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J.-H. Rosny

Albert Dubeux "Maurice Renard" (1931)

18 Février 2015, 09:21am

Publié par Fabrice Mundzik

"Maurice Renard", par Albert Dubeux, fut publié dans L'Alliance littéraire n°2, en 1931.

La revue L'Alliance littéraire était éditée par Eugène Figuière, sous la direction d'Alexandre Mercereau.

Cet article n'est pas illustré, la photographie ci-dessous provient du site Paris en images.

A lire aussi :

Maurice Renard "Anticipations" (1925) & Paul Reboux "Maurice Renard" (1925)

Maurice Renard & Albert-Jean "Le singe" (1925)

Photographie de J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard (1936)

Brève : J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard (1938)

... ainsi que :

Camille Mauclair "La question morale dans le Roman" (1902)

Hubert Mattey "Essai sur le merveilleux dans la littérature Française depuis 1800" (Payot - 1915)

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" (1926)

... et :

Maurice Renard à Oléron, sur le Blog Montmartre secret.

Albert Dubeux "Maurice Renard" (1931)

« Maurice Renard est le premier romancier de notre époque. »

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.

Les œuvres littéraires sont des paysages : celle de Colette ressemble à un jardin mouillé où l'on respire voluptueusement les chauds parfums qui montent le soir de la terre féconde ; Les Croix de bois font surgir devant nos yeux l'horreur boueuse des plaines éventrées par la folie destructrice des hommes ; tel ouvrage est lumineux comme une route de Provence bordée d'amandiers en fleurs, et tel autre par sa platitude rappelle la campagne beauceronne. L'œuvre de Maurice Renard évoque l'image d'une haute falaise, la nuit, au bord de l'océan : à nos pieds frissonne la mer avec son mystère glauque, ses enchantements et ses traîtrises ; au-dessus de nous, un ciel lourd pèse comme une menace ; mais là-bas, à l'horizon, brille l'œil rouge du phare où se devine, réconfortante, une présence humaine. La mer, c'est l'imagination de Maurice Renard, si puissante, qu'elle semble parfois une force déchaînée devant laquelle on recule avec un peu d'effroi, — le phare, c'est l'intelligence lucide, le sens critique, poussé souvent jusqu'à l'humour, qui ne l'abandonnent jamais.

Imagination, sens critique ; la fantaisie la plus audacieuse disciplinée par la plus exigeante raison, voilà ce que nous offre dans chacun de ses livres l'auteur du Péril bleu, et il ne fallait rien de moins que l'union de ces deux qualités, — si opposées qu'elles co-existent bien rarement en équilibre chez le même homme, — pour assurer à Maurice Renard la première place dans ce genre où il s'est illustré : le roman d'hypothèse scientifique.

Nous disons roman d'hypothèse scientifique, et non roman scientifique tour court. Il y a une nuance. Le roman scientifique, c'est celui de Jules Verne, où l'hypothèse n'est jamais bien hardie : dans la plupart des ouvrages qui firent sa réputation, Jules Verne s'est contenté de supposer accomplie telle ou telle prouesse tout près d'être effectivement réalisée par ses contemporains, en admettant, par exemple, l'existence d'un sous-marin à l'heure même où les ingénieurs cherchaient à construire des navires de cette sorte. Si l'on peut dire, il a toujours accouché la science avant terme, sans beaucoup devancer l’œuvre de la nature.

Bien différente est la tâche des romanciers d'hypothèse scientifique ; bien plus vaste, bien plus difficile d'accès est leur domaine. Si l'on considère l'univers partagé en trois zones correspondant aux degrés classiques de la connaissance, il existe trois sortes de choses : celles que nous savons, celles dont nous doutons, celles que nous ignorons, — ces dernières de beaucoup les plus nombreuses, en dépit des apparences, « car la science a moins pour effet de nous renseigner sur la nature des choses que d'en découvrir de nouvelles au sujet de quoi elle ne peut rien nous apprendre » (1). Exemple l'électricité.

