Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
J.-H. Rosny

Henri Renou "Perdu dans la forêt vierge" (1915)

1 Février 2015, 15:06pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Perdu dans la forêt vierge", de Henri Renou, fut publié dans l'almanach Vermot 1915.

Il est accompagné de 4 illustrations, malheureusement non signées.

Le rapport avec J.-H. Rosny ?

Les explications se trouvent à la suite de ce texte...

Le contenu de l'almanach Vermot de 1915 est détaillé sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière.

Henri Renou "Perdu dans la forêt vierge" (1915)

Il y avait trois semaines que j'avais débarqué dans la petite ville de Santarem, située sur la rive droite de l'Amazone, au confluent du grand fleuve et de la rivière Tapajaz, lorsque je fus invité par un fazender (planteur brésilien) d'origine française à faire un séjour dans sa propriété distante de vingt kilomètres environ du joli port brésilien.

M. Emile Darsans, fils d'un négociant bordelais établi au Para, avait obtenu en sa qualité de citoyen brésilien naturalisé, une concession importante sur les bords du Tapajaz, concession sur laquelle il avait commencé la culture du cacao et de la canne à sucre. En plus, il avait monté une scierie mécanique pour y débiter les superbes bois d'acajou et de palissandre que les forêts voisines lui fournissaient en abondance.

La famille du fazender se composait de sa femme, une aimable Brésilienne, de quatre enfants, trois garçons et une fille, ainsi que d'un précepteur, jeune homme de nationalité suisse, très instruit et intelligent, qui prêtait également son concours à M. Darsans pour la direction de l'établissement.

Admis dans l'intimité de cette colonie en miniature, il me semblait retrouver en terre lointaine le charme de la patrie et les agréments d'une société française.

Huit jours après mon installation à Villa-Bella, nom de la propriété, Tomy, l'aîné des garçons, un superbe adolescent de quatorze ans, vint me réveiller à l'aube du jour en s'excusant de sa brusque irruption dans ma chambre. Mais il n'y avait pas de temps à perdre si je voulais prendre part à l'expédition résolue à l'heure même.

Le faitor (surveillant des ouvriers) venait d'annoncer à M. Darsans que, pendant la nuit, une troupe nombreuse de quéchados, ou cochons sauvages, avait envahi un champ de cannes et dévoré ou détruit une grande partie des tiges, après quoi toute la bande s'était retirée dans la forêt pour y attendre, sans doute, l'occasion de renouveler son acte de piraterie.

Sur l'heure, le maître de la maison avait décidé de donner la chassé aux quéchados, et, par une battue en règle, de se débarrasser de ce voisinage compromettant.

En quelques minutes je fus habillé et je me rendis aussitôt dans la salle à manger où l'état-major des chasseurs se trouvait déjà réuni : il se composait de M. Darsans, de M. Gleyrolles, le précepteur, de Pedro da Silva, le faitor et de Tomy et Georges, les deux aînés des garçons ; le second n'avait que douze ans, mais était déjà familiarisé avec l'usage d'un fusil et son père avait consenti à lui faire partager les exploits de la journée.

Le passage des quéchados était, du reste, facile à reconnaître ; les empreintes de leurs pieds, les tiges broyées par leurs courtes mais solides défenses, nous conduisirent jusqu'à la lisière de la forêt voisine où toute la bande, bien repue, avait dû s'engouffrer après s'être désaltérée dans une mare formée par un ruisselet sortant de l'épaisseur du bois. Le piétinement qu'on remarquait, tout autour, ne laissait aucun doute à ce sujet.

Les chiens, lâchés, pénétrèrent immédiatement sous la masse sombre du feuillage, suivis des rabatteurs qui s'avançaient en poussant des cris et en frappant les massifs de verdure à coups de bambou. Tous remontaient sur la droite du mato (forêt vierge) pendant que nous, les chasseurs, devions y pénétrer un peu plus bas de façon à recevoir le gibier troublé dans sa quiétude.

Les cochons sauvages ou quéchados ont, en effet, l'habitude de courir pendant la nuit à la recherche de leur nourriture ; pendant la journée, au contraire, ils se retirent dans les fourrés les plus épais, dans les lieux humides, de préférence, et là ils dorment jusqu'à ce que la faim les aiguillonne de nouveau.

Avant de pénétrer sous le dôme de feuillage sombre que nous avions devant nous, M. Darsans m'invita à faire comme lui et ses compagnons, c'est-à-dire à enlever mes bottes, avec lesquelles, disait-il, il me serait impossible de faire deux pas sur le sol gras et glissant que nous allions rencontrer.

Des cris et des aboiements nous les annoncèrent enfin et une partie du troupeau affolé vint tomber sur notre ligne.

Placé à l'extrémité de celle-ci, j'aperçus, pour ma part, trois ou quatre de ces quadrupèdes arrivant de toute la vitesse de leurs courtes pattes.

