Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné : Gustave Geffroy et Georges Clemenceau

7 Juin 2013, 14:03pm

Publié par Fabrice Mundzik

Georges Clemenceau — "Le Tigre", "Le Père la Victoire" — et J.-H. Rosny aîné se sont rencontrés à plus d'une occasion, grâce à l'intervention de Gustave Geffroy.

Témoignage de J.-H. Rosny aîné publié dans Les Nouvelles littéraires n°610 du 23 juin 1934, puis repris dans "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945) :

 

GEFFROY ET CLEMENCEAU

En relisant de vieilles notes, je m'arrête à la mort de Gustave Geffroy et à ses funérailles, en 1926. Parmi le millier d'assistants, il y en avait un qui attirait tous les regards, un être presque légendaire : Clemenceau, le Père la Victoire.

Geffroy, qui l'admirait frénétiquement et l'aimait de tout son cœur, avait désiré qu'il parlât sur sa tombe. Et Clemenceau était venu.

Il avait alors 85 ans. Le vieillard, souvent malade, avait, ce semble, un moment de répit. Rien ne trahissait la fatigue. La face était reposée, presque placide, malgré les terribles yeux de feu noir ; il était à peine voûté. La vieillesse ne se trahissait que par la lenteur des mouvements et un peu de raideur.

Il parla ; il dit des choses simples et fortes ; il célébra avec émotion le beau talent de Geffroy, qui n'était et n'est pas encore assez connu.

Puis, il me prit, le bras et nous sortîmes lentement du cimetière, par une voie détournée. Il semblait sans amertume.

« L'ingratitude des masses est une chose nécessaire », disait-il.

Et le mot mystère ayant été prononcé, il cita une phrase de je ne sais quel sage oriental : « Il n'y a pas de mystère dans le monde. Le mystère est en toi. »

Je songe, en rappelant ce souvenir, au Clemenceau que j'ai connu personnellement. Il n'était ni brutal, ni sec, ni méprisant. Au rebours, fort courtois, aimant à développer, d'une voix vive, mais cordiale, des idées et des impressions. Il est vrai que, si je l'ai rencontré souvent en tête-à-tête, je n'ai point été de ses intimes.

Le Clemenceau parlementaire, journaliste, polémiste, était, ce semble, un homme d'une intelligence variée, combatif, mordant, sardonique, cruel à l'occasion, plein de mépris pour ses collègues et pour la multitude.

Etonnant manœuvrier, il renversait, insolemment et implacablement, les ministères, sans raison valable et souvent contre toute raison. Sa lutte contre Ferry a été aveugle.

Deux grands épisodes marquent sa vie, l'un admirable, l'autre merveilleux — providentiel, si l'on veut.

Le premier, c'est son redressement. Il était déshonoré. Déroulède, dans un discours fameux, l'avait taxé d'infamie, ses électeurs le vomissaient, ses ennemis, si souvent humiliés, l'humiliaient à leur tour, sa cohorte d'amis s'amincissait et se montrait prudente jusqu'à la couardise, hors quelques-uns qui ne lui avaient rien ôté de leur dévouement et de leur admiration.

Au premier rang, Geffroy. Jamais celui-ci ne le défendit avec plus de vaillante véhémence, jamais il n'eut autant de foi dans son étoile :
— Tu verras ! me disait-il, tu verras ! Il va montrer sa force, il aura raison de toute cette lâche canaille, il montera plus haut qu'avant. Tu verras ! Un tel homme ne tombe point. »

Le Celte aux yeux de flamme bleue regardait d'un air de défi tous ceux qui doutaient de son dieu.

Il eut raison. Clemenceau fut magnifique. Il s'improvisa journaliste, romancier, homme de théâtre, il se révéla polémiste de haute marque.

Les grandes luttes de partisans, caractéristiques de l'époque, lui furent favorables. Ses amis reparurent et se multiplièrent ; il inspira la crainte, parfois la terreur ; il redevint leader politique, ministre et, empêtré par le milieu, ne réussit pas à faire œuvre durable. Du moins, avait-il prouvé la qualité de l'homme, le dur acier de son énergie, la multiplicité de ses dons.

