Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
J.-H. Rosny

Robert Kemp - Préhistoire... (1940)

14 Février 2018, 22:12pm

Publié par Fabrice Mundzik

« Préhistoire... », par Robert Kemp, est paru dans Le Temps du 18 février 1940.

Préhistoire...

Un soir, dans un théâtre dont l'orchestre penche fortement, je me trouvais placé derrière Rosny ; et j'admirais son crâne superbe, ove d'ivoire où collaient quelques algues de cheveux noirs. L'occasion était rare de rencontrer, en pareil lieu, si tard, le vieillard rêveur que la surdité éloignait des plaisirs en commun. Je rêvais, séparé de lui par si peu de chair et si peu d'os, à ce cerveau laborieux ; et à ses longs travaux, si mal récompensés.

Jamais la réputation de Rosny aîné n'a percé l'indifférence du grand public, atteint le cœur de ce monstre puéril, incurieux et sans pitié, qui a toujours mieux aimé enrichir les lanceurs de chansonnettes que les romanciers philosophes.

Je m'efforçais de me rappeler quelques-uns des récits préhistoriques, pleins de géants roux dont les poitrines sont orageuses, dont les bras, armés de silex, sont robustes comme ceux des orangs ; et cette Guerre du feu, où les humains s'appellent Naoh et Aoûn, sons à peine formés, bâillements de faim et grondements d'amitié.

Optimiste, comme on l'était à la fin du dix-neuvième siècle, Rosny posait dans le cœur des brutes les premières cellules de la pitié, de l'altruisme, qui devaient, en cent mille et des ans, devenir les effusions généreuses d'un Michelet et la confiance de Hugo.

N'ayant pas sous la main la Guerre du feu, ni les Xipéhuz, qu'on désigne pour ses chefs-d’œuvre, j'ai relu tout à l'heure, dans les premiers numéros du Bambou, un autre récit — ce n'est sûrement pas l'un des meilleurs — des « âges farouches », comme il disait. Parce qu'il les croyait disparus à jamais, il osait leur donner cette épithète horrifique et méprisante.

Il faut avouer, d'abord, que le papier, aussi doux sous les doigts que les touches d'un clavier, et les gravures délicates du Bambou m'ont fait soupirer. Voilà ce qu on avait, pour deux francs cinquante, en 1893. Paysages montagneux ; clartés et ombres bien distribuées ; figures nues, d'un style « Cormon » un peu périmé, mais justes de proportions, solidement dessinées ; un texte assez difficile, empâté d'adjectifs et d'adverbes, mais correct, quoique riche, et bien peignant.

Une foule de frontispices et de culs-de-lampe imaginés avec intelligence, et réalisés avec goût. Partout les marques de l'esprit et de la main de l'homme, du savoir, du désir de bien faire ; et l'intervention si discrète de la machine qu'on ne songeait pas à elle. La servante avait simplement réalisé le miracle de la « multiplication » de ce petit gâteau littéraire et plastique... L'année 1893 fut une année civilisée.

Et le récit s'appelle « Eyrimah », qui est le nom d'une jeune lacustre, qu'un guerrier des montagnes aimera. Avec une allégresse d'enfant, Rosny s'est amusé à forger des noms d'âge de pierre, rugueux aux gosiers français de son temps, qui roucoulaient Verlaine : Ver-Skag, Khan-Uh, Berg-Got, Wid-Horg, In-Kelg sont ceux des lacustres, qui plongent dans la vase fraîche, et nagent comme des truites entre les pilotis ; Hsilborg, Tawr, Lutghow, Tholrog ceux des blonds de la montagne, ennemis des bruns du lac. Peuples envahisseurs.

Entre les chairs pâles et les chairs bronzées, haine instinctive, inapaisable. Convoitises, attaques soudaines... Une tactique qui se développe par des sentiers de neige, le long des glaciers, sur les rives marécageuses. Avant de combattre, les plus violents font au dieu Ham-Do, qui protège la terre et les eaux, un sacrifice humain, et arrachent les cœurs de cinq prisonniers...

Telles sont les horreurs que s'obligeait à imaginer le bon Rosny.

Je me demande si, à l'heure d'aller, comme le guerrier Gateln, « rejoindre ce qui, depuis des millions de siècles, a vécu et disparu », il ne s'est pas cru revenu au temps de Tholrog, au temps des Ariès et des Ou-Loâ prolifiques ? Les sacrifices humains n'ont-ils pas été accomplis, le jour où, de sa main, le chef des peuples germains a abattu ses meilleurs amis, offrande propitiatoire au vieux dieu de sa race ? Est-ce que l'humanité n'est pas repoussée, par une masse de voraces, saisie de vertiges, enivrée de discours comme les hordes de Tholrog et de In-Kelg, vers les âges farouches ? Ne veulent-ils pas, ces barbares de l'Est, précipiter le retour éternel ?

« La paix se fit, dit Rosny. Elle n'enleva rien au territoire des Ou-Loâ, mais elle fut avantageuse à la liberté des montagnards... » Sans doute, ce jour-là, tant de milliers d'années avant 1919, pensait-on fonder la paix éternelle. Mais le fils aîné d'Eyrimah et d'In-Kelg n'avait pas vingt ans...

Robert Kemp - Préhistoire... (1940)

Robert Kemp - Préhistoire... (1940)

Commenter cet article