C'est dans le domaine des choses ignorées ou douteuses que le romancier d'hypothèse scientifique ira chercher la matière de ses ouvrages, et c'est sur ce terrain que s'exerce depuis vingt ans l'activité de Maurice Renard. « Amateur d'insolite et scribe de miracles », comme il s'est défini lui-même, il a débuté dans les lettres par un recueil aujourd'hui introuvable. Fantômes et Fantoches dont toutes les nouvelles ne sont pas de la même valeur, mais qui contient ces trois perles : Le Bourreau de Dieu, La Fêlure, — étude troublante jusqu'au malaise de la fusion qui se produit entre le réel et l'imaginaire dans un cerveau touché par les premières atteintes de la folie, — et Les Vacances de M. Dupont, où l'on voit un infortuné savant dévoré de nos jours, en pleine Auvergne, par un monstre antédiluvien (entre parenthèses, l'histoire intéressa si fort Conan Doyle qu'il en tira tout un roman, Le Monde perdu). [à ce sujet, lire le DOSSIER : J.-H. Rosny aîné et Sir Arthur Conan Doyle]

On connaît mieux les créations suivantes de Maurice Renard : le Docteur Lerne, interchangeant les cervelles de ses victimes et, pour se venger d'un rival trop heureux, logeant les méninges de celui-ci dans la boîte crânienne d'un taureau, grâce à quoi ledit rival aura licence de renouveler tout à son aise le mythe de Pasiphaé : les « Savants » du Péril bleu, habitants invisibles de la voûte céleste, qui traitent les hommes à la façon dont les hommes accommodent les cobayes dans leurs laboratoires ; le physicien Bouvancourt qui pénètre dans l'image du monde reflétée aux miroirs ; et Fréchambaut, l'homme qui séjourne chez les microbes ; et ce comptable américain, qui fait, dans l'espace d'un jour, le tour de la terre en réussissant à demeurer immobile au-dessus du globe en mouvement ; et Richard Ciruge, le héros du Singe, rival des dieux comme Prométhée et châtié comme lui. On le voit, il ne s'agit plus ici d'anticipations, et Maurice Renard, sans chercher à devancer la marche de l'heure, a préféré, suivant sa propre expression. « patrouiller en marge de la certitude ».

Que si des esprits moroses contestaient l'intérêt d'un genre qui va chercher si loin de la vie courante ses sources d'inspiration, on pourrait leur répondre ceci : Maurice Renard a écrit une quinzaine de volumes dont l'intrigue est si attachante qu'une fois le livre ouvert, nous ne saurions l'abandonner avant la dernière page, et l'argument en vaudrait bien un autre.

(1) Maurice Renard : Du Roman merveilleux-scientifique et de son action sur l'intelligence du progrès (Le Spectateur, n°6, Octobre 1909)

Albert Dubeux "Maurice Renard" (1931)

Albert Dubeux "Maurice Renard" (1931)

Mais la valeur du roman d'hypothèse scientifique se justifie par des raisons d'un ordre plus général. Si paradoxal que cela puisse paraître à certain, c'est le mode de littérature contemporaine qui se rapproche le plus de la philosophie. « A se figurer ce qui peut arriver, on conçoit mieux ce qui arrive ; étudier ce que n'est pas le monde, ce que n'est pas l'homme, c'est en faire l'étude négative, c'est donc toujours les étudier et risquer de les mieux comprendre. »

Et puis, les lois scientifiques n'ont qu'une valeur provisoire et l'invraisemblable d'aujourd'hui peut très bien devenir le réel de demain : le rêve d'Icare s'est réalisé, l'automobile remplace avantageusement les bottes de sept lieues, et les paroles gelées que Pantagruel entendit en haute mer contenaient déjà le principe du phonographe. Qui sait si l'avenir ne s'amusera pas à réaliser, en les transposant à peine, les rêves les plus hardis de Maurice Renard ou de Wells ?

