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J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné - Le Nyctalope (1919)

13 Novembre 2019, 09:48am

Publié par Fabrice Mundzik

« Le Nyctalope », de J.-H. Rosny aîné, fut publié dans La France Libre du 22 septembre 1919.

Un autre conte de Rosny, « Nocturne », évoque aussi les nyctalopes : « Il y a bien des nyctalopes [...] pourquoi n'y aurait-il pas dans l'humanité des êtres plus nocturnes que d'autres. » (Texte à lire en intégralité sur ce blog)

Le Nyctalope

Ils s’étaient égarés dans cette forêt palustre où, continuellement, il fallait contourner des mares. Vers le soir, ils arrivèrent dans une auberge aussi sinistre que les anciennes ventas des sierras ibériques.

L’hôtesse, pareille à une vieille Malaise rôtie par les soleils, leur servit une omelette au jambon sombre, du pain gluant, un vin qui emportait la bouche...

Il y avait trois hommes dans ce logis, le père et ses deux fils, trois individus trapus, noirs, velus, aux profils de lynx, aux yeux jaunes... Ils se tenaient à l’autre extrémité de la salle basse. Par intervalles, ils jetaient des regards strabiques vers les voyageurs.

— Ça sent la tanière, ici ! chuchota Louis Lameran lorsque, le souper fini, ils se trouvèrent seuls dans une chambre aux solives vermoulues.

— Il s’agit d’être sur ses gardes ! répondit Jean Gaverne. Heureusement, j’y vois la nuit,

Il était nyctalope, non par une maladie de l’œil, mais par une vision de chat ou de renard. Ni lui ni son compagnon n’étaient taillés en force. Comme armes, Lameran avait un revolver, avec lequel il était incapable de viser, et Gaverne un gros gourdin, mais il ignorait l’art du bâtonniste. En somme, c’étaient des hommes pacifiques, peu exercés, que trois bandits robustes massacreraient ses grand’peine.

Ils fermèrent la porte du mieux qu’ils purent. Pas de verrous et une serrure branlante :

— Bah ! fit le nyctalope... il ne faut pas se fier aux apparences... Nous rirons demain de nos inquiétudes.

Louis haussa mélancoliquement les sourcils. C’était un observateur attentif : il avait surpris des signes suspects.

Après avoir barricadé la porte avec un malheureux petit lavabo et bouclé les volets en bois plein, ils se couchèrent. Jeunes encore, et fatigués, ils s’endormirent vite...

Un craquement éveilla Lameran au milieu de la nuit. Il se dressa... il épia les ténèbres... Le craquement se renouvela. Puis, une lueur très vague se fit, qu’il devina venir d’une baie ouverte, baie qui pourtant n’était pas dans la direction de la porte. Enfin, il entendit un bruit léger et mou, qui décelait la marche de pieds nus...

Les cheveux hérissés, la gorge aussi sèche qu’un bloc de chaux, il saisit son revolver. Il ne voyait rien — rien que la baie confuse où ils ne devaient plus être...

Subitement, une main rude s’abattit sur sa paume et arracha le revolver avec une rapidité fantastique...

Effaré, abasourdi, en proie à l’instinct, Louis roula sur lui-même, s’effondra dans la ruelle et se glissa sous le lit.

La scène devint fantastique. On entendait distinctement les pas mous ; le lit de Lameran fut ébranlé ; puis une détonation retentit, suivie d’un cri de détresse et de la chute d’un corps...

Les pas s’accélérèrent ; bientôt, il y eut une seconde détonation... une fuite... des blasphèmes... un piétinement sur l’escalier... enfin un troisième coup de revolver, une clameur d’agonie...

Malgré son épouvante, Lameran était sorti de sa retraite... Sûr qu’on massacrait son compagnon, il cherchait à le secourir, au péril de sa vie... il se heurtait dans les ténèbres, aux chaises, au lavabo, au lit de Gaverne il rauquait :

— Au meurtre ! Au meurtre !

Une voix grave l’interrompit :

— Rassure-toi, mon pauvre camarade... nous sommes sauvés...

Une allumette craqua, l’antique chandelle jeta dans la chambre ses lueurs fuligineuses. Avec une stupéfaction indicible, Louis aperçut sur le soi les cadavres de deux des bandits, le père et un des fils.

Jean Gaverne se tenait là, livide, le revolver au poing. Il eut un rire convulsif et balbutia :

— C’est un rêve... Je ne me connaissais pas !... Quand ils ont ouvert cette porte cachée dans la muraille... JE LES ATTENDAIS. Je les ai vus venir, je suivais chacun de leurs mouvements, tandis que je ne leur étais visible qu’à de brefs intervalles et très confusément... C’est alors que j’ai eu l’idée du revolver... je te discernais avec netteté... je t’ai arraché l’arme et je suis parvenu à les abattre tous trois... moi qui n’atteindrais pas un sanglier à deux mètres !... C’est que j’ai pu tirer à bout portant, en les attaquant chaque fois sur le côté... sans qu’ils me vissent... A peine si j’ai eu peur, figure-toi ! J’eus dès leur arrivée le sentiment d’une supériorité écrasante : j’étais comme un voyant qui se battrait avec des aveugles !

Une lamentation funèbre s’éleva dans une chambre voisine, un hurlement de louve au fond des bois...

L’hôtesse sauvage pleurait les fauves !

J.-H. Rosny aîné - Le Nyctalope (1919)

J.-H. Rosny aîné - Le Nyctalope (1919)

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