de porc, de choux, de haricots, d'œufs de pigeons, de radis, de soupe au bambou, la révolution se décèle. Un soldat est entré, sale, mal vêtu, brutal, l'air stupide, qui commande insolemment un repas, le dévore comme un goinfre et paye avec un billet qui ne vaut rien et sur lequel il faut que l'hôtelier rende de la belle monnaie sonnante et trébuchante. L'hôtelier, intimidé, le fait avec des génuflexions respectueuses. Tout le monde s'incline, se soumet, servile — et les membres de la famille Lin feignent de ne rien voir.

Quand on rembarque, on voit, sur le quai, une horde de soldats en train de dépouiller ces paysans naguère hilares, à qui l'on prend volaille, fruits, légumes, porcelets... Une vieille femme est frappée à la tête pour avoir esquissé quelque résistance, une fillette est froidement tuée parce qu'elle a voulu sauver son âne et des jeunes garçons de quatorze et quinze ans sont emmenés de force pour servir dans l'armée.

Cependant, on arrive sans encombre à la Cité natale des Lin, enclose de murailles formidables. Toute la famille accueille les voyageurs et Nora mène une vie merveilleuse, une vie d'abondance et de douceur dans ce pays pourtant dévasté par la guerre civile. On a l'impression d'un miracle.

Je me suis attardé un moment sur ce début, qui est un très captivant exorde à tout ce qui va suivre et suscite des visions précises. Ce que j'en dis d'ailleurs n'est qu'un mauvais abrégé d'un chapitre délicieux.

Que de choses la jeune Américaine va apprendre dans cette aimable famille, dans ce domaine antique où persiste toute la Chine ancienne — la Chine des familles dominantes.

Chez nous, la maison n'est plus qu'un lieu de passage, hors dans quelques districts privilégiés. Chez les Lin, tout un long passé persiste dans le présent. Les temps se confondent. Les coffres sont pleins de légendes écrites, la maison regorge de souvenirs tangibles. Les quatre-vingt-trois personnes de la famille, hommes, femmes et enfants, sont d'hier autant que d'aujourd'hui. Tout, autour d'elles, les ramène en arrière. On songe à la machine de Wells, la machine à explorer le temps.

Je ne crois pas que même dans la vieille Égypte immuable, les hommes aient été à ce point immergés dans les traditions.

L'histoire des Lin est un chapitre d'une Histoire générale, dont elle se détache d'ailleurs nettement, car les Lin ont leurs rites, leurs croyances, leurs superstitions, leurs coutumes propres, leurs devins, leurs savoirs ; c'est un petit peuple, un clan, si l'on veut, mais un clan ultra-civilisé.

Parmi tant de détails exquis, tant de baies ouvertes sur la vie chinoise, tant de frais épisodes, tant de recettes et d'anecdotes toutes pleines d'intérêt, on hésite à faire quelques citations.

On en trouverait partout d'aussi agréables que celle-ci :

« Il y avait dans sa chambre deux armoires de bois noir couvertes de sculptures représentant des scènes champêtres. Shun-ko prit dans l'une de ces armoires cinquante rouleaux de peintures sur soie... Sur toutes des pruniers, mais pas deux pareils. Elle m'apprit à lire ces peintures, c'est-à-dire à connaître l'état du temps, s'il avait été chaud ou froid, pluvieux ou ensoleillé, Tel ou tel jour d'une ancienne année, à la façon dont chaque pétale de fleur était peint.

» De l'autre armoire, elle sortit cinquante autres peintures d'après lesquelles elle pouvait dire si les saisons avaient été bonnes ou mauvaises pour les récoltes, les moissons et les produits des fermes. Depuis vingt-deux générations, c'est la femme résidant dans la seconde maison du Lapin blanc qui tient cette sorte de journal agricole et météorologique. »

Nora reste longtemps, familièrement, avec les Lin, et malgré les révoltes et les massacres, sa vie apparaît étrangement paisible.

Elle se marie enfin avec un Anglais, haut fonctionnaire chinois, et ce sont de nouvelles scènes de mœurs, extrêmement intéressantes, entre autres les curieux rapports entre Nora et ses domestiques.

Cependant, les troubles incessants, les changements fantastiques de régime, l'expédition de Shanghaï, la conquête de la Mandchourie par les Japonais, finissent par avoir des réactions sensibles sur la vie de notre Américaine. Elle nous décrit ces drames sociaux et politiques, avec un extrême agrément et des détails plus caractéristiques qu'on n'en trouve dans les autres livres sur la Chine, qu'il m'a été donné de lire.

La fin du volume fait pendant au début : Nora retourne chez les Lin, l'hiver, en bateau à patins, sur la glace ; elle repasse par les lieux où elle passa naguère, elle se retrouve enfin parmi ses incomparables hôtes, toujours aussi hospitaliers et aussi affectueux.

La traduction de ces mémoires a été faite par Michel Epuy, qui connaît à fond toutes les finesses de la langue anglaise : pour qui a, comme moi, vécu parmi les Anglo-Saxons, la transposition en français apparaît impeccable.

Michel Epuy y déploie, par surcroît, ses qualités éminentes d'homme de lettres — romancier de grand talent, peintre de mœurs, essayiste admiré. Il vient de publier un livre de mémoires personnels, plein de fraîcheur, de naturel, de spontanéité, que je me permets de recommander aux lecteurs.

J.-H. ROSNY aîné,

de l'Académie Goncourt.

Nora Waln "La Maison d’exil, mœurs et vie intime en Chine moderne" (Jeheber - 1934). Préface de J.-H. Rosny aîné.Nora Waln "La Maison d’exil, mœurs et vie intime en Chine moderne" (Jeheber - 1934). Préface de J.-H. Rosny aîné.Nora Waln "La Maison d’exil, mœurs et vie intime en Chine moderne" (Jeheber - 1934). Préface de J.-H. Rosny aîné.

Nora Waln "La Maison d’exil, mœurs et vie intime en Chine moderne" (Jeheber - 1934). Préface de J.-H. Rosny aîné.

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