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J.-H. Rosny

J.-H. Rosny, critique littéraire : Edmond Picard

14 Mars 2013, 13:48pm

Publié par Fabrice Mundzik

Ecrivains, philosophes, essayistes, les frères J.-H. Rosny écrivirent aussi, à l'occasion, des critiques littéraires ou théâtrales.

Cette chroniques littéraires est clairement de la main de J.-H. Rosny aîné. Il y fait allusion à "La Légende sceptique" et cite même un passage complet. : "Comme je l'écrivais ici-même, dans la Légende sceptique...". On y retrouve aussi nombre de barbarismes qu'il affectionnait.

La critique présentée ce jour, longue, parfois dérangeante, aborde et développe des thématiques qu'on pourrait qualifier aujourd'hui, avec un regard contemporain, de racistes. A lire avec le recul nécessaire, en gardant à l'esprit une information importante : ce texte fut publié dans La Revue Indépendante de janvier 1890.

Terminons en précisant que le texte "La Contrée prodigieuse des cavernes" est dédié à Edmond Picard.

 

"« Le voici à deux heures de son Europe, cet Européen ; qu'il se retourne : il peut voir la côte d'Espagne, la nébuleuse grisâtre qu'y mettent les maisons de Tarifa, et Gibraltar dressant son massif signal de rocher. Autour du steamer qui l'a amené, à peine ancré, évolue déjà l'étrange... On sent d'instinct l'impossibilité du bout à bout sur n'importe quoi. Tous les points de départ différents. Tous les postulats mis en question. Tous les axiomes contestés. »

Ces paroles de M. Edmond Picard, à son débarquement à Tanger, le livre entier les justifie. La franchise du voyageur, son vouloir de ne regarder à travers les ménisques de quiconque, — si grande qu'en puisse être l'autorité — son esprit rationnel, logicien, enté sur un tempérament observateur et poète, sa naturelle indépendance de caractère révélée à chaque détour de la phrase, tout concourt à faire du « El Moghreb al Aksa » une œuvre de chevet. J'ai peu, en ces dernières années, goûté aussi sainement la joie du voyage dans les labyrinthes de la pensée écrite, arrivé à cette période de vie où l'on hait l'imposture du monsieur « qui vient de loin », où l'on croît trop auguste, diverse, inépuisable, féconde et merveilleuse la face de la terre pour aimer qu'on la décrive en conventionnelles rhétoriques où en lunatiques imaginations.

Le livre comporte quatre parties naturelles. Vision des hommes, des objets et des paysages ; Aventures ; Observation des mœurs ; Réflexions philosophiques ; Histoire, Ethnologie, etc. A tous ces points de vue il est remarquable : beaux et solennels paysages, sites sinistres et cadavéreux, citadelles vétustes, marines et plaines enveloppées dans un vaste sentiment de l'étendue, grouillement d'êtres fantasques, indolents, vindicatifs, aux lentes allures rythmiques, aux rumeurs caverneuses, aux prunelles fatalistes et barbares, aventures allègrement dites, qui toutes respirent la joie de rentrer dans un état proche la nature, un orgueil de s'aguerrir aux privations, de se solidifier les fibres à la roborative influence de la sobriété, du mouvement et du péril (rarement présent, mais occulte, proche à perpétuité parmi ces races dont la haine est indomptable) ; mœurs lointaines, surprenantes pour l'encéphale aryen, répulsives souvent, et cruelles et stagnantes, hideur des prisons, lubricité ramenant le maure à descendre vers l'animalité, à préférer la négresse à la sémite, à pratiquer universellement les vices de Sodome, lente et ténébreuse conquête de l'Israélite pneumatique à chaque cycle mieux appuyé sur les consulats, sur la protection latente des états d'Europe, ratiocinations sur la décadence irrémissible de l'élément arabe-maure et que contre-balancent des définitions sur la nature de cette décadence dont la rapidité s'explique si l'on admet que la grande invasion sémitique fut un phénomène de fièvre et non un phénomène de régulière évolution progressive comme les essaimages celto-germains (pourquoi, par exemple, demande M. Picard, l'art arabe a-t-il été à son maximum en Espagne au contact des Goths, des Celtibères), etc...