Henri Renou "Perdu dans la forêt vierge" (1915)

Ayant rapidement épaulé mon fusil, je tirai successivement les deux coups que, de prime abord, je crus perdus, car les quéchados passèrent à côté de moi comme si de rien n'était. L'un d'eux pourtant avait été atteint, car je l'aperçus bientôt boitant, avec une jambe cassée, cherchant à gagner un amas confus de fougère arborescente.

Comme il représentait, selon toutes probabilités, la seule victime que j'aurais à présenter à mes compagnons, je tenais à parachever ma victoire ; c'est pourquoi, glissant deux nouvelles cartouches dans le canon de mon arme, je me dirigeai vers le quéchado pour en finir avec lui. Mais ce diable d'animal avait fait bon usage des trois membres qui lui restaient pour se faufiler sous la fougère où il poussait des grognements de colère.

Ne pouvant tirer à cause de l'épaisseur des larges feuilles, je fis un détour en enjambant péniblement des lianes enchevêtrées pour le prendre à revers.

Quand je l'aperçus de nouveau, il avait une jolie avance sur moi, mais gêné par sa patte cassée il ralentissait son allure, tant et si bien que je pus l'approcher d'assez près pour l'abattre d'un dernier coup de fusil.

Ayant attaché les quatre pattes avec mon mouchoir, je songeai à rejoindre mes compagnons avec ma bête sur le dos, mais alors seulement je remarquai que depuis un certain moment déjà je n'entendais plus les détonations des chasseurs, ni les cris des rabatteurs. L'ardeur de la poursuite m'avait entraîné assez loin ; jetant les yeux autour de moi, je me sentis dans une solitude effrayante.

La marche se trouvait à chaque instant entravée par ces obstacles auxquels venaient s'ajouter la rencontre des arcabas, racines géantes des arbres. Les colonnes de la forêt vierge ne s'implantent pas dans le sol primitif, comme les pins ou les chênes de nos pays. Leurs troncs ne pourraient s'élever à une pareille hauteur, et supporter le poids de leur cime ainsi que celui des végétaux parasites, si la nature prévoyante n'avait pris soin d'élargir leur base. Les racines, au lieu de s'enfoncer brusquement dans le sol, serpentent au loin et viennent s'accoler au tronc, avec lequel elles font corps, produisant des saillies qui ressemblent à des contreforts naturels.

Je me lançai dans la direction que je croyais la bonne ; le silence se faisait plus impressionnant ; la peur commençait à envahir mon cerveau. Sauf deux dernières cartouches que je conservai à tout hasard, j'avais brûlé les autres pour attirer l'attention de mes amis. Hélas ! ces signaux d'appel étaient restés sans écho.

Il y avait beau temps aussi que, n'ayant plus la force de le porter, j'avais abandonné mon gibier ; enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai et m'assis sur une des grosses racines dont je viens de parler pour réfléchir à ce que je devais tenter. Il n'y avait plus à douter... je m'étais égaré dans l'inextricable mato et, sans doute, on me cherchait du côté opposé à celui où j'étais.

La journée s'était avancée à mon insu, le bois se faisait plus sombre. Un gros serpent noir qui, tout à coup, se mit à ramper près de moi m'arracha un cri de terreur qui l'effraya lui aussi, car, aussitôt sa tête large et plate et son corps gluant disparurent sous un tronc pourri couché près de là. Ce reptile et quelques crapauds énormes furent les seuls êtres vivants que j'aperçus alors ; ni oiseau ni singes ne se faisaient entendre dans cette effrayante solitude. Mais, j'allais oublier les araignées, de véritables monstres comme jamais je n'aurais pensé qu'il pût en exister !... Quelques-unes, de la circonférence d'une petite assiette, me regardaient, menaçantes, avec des yeux méchants, gros comme de gros pois. J'en écrasai une sous la crosse de mon fusil, et son corps claqua comme un fouet !

Quelle situation, mon Dieu ! Je pleurai abondamment, je l'avoue, car je n'osais plus faire un pas en avant, ni en arrière, de crainte de m'éloigner davantage du secours espéré. La faim commençait aussi à me tenailler ; je réussis à trouver à la place où j'étais quelques-unes de ces amandes qui poussent en terre et sont connues en Europe sous le nom de « noix de Brésil ».

Avant que l'obscurité fût complète, j'avais pensé à m'arranger un gîte pour la nuit : grimper sur un arbre, il n'y fallait pas songer à moins d'être transformé en quadrumane... Non! j'avisai deux grosses racines se rejoignant au tronc de façon à former un sommet d'angle, et je m'allongeai entre les deux arcabas comme dans une couchette de navire.

Henri Renou "Perdu dans la forêt vierge" (1915)

De temps en temps, j'enflammais une allumette pour regarder l'heure à ma montre, et alors un bruissement rapide, à mes côtés, m'annonçait la présence d'un animal quelconque qui me tenait société. Enfin la nature triompha de la peur et je m'endormis.