C'est pourquoi le roman d'hypothèse scientifique, — et ce n'est pas là sa moindre utilité, — nous aide à nous faire du progrès une image plus exacte. Le progrès... tarte à la crème de tous les primaires, aux yeux de qui les découvertes de la science ont nécessairement pour effet une amélioration de notre sort. Hélas ! l'expérience devrait les rendre moins optimistes ! Telle est notre misère que chaque effort de l'homme, chaque victoire qu'il remporte sur la nature se tourne tôt ou tard contre lui. Toutes les découvertes scientifiques, ou presque, ont pour fin dernière l'anéantissement plus rapide et plus efficace de l'espèce : si l'aviation ne trouve en temps de paix que des utilisations d'un intérêt fort discutable, elle est en revanche merveilleusement apte en temps de guerre à envoyer par milliers dans un monde meilleur les individus qui, en des temps plus ignorants, seraient peut-être morts de vieillesse ; et à quoi les chimistes de tous les pays emploient-ils le meilleur de leur génie, sinon à fabriquer des gaz qui, à la première occasion, nous débarrasseront sans remède, mais non sans douleur, du fardeau de la vie ? En brûlant quelques inventeurs comme sorciers, le Moyen Age a sans doute sauvé plus de vies humaines que n'en sacrifia l'Inquisition. [à ce sujet, lire "Les Compagnons de l’univers et autres récits d'anticipation (La Légende des Millénaires Vol. 3 - Intuitions)" (Les Moutons Électriques - 2015)]

C'est là, précisément, le rôle du roman d'hypothèse scientifique : nous montrer que tout n'est pas rose dans le progrès. Il nous dévoile, ou du moins nous suggère, ce que l'inconnu et le douteux réservent peut-être aux hommes, et il nous achemine tout doucement vers un scepticisme désabusé qui n'est pas très loin de la sagesse.

Donc, l'œuvre d'un Wells, d'un Maurice Renard, d'un Rosny Aîné, ne saurait être prise a la légère ; elle est toute pleine de fines drogues, comme les silènes dont parle maître Alcofribas. De même que L'Ile du Docteur Moreau dresse contre toutes les religions un formidable réquisitoire en nous faisant toucher du doigt les contraintes humaines que le dogme impose aux créatures (« Je ne peux pas laer... je suis un homme ! »), pareillement. Le Péril bleu nous incite à de salutaires réflexions sur la relativité des mondes et le peu de chose qu'est l'espèce humaine au sein du vaste univers. Bien avant Pirandello, Le Docteur Lerne pose avec une force singulière la question de la personnalité ; et il y a dans Un homme chez les Microbes telles pages sur l'invasion de la planète Ourrh par les Hons, champignons prolifiques et dévastateurs, dont les partisans du désarmement général pourraient faire leur profit. Ainsi se trouve justifiée la formule que Maurice Renard a donnée du roman d'hypothèse scientifique : une fiction qui a pour base un sophisme, pour objet d'amener le lecteur à une contemplation de l'univers plus proche de la vérité, pour moyen l'application des méthodes scientifiques à l'étude compréhensive de l'inconnu et de l'incertain.

Ce genre d'ouvrages n'est pas d'une exécution facile. L'hypothèse para-scientifique doit être développée aussi rigoureusement que l'hypothèse scientifique elle-même ; Wells l'avait oublié dans son Homme invisible, où pourtant la logique et la fantaisie sont étroitement mêlées, et Maurice Renard a malicieusement démontré, dans l'une des nouvelles qui forment le recueil de L'Invitation à la Peur, qu'on ne saurait se rendre invisible sans devenir aveugle, car l'œil a besoin d'être une chambre obscure pour produire la vision, et dans l'ordre des faits lumineux, qui dit invisible dit inexistant. Si l'auteur ne possède pas un bagage scientifique très complet, s'il perd de vue un seul instant les conséquences logiques du postulat qu'il met à la base de son roman, il trébuche à chaque pas. Le roman d'hypothèse scientifique est donc, contrairement à ce qu'on pourrait croire, aux antipodes du roman d'aventures proprement dit ; car, loin que l'imagination puisse s'y donner libre cours au mépris de la vraisemblance, c'est, — le sophisme initial une fois admis — la raison elle-même qui en forme l'ossature, et c'est en fin de compte la logique qui doit y avoir le dernier mot. Ce n'est point à la foule qu'il s'adresse, mais à une élite.