Entre toutes, deux conclusions se dégagent de l'œuvre : immobilisation, cristallisation du rameau maure dans un état moyen-âge et patriarcal ; et violente incompatibilité entre le Sémite africain et nos races, rendant chimériques tout projet de fusionnement, toute tentative d'anastomose entre leur fibre et la nôtre, entre leurs conceptions vitales et les nôtres.

Des conditions climatériques et telluriques, l'étonnante allure biblique de cette société, sa soumission à une volonté supérieure, immanente, omniprésente, et surtout fatale, dont le mahométisme dérive et qui ne dérive pas du mahométisme, l'indolence du génie sémite resserré autour de quelques idées fixes et peu curieux des nombreux développements, telles sont les raisons de la première thèse :

« Le dédain, l'invincible répugnance pour les indéfinies complications de l'existence aryenne. Dès les lointaines origines, bien antérieures à Mahomet, dès la vie nomade, antique, biblique, des pasteurs et des patriarches, au désert ou sur les pâturages, la réduction des besoins au minimum, et l'immuable maintien de ce minimum qui semble le maximum du développement de l'intelligence sémite, ayant abouti, en son expansion millénaire, à toucher, à remplir les parois qu'elle ne peut franchir, cantonnée là comme les eaux d'une mer morte, immuablement semblable à elle-même, sans marées et sans vents. »...

« En effet, ces sémites en sont encore au moyen-âge. Ils y ont été, ils y restent, ils y resteront. Plus : il me semble qu'ils s'y absorbent davantage, qu'il y a recul, qu'à demi réveillé par les secousses historiques qui leur donnèrent, un temps, l'apparence d'un grand peuple, ils s'assoupissent de nouveau dans l'apathie, dans le sommeil des races réfractaires au progrès, stagnantes. »

« Pourquoi ces constants rappels d'épisodes bibliques ?... Tantôt Abraham, tantôt Sara, tantôt Laban, tantôt Lia. Répétition, en ce siècle, de la vie d'il y a quatre mille ans. Rapatriement en sa norme, de la race se contournant clans la vie nomade, n'habitant pas les villes, y campant... »

Ces idées reviennent en cent passages, et tirent leur valeur des corollaires qui les environnent, des prémisses qui les précèdent, prennent une solidité particulière et un charme de la vie de tout le récit. Si justes et bien déduites, elles semblent toutefois trop suggérer que le Sémite porte en lui-même un principe de stagnation, et point assez que c'est par comparaison à l'Aryen, et aussi que les défaites, le clôturage dans des frontières chaque siècle plus limitées, lentement et sûrement rétrécit l'organisme général d'une race, les facultés d'expansion collective dont dépendent en reliquat de compte les expansions individuelles. En définitive, le Sémite est le second en rang dans la hiérarchie cérébrale de l'humanité, et avant nous parvenu à des agglomérats de considérable civilisation. C'est un vaincu surtout, un vaincu pas assez inférieur au vainqueur pour se résigner, pas assez proche pour se diffuser, plein d'une haine inextinguible justifiée par les lois de la concurrence ethnique et par l'amertume d'un abaissement que la supériorité intellectuelle et l'accroissement numérique et colonial des peuples d'Europe semblent rendre irrémédiable. Mais qui calculera la dilatation énorme, le revif des facultés d'essaimage, de science, d'art, de travail, que donnerait, presque immédiatement, la disparation de nos races à cet aîné dépossédé ? J'aurais voulu que M. Picard insistât sur cette face du problème ; ses idées, si lucides et fines sur le croupissement actuel du Sémite et sur son retard continu depuis la venue dans la grande histoire des Aryens Perses, Grecs, Latins, et plus tard Celtes, Slaves et Teutons (1), en eussent peut-être reçu un supplément d'évidence.

