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J.-H. Rosny

Robert Dieudonné - Les Nuits et les ennuis d'un candidat au prix Goncourt (1928)

10 Mai 2016, 22:19pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Les Nuits et les ennuis d'un candidat au prix Goncourt", signé Robert Dieudonné, est paru dans La Vie parisienne du 17 novembre 1928.

A lire aussi :

Testevuide "Pour le prix Goncourt" (1906)

Manuel du parfait candidat, par Jules Rivet

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Robert Dieudonné - Les Nuits et les ennuis d'un candidat au prix Goncourt (1928)

Les Nuits et les ennuis d'un candidat au prix Goncourt

... Depuis que j'ai décidé de poser ma candidature pour obtenir le prix Goncourt, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne travaille plus, je ne vis plus. Ou plutôt je vis double. Les journées sont trop courtes pour faire tout ce que je voudrais faire ; je tremble en décachetant la lettre la plus insignifiante, un coup de téléphone me fait battre le cœur.

Si je veux souffler un instant, mon éditeur me relance ; si j'hésite à faire une démarche, mes amis tombent d'accord sur ce point que, quand on veut obtenir quelque chose, il faut s'en donner la peine.

Quand j'avais commencé à écrire mon roman, j'avais déjà éprouvé quelques désagréments. J'en avais soumis le plan à quelques intimes qui déjà avaient fait une carrière dans les lettres.

L'un d'eux a secoué la tête :

— Un roman mondain ? Tu peux te fouiller pour avoir la voix de Descaves... et il a une influence considérable...

Alors j'avais refait mon scénario. Le marquis était devenu un ancien communard et la jeune femme habitait une soupente rue Saint-Nicolas, au lieu de vivre dans un luxueux appartement de la rue de Villersexel.

Mais un autre camarade a souri :

— Il n'y a pas que Descaves ! il y a aussi Daudet : si tu crois l'avoir, avec ton communard et la rue Saint-Nicolas.

J'ai encore remanié mon canevas avec l'espoir de plaire à tout le monde ; mais, le premier résultat acquis, c'est que mon roman ne me plaît plus : il est boiteux, il sent à la fois la crasse et les parfums trop chers... Mais si je me mets à le débiner moi-même, qu'est-ce qu'en pourront dire les autres !

* * *

Le hasard m'a fait entrer chez le coiffeur de J.-H Rosny, l'aîné. J'ai remarqué le garçon qui rasait l'académicien ; il s'appelle Alfred. Tous les matins, moi qui me rasais moi-même depuis ma tendre jeunesse, je traverse Paris pour venir rue de Rennes me faire faire la barbe par Alfred.

Il a le tort de me pincer le bout du nez avec ses doigts gras, mais il m'a promis qu'il dirait un mot à J.-H. ; aussi lui donne-je des pourboires royaux.

* * *

Je lui ai aussi donné mon livre avec une dédicace lyrique. Il a fait lire mon roman par sa femme, parce que lui, le soir, il va faire un billard dans un café. Sa femme n'a pas trouvé l'œuvre dépourvue d'intérêt. Mais Alfred m'a dit :

— Si vous étiez coiffeur, comment que vous pourriez en connaître des types à mettre dans vos bouquins.

Après tout, puisqu'il y a des femmes qui passent un mois chez les filles...

Mais ce qu'il m'importait, de savoir, c'était ce qu'avait pu dire J.-H. l'aîné, de mon livre.

Ah ! il ne s'est pas compromis, il a répondu :

— Oui... je l'ai lu !

Ce qui est déjà quelque chose !

Il peut trouver mon roman de premier ordre et ne pas confier ses impressions à son barbier.

Celui-ci d'ailleurs n'a peut-être pas su l'interroger... Ah ! si j'étais garçon coiffeur...

Robert Dieudonné - Les Nuits et les ennuis d'un candidat au prix Goncourt (1928)

Robert Dieudonné - Les Nuits et les ennuis d'un candidat au prix Goncourt (1928)

Je suis parti pour Bruxelles, avec l'espoir de rencontrer Léon Daudet. Mais le maître d'hôtel du restaurant de la Faille Déchirée où l'exilé prend la plupart de ses repas, m'a fait comprendre que l'écrivain avait horreur qu'on le dérangeât pendant qu'il mangeait.

— Ce qui serait, le meilleur, mon fils, c'est que tu casses le nez à une statue, ça vous ferait connaître et il te donnerait sa voix.

Je suis rentré en France et j'ai cherché une statue propre à m'attirer la sympathie de Léon Daudet.

Mais quand j'ai vu comment tournait cet iconoclaste, j'ai préféré renoncer à la voix de Daudet...

Si j'ai les neuf autres, hein ?

* * *

Le malheur, c'est que la plupart de ces messieurs ne sont plus de la première jeunesse et qu'on ne peut pas leur envoyer une amie dévouée pour les convaincre.

Je connais une jeune artiste de l'Odéon qui était prête à se dévouer pour moi. Je ne vous dirai pas chez qui d'abord elle est allée ! mais une épouse impitoyable lui a fermé la porte au nez.

— On dit comme ça qu'on vient pour le prix Goncourt, mais, avec moi, ma petite, ça ne prend pas !

* * *

J'ai tenté de rencontrer Ponchon au café. Prudemment, il a changé de taverne au moment de la campagne électorale.

Je suis allé à Beauvais voir Ajalbert, il était à Paris : je l'ai cherché à Paris, il était reparti pour Beauvais.

Gaston Chérau est dans le Poitou, Descaves est au théâtre, Rosny jeune a fermé sa porte, Courteline ne reçoit pas...

Mais la valeur d'un livre s'impose !...

* * *

Toutefois il faut se métier de dangereux rivaux.

Aussi ai-je écrit ce matin une dizaine de lettres rigoureusement anonymes dans lesquelles je laisse entendre que mes plus redoutables concurrents sont entretenus par des filles, à moins qu'ils ne soient invertis. Je sais aussi bien que personne, que ce sont là des procédés un peu bas, mais puisqu'on les emploie contre moi, je me demande pourquoi je prendrais des ménagements.

Relevons nos manches : on patauge dans la boue ? pataugeons !

— Imbécile ! m'a dit un de mes aînés, au lieu de poursuivre le prix Goncourt, il fallait t'occuper plutôt du prix Fémina. Il est donné par des femmes : jeune et séduisant comme tu l'es...

Évidemment ! c'est une erreur de diagnostic de ma part... Si je n'ai pas le Goncourt cette année, je ferai ce qu'il faut pour avoir le Fémina l'an prochain...

Seulement toutes ces dames auront un an de plus et si quelques-unes prennent la cour que je leur ferai au sérieux, j'ai peur au dernier moment d'avoir des défaillances...

Ah ! quand vraiment on se consacre à la littérature... l'existence n'est pas rose !

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