Si Maurice Renard, sans rien sacrifier de son talent, a su mettre des ouvrages de cette sorte à la portée du grand public, et lui rendre intelligibles des concepts philosophiques que l'on n'a point accoutumé de rencontrer dans un roman d'imagination, c'est que, chez lui, l'artiste égale l'inventeur.

Écrivain de race, dont le style vigoureux, net et coloré, abonde en images neuves, en trouvailles imprévues, il s'élève sans effort à une puissance simple, d'un effet extraordinaire. C'est dans l'effroi surtout qu'il atteint à cette maîtrise sans cesser d'être artiste de marque et « honnête homme », et la peur à laquelle il nous convie n'a jamais rien de répugnant ni de vulgaire ; ce ne sont pas des scènes d'horreur qui l'engendrent ; la source en est plus profonde, la qualité plus subtile ; elle affecte moins les nerfs que l'entendement. En lisant un livre de Maurice Renard, on a l'impression d'osciller au bord d'un gouffre plein d'inconnu, et l'on se sent frôlé par les ailes noires du Surnaturel.

Rien de plus significatif à cet égard que La Damnation de l'Essen, où l'on voit un torpilleur allemand condamné à prendre la place du Vaisseau fantôme et, spectre de navire portant des spectres de matelots, forcé d'errer lamentablement jusqu'à la fin des siècles. Il y a là des sonorités wagnériennes qui, le livre fermé, laissent en nous de mystérieux prolongements. Cette valeur musicale, d'ailleurs, se trouve dans les passages d'humour, qui sont fréquents chez l'auteur du Docteur Lerne, et c'est à juste titre qu'il a baptisé Scherzo un de ses derniers romans, Un Homme chez les Microbes, qu'un critique notoire a défini d'autre part : « un air de saxophone arrangé pour microscope », tant le rythme véhément, bouffon et précis y évoque le déchaînement pittoresque du jazz.

La place nous manque pour parler comme il conviendrait d'une œuvre aussi diverse, aussi riche de pensée que celle de Maurice Renard, et nous n'avons pu, au cours des pages qui précèdent, évoquer ni cette grande fresque si émouvante, Notre-Dame Royale où revit l'un des plus beaux chapitres de l'histoire de Reims ; ni La jeune fille du yacht, œuvre pleine d'amertume et de tendresse dans laquelle l'amour déchiré d'un homme au déclin de sa jeunesse est rendu avec une acuité de grand psychologue ; ni les recueils de contes, dont chacun contient à lui seul la substance d'un roman. Nous n'avons rien dit du poète qui écrivit La Rumeur dans la Montagne, et cette histoire étrange d'un homme qui mourut pour avoir écouté le chant des Sirènes au creux d'un coquillage, et les pages toutes frémissantes de pitié qui composent L'Image au fond des yeux.

Il est presque toujours puéril de prédire le sort futur d'une œuvre littéraire et de se constituer d'avance mandataire de la postérité pour prendre en son nom des engagements qu'elle se souciera fort peu de ratifier. Cependant, quand il s'agit de Maurice Renard, on peut sans trop de risques affirmer que son œuvre durera, car c'est un haut esprit et un créateur dans toute la force du terme : il a orchestré des thèmes inédits, il a trouvé des sources d'émotion que personne avant lui n'avait découvertes ; au tragique issu de la lutte millénaire entre les passions humaines il a substitué le tragique scientifique, essentiellement moderne et non moins farouche, et dans ce domaine-là bien peu sans doute arriveront à l'égaler. Poète et philosophe, il a peuplé de nouveaux Ariels et de nouveaux Calibans la forêt mystérieuse où s'ébattent les rêves des hommes.

Albert Dubeux

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