Pour l'impénétration de cette race et des nôtres, il est difficile de ne pas se ranger a l'avis du voyageur. Sans doute, après plusieurs millénaires de cohabitation sur un même terroir, une demi-fusion se conçoit possible, mais songez à ces Israélites qui, depuis plus de quinze siècles se dialysent à travers les pores de notre civilisation, distincts toujours. Religion, murmure quelque syllogiste, lois draconiennes des seigneurs féodaux, puis des rois et des peuples. Mais à la vérité, si le Juif n'avait été Sémite, il se fut dissous dans des doctrines mixtes, puis chrétiennes ; à travers des ères où l'état civil fut un mythe, il aurait découvert les déguisements (que sa nomaderie rendait encore plus commodes), les tromperies faciles qui l'eussent lentement amalgamé. La vérité est, qu'instinctivement, il ne l'a pas voulu, que son organisme ethnique a lutté pour une vie originale, et qu'il a préféré l'ignominie à l'évanouissement, à l'éparpillement du type, tout comme les insaisissables nomades zingares. Certes, tout cela fut obscur et favorisé par mainte circonstance historique, certes des mélanges eurent lieu, des métis se formèrent aux abords des ghettos, et la répugnance tendra à s'effacer du Juif à l'Européen, mais après quinze cents ans dont un siècle entier de liberté, combien peu de cette besogne est faite, combien peu ! Dès lors, on imagine ce que ce doit être si nous transportons le problème là où la race sémite occupe encore ses territoires patrimoniaux, ses habitats légendaires :

« Haine de l'Européen, dans les contacts immédiats souriante, mais lourde, chargée des inoubliables souvenirs de tant de luttes impitoyables, des appréhensions de la conquête possible et surtout de l'incurable hostilité des races, grevant le passé, grevant l'avenir, que rien n'abolira si ce n'est l'extermination... Ah ! La folie de croire au passage d'une race dans une autre par la civilisation. Ah ! la folie de croire que la civilisation de l'une pourra jamais être la civilisation de l'autre. Ah ! surtout la folie de croire à l'équivalence du développement possible, à la fusion des conquêtes d'un développement commun ! »...

« Ah ! ces invectives de Bou-Maza, émule d'Abd-el-Kader, à ses juges français : Les Arabes vous haïssent pour votre religion, pour votre race, pour vos conquêtes. Il en est qui vous disent : je t'aime et suis ton fidèle. Ils mentent par peur ou par intérêt. Tous, avec joie, se nourriraient de brochettes faites de hachis grillé de votre chair. Toutes les fois que viendra un Chérif capable de vous vaincre, ils le suivront. La victoire vient d'Allah, tôt ou tard il vous fera tomber. »

« Une autre race : j'avais entendu prononcer ces mots et croyais les comprendre; mais je n'avais pas senti, comme par le présent contact, la réalité de l'abîme auxquels ils correspondent, et l'impossibilité de le combler. »

En résumé, Maures et Arabes nous apparaissent contemporainement incivilisables, selon notre définition du terme, à l'opposite de notre idéal, murés dans une haine farouche. Sous l'Anglais ou l'Allemand, si démesurément approprieurs, leur écrasement ou leur balaiement vers les terres stériles ne dureraient pas un demi-siècle. Sous le génie moins dur de la France, il leur reste quelque espoir de vivre, de garder des coins de leur antique patrie. Pour nous, il nous angoisse de rêver leur anéantissement ; et leur caduc système moyen âge patriarchal, leur étroitesse et leur fatalisme ne diminuent pas notre désir qu'ils durent, qu'ils durent de longs cycles encore ! L'être avant le principe ! La variété des créatures terrestres, nous les préférons passionnément à l'unification par une sélection trop rapide. L'Européen, maître, depuis la renaissance, de deux nouveaux continents, des archipels de Polynésie, de la pointe méridionale de l'Afrique et d'un grand fragment du nord. l'Européen juché sur l'Inde, l'Indo-Chine, l'immense septentrion de l'Asie, Java et Sumatra, l'Européen meurtrier du Maori, de l'Australien, du Tasmanien, des superbes tribus indiennes des Etats-Unis et du Canada. l'Européen en marche sur le Centre africain, sur le Maroc et Tripoli, souverain hypocrite d'Egypte, je le trouve suffisamment ancré sur le globe, je l'estime désormais trop fort d'élan et de cupidité, trop sûr de son Droit souverain pour ne pas me troubler de cette violence frénétique à la nature et aux humanités inférieures. J'aimerais un arrêt, quelques siècles de développement plus harmonique, une mise en ordre de ces acquêts prodigieux. Seul, peut-être, quelque élan contre les cinq cents millions de Jaunes de l'empire Chinois, si résistants à la souffrance et à la maladie, si faciles à s'acclimater à toutes les latitudes, pourrait bénéficier d'une excuse de prévoyance, encore que ces Jaunes semblent impuissants devant notre futur. Mais paix aux autres !