De ce sommeil lourd et profond, je ne me rappelle rien, si ce n'est qu'a un moment donné, je sentis un corps doux et tiède sur ma joue, ainsi qu'une légère démangeaison derrière l'oreille, comme si un liquide chaud coulait sur mon cou. Au mouvement de bras que je fis alors, je crus entrevoir un corps effleurant mon visage et comme deux ailes d'oiseau. Je dis que je crus... car je retombai aussitôt dans un sommeil presque léthargique.

Le soleil, déjà haut sur l'horizon, avait enfin percé la voûte sombre de la forêt, quand l'un de ses rayons, frappant en plein sur ma figure, vint me tirer de la stupeur dans laquelle je demeurais anéanti. Depuis un certain temps, je ne dormais plus, réveillé par un grand mal de cœur qui me donnait envie de dormir. D'où venait donc ce malaise ? Dans un mouvement que je fis pour me retourner, j'aperçus mon épaule gauche et une partie de ma poitrine couvertes de sang ; du mien, certainement, je le devinais à mon état de faiblesse. Ce dernier était tel que je n'avais pas même la force de lever la tête... j'avais l'impression d'un homme saigné à blanc, celle d'un être qui s'en va mourir tout doucement.

Je restai donc plongé dans un état qui n'était ni la veille, ni le sommeil, lorsqu'un aboiement répété, puis un museau de chien qui vint me flairer m'annoncèrent des sauveurs. Quelques minutes après, MM. Darsans et Gleyrolles, suivis de plusieurs hommes de la fazenda, étaient réunis autour de moi, avec les excellents limiers qui avaient retrouvé ma piste.

En m'apercevant, M. Darsans s'était écrié :

— Oh ! le pauvre garçon, il a eu affaire avec le vampire-sceptre.

Ce roi des vampiriens dont la taille n'a jamais moins de soixante-dix centimètres d'envergure, s'attaque indifféremment aux animaux et aux êtres humains, appliquant son museau en ventouse sur les parties les plus délicates de l'individu.

Tout en donnant ces renseignements, le fazender me pansait délicatement, après m'avoir fait avaler un verre de rhum qui dissipa l'insupportable nausée.

— Ce n'est pas tant le sang que vous a pris le vampire, poursuivit l'excellent homme, que celui que vous avez perdu depuis son départ, qui vous a mis en pareil état de faiblesse, mais rassurez-vous, dans deux ou trois jours, il n'y paraîtra plus rien. Pour le moment, il s'agit de se réconforter un peu.

Alors, par petites bouchées, M. Darsans me fit manger un sandwich qu'il arrosa de vin de Porto.

Après quoi, un brancard fut improvisé, et deux des plus robustes porteurs me transportèrent avec toutes les précautions imaginables.

En route, M. Gleyrolles me raconta que, dès la veille, en ne me voyant pas revenir, on s'était mis à ma recherche ; malheureusement les chiens s'étaient lancés sur une fausse piste ; à la nuit on avait du s'arrêter. Dès la pointe du jour les recherches avaient recommencé après avoir fait flairer, un de mes vêtements au meilleur limier, qui bientôt avait retrouvé ma trace, y compris le corps de mon quéchado.

Sans m'en douter, j'avais fait un trajet relativement très long dans ce mato endiablé qui avait failli devenir ma dernière étape.

Henri RENOU.

Henri Renou "Perdu dans la forêt vierge" (1915)

Revenons-nous un instant sur un court passage :

« Je le devinais à mon état de faiblesse. Ce dernier était tel que je n'avais pas même la force de lever la tête... »

« le vampire-sceptre […] Ce roi des vampiriens dont la taille n'a jamais moins de soixante-dix centimètres d'envergure, s'attaque indifféremment aux animaux et aux êtres humains, appliquant son museau en ventouse sur les parties les plus délicates de l'individu. »

Comme ne pas penser à "La Contrée prodigieuse des cavernes" (1893) :

L'explorateur Alglave dont la « main cherche autour de lui ; elle rencontre une fourrure de soie, elle se retire avec un peu d'horreur. Il devine que les vampires s'abattent sur ses compagnons, que tantôt ils vont s'abattre sur lui-même et se nourrir de son sang. Il veut se lever, il étend les deux bras, mais sa faiblesse est extrême, et il retombe, il s'affaisse dans un profond sommeil, non sans avoir senti sur son cou, sur sa poitrine, un poids mou, tiède, une palpitation de bête qui fait sans peine sa proie du roi de la création. »

Ainsi qu'à "L'Étonnant voyage de Hareton Ironcastle" (1922) :

« — Hareton ? demanda-t-il.

— Il est là-bas… avec l'expédition, gémit-elle… plongé dans un sommeil léthargique… Depuis hier, nous ne pouvions plus avancer…

Darnley secoua la tête et ses sourcils se froncèrent.

— Ce sont elles ! grommela-t-il. Vous avez pénétré sur une terre momentanément interdite… Elles se sont défendues…

— Qui ? demanda Muriel.

— Les mimosées… Il faut les connaître et leur obéir… »

Oui... comment...? Difficile de ne pas faire le rapprochement !

Certaines idées, à certaines périodes, étaient tout simplement dans l'air du temps.

Commenter cet article