Il serait mort, laissant le souvenir d'un partisan fougueux, étincelant, dominateur, mais point très efficace, sans réussite mémorable.

Le Destin lui réservait une étrange apothéose. Il fut providentiel, comme Joffre, à qui il ressemblait si peu par le tempérament et la forme d'intelligence.

Au début de la guerre, il est, comme nous tous, trompé par les communiqués. Il croit à l'ascendant de nos troupes, il le célèbre ; il a confiance, mais tout change lorsque, enfin, la vérité éclate. Le Tigre reparaît ; ce sera désormais le critique au vitriol, les flèches au curare ; le tombeur de ministères a repris sa véhémence furieuse, ce qui, d'ailleurs, le rend quelque temps fort impopulaire.

Quand l'heure néfaste sonne, quand on entend le tocsin et le glas, sa popularité est revenue. Tous les chefs de file ont essayé leur chance : aucun n'a réussi. Il reste celui-là, le dernier. La multitude le réclame ; elle ne veut que lui ; elle lui accorde une créance sans limite. Ceux du pouvoir hésitent ; ils le redoutent, ils pensent qu'il ne les ménagera point.

Mais la poussée est irrésistible. Il faut céder. Et de le voir au gouvernail, maître de l'heure, déjà la confiance renaît. Elle redouble quand il fait arrêter Caillaux et Malvy. Pour la foule, c'est l'acte révolutionnaire, l'acte de salut public, et peu importe son degré de légitimité....

Geffroy exultait  : la victoire était assurée !
— Il les aura tous, ennemis et alliés, me disait-il un jour que nous revenions de chez Drouant... C'est l'homme de cette guerre... Je l'entrevoyais dès le début !... puis, j'en ai été sûr ! Il lui fallait ce grand rôle pour remplir sa destinée. Sa vie parlementaire était trop mesquine pour qu'il y donnât sa mesure.

Et Clemenceau fait la guerre. La fait-il vraiment ? Je ne sais pas. La comprend-il mieux que nous tous qui n'y voyions goutte ? Je ne le pense pas. Seulement, son énergie apparaît certaine ; il accorde tous les sacrifices que l'armée exige ; il fait taire les meutes parlementaires, versatiles, contradictoires, sans cesse hésitantes. Ce Clemenceau, nerveux, qui dort mal, dont la santé est chétive, qui perd si vite son sang-froid dans la colère et qui aurait mal commandé une armée, est alors le bon entraîneur d'un peuple qui le suit avec fanatisme.

Son prestige joue un rôle immense, arrête la panique, fait du courage, épouvante les espions et les traîtres.

Après la guerre, après Versailles, on le lâcha. Il s'en fut mourir dans son coin après un grand voyage en Asie, dans l'Archipel, saisi d'une curiosité « planétaire », si j'ose dire, à un âge où les autres s'ankylosent. Durant ce voyage, il tomba gravement malade. Au médecin qui lui recommandait de regagner au plus vite la France, il répondit :
— Je ne vous demande pas de me donner des conseils, je vous demande de me guérir.

Il s'était mis aussi à écrire : mémoires, impressions, philosophie, toute une œuvre.

Quelle persistance de vitalité, voire de jeunesse, ne supposent ce long voyage et ce grand travail ! C'est cette vitalité qui explique à la fois l'homme et son destin : elle lui permit de jouer, à l'âge de la décrépitude, le grand rôle de sa vie, et le premier rôle dans une des plus formidables tragédies humaines de tous les temps : il joua au hasard, dans l'enchevêtrement immense et vertigineux des faits qui dépassaient, de loin, toutes les prévisions et tous les calculs.

Georges Clemenceau, gravure par Veraudan.

Georges Clemenceau, gravure par Veraudan.

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

J.-H. Rosny aîné : "Geffroy et Clemenceau" in "Portraits et souvenirs" (Compagnie Française des Arts Graphiques - 1945)

Commenter cet article