Paix à leurs vices comme à leurs vertus, paix à leur système d'existence, paix à tout ce que nous serions tentés de juger selon le préconçu de nos éthiques et de nos philosophies. Il est si hasardeux de prétendre unifier brusquement la terre et, quelle que soit la supériorité d'une race, si triste, si à rencontre de la beauté ontologique et des lois profondes de la variété sans lesquelles tout à la longue se stérilise. Ah ! sans doute, j'aime que les fils d'Europe aient assuré leur durée, en élargissant leur patrimoine, j'aime de les sentir solidement cantonnés sur la planète, j'aime que leur expansion cérébrale soit à l'abri d'une surprise ! Mais cette sécurité acquise (et au-delà) je me défie intensément de nous-mêmes, j'ai le respect d'une logique immanente à l'encontre des hâtes extrêmes (2). Comme je l'écrivais ici-même, dans la Légende sceptique (3), à propos de tous les êtres, j'espère qu' « Il naîtra, dans l'âme de l'élite humaine, l'horreur qu'éveille en de rares cervelles exquises, l'idée « que la chaîne des êtres soit rompue ». Une prescience instinctive aujourd'hui, argumentale demain, dira combien il importe que la symphonie ontologique conserve toutes ses notes et le péril où jette une extermination de Genre, d'Espèce, de Race, PRÉMATURÉMENT. La terreur est sans doute prophétique qui frissonne en des êtres profondément naturistes à la pensée d'une animalité réduite à un minimum de types. C'est l'invasion de la stérilité, la certitude que les plus adorables de nos connaissances, les tâtonnements de l'Eternel Artiste, le génie de l''infiniment délicat et de l'infiniment compliqué, le haut poème des strophes animales, menaçant de nous faillir........ ».

N'est-ce pas un sentiment analogue qui guide la plume de M. Picard lorsqu'il écrit :

« Et pourtant, le jour où ce qu'on nomme civilisation aura changé tout cela, que restera-t-il des sensations artistiques puissantes que suggère l'étrange spectacle en lequel je me meus ? Contradiction. Misère ! Mais c'est cette misère et son épique, son inouï pittoresque qui font présentement la joie de mes yeux et l'étonnement de mon âme .»

J.-H. Rosny"

 

(1) Personnellement nous inclinons à croire que les Teutons Scandinaves ne sont pas aryens, ni même d'origine asiatique, comme les Perses, Grecs, Latins, Slaves et Celtes.

(2) Ceci n'implique point que la France, par exemple, puisse s'arrêter dans la voie des conquêtes de colonisation, alors que des groupes européens puissants y persévèrent. Que si le Maroc était fatalement, voué à la perte de son autonomie, mieux vaudrait par les Celtes que par l'Anglo-Saxon. Le mouvement d'arrêt doit venir d'ensemble : tant que le plus implacable de nos peuples, l'exterminateur des Rouges de l'Amérique du Nord, des Maoris et des Australiens, étendra son empire, le désintéressement des autres sera duperie. Tout est préférable, pour une race, que de recevoir les lumières de la civilisation par l'entremise de la Grande-Bretagne et de ses dérivés. Il va de soi que l'annexion d'un terroir insalubre, mortel aux Européens, est, malgré des cruautés d'exploitation, un fait bien moins grave, moins exécrable ontologiquement que l'annexion d'un terroir salubre : là où le conquérant ne peut vivre, le vaincu, à l'abri de la cause majeure d'extinction, se maintient, et peut même bénéficier, à la longue, du contact de ses parasites.

(3) [Note de F.M.] : "La Légende sceptique" fut publiée dans La Revue indépendante en 5 parties : du n°33 (juillet 1889) au n°37-38 (novembre-décembre 1889)

J.-H. Rosny, critique littéraire : Edmond Picard in La Revue Indépendante de janvier 1890J.-H. Rosny, critique littéraire : Edmond Picard in La Revue Indépendante de janvier 1890

J.-H. Rosny, critique littéraire : Edmond Picard in La Revue Indépendante de janvier 1890

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