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J.-H. Rosny

Michel Corday "L'Homme deviendra-t-il meilleur ?" (1930)

30 Décembre 2014, 00:38am

Publié par Fabrice Mundzik

"L'Homme deviendra-t-il meilleur ?", par Michel Corday, fut publié dans Lumière et radio n°5 du 10 janvier 1930.

Sans trop dévoiler le contenu de cet article avant votre lecture, une phrase mérite tout de même d'être soulignée, afin d'y apporter quelques informations complémentaires :

J.-H. Rosny aîné "le puissant romancier [...] n'a voulu envisager que les progrès de science. Et c'est une question de savoir s'ils entraîneront le progrès des mœurs, c'est-à-dire le progrès moral."

Michel Corday fait allusion aux romans de J.-H. Rosny aîné, mais ne tient pas compte des milliers d'articles contes et nouvelles.

Cette méconnaissance de l'oeuvre du Maître est tout à fait compréhensible : elle est tellement éparpillée qu'il était, à l'époque, très difficile (même impossible) de la connaître en détail.

Les écrits de J.-H. Rosny aîné sur les progrès ET les méfaits de la science, ainsi que leur impact sur les moeurs ET le progrès moral sont regroupés dans "Les Compagnons de l’univers et autres récits d'anticipation (La Légende des Millénaires Vol. 3 - Intuitions)" (Les Moutons Électriques - 2015).

 

A lire aussi :

Photographie de Jean Perrin (1926)

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" (1926)

René Sudre "La navigation interplanétaire utopie d'aujourd'hui sera-t-elle la réalité de demain ?" (1929)

J.-H. Rosny aîné "La Légende des Millénaires : Supplément numérique" (Les Moutons Électriques - 2014)

ainsi que (sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière) :

Georges Cyr - Petit voyage dans l'avenir (1906)

Jy - Les Applications de la T.S.F. : l'école idéale ! (1923)

André Dahl - Naissance et mort de la télévision (1930)

George Delamare - Interview prise au Temps (1931)

Michel Corday "L'Homme deviendra-t-il meilleur ?" (1930)

Michel Corday "L'Homme deviendra-t-il meilleur ?" (1930)

L'Homme deviendra-t-il meilleur ?

De son regard aigu, J.-H. Rosny aîné a sondé l'avenir aussi profondément que le passé. Ici même, il nous a montré jusqu'où iront les hommes, s'ils continuent de pousser, à la prodigieuse allure où ils la mènent depuis un siècle, la conquête scientifique. Et, en apothéose, il a évoqué les terriens lançant jusqu aux astres leurs projectiles pacifiques. [cf. "Les Navigateurs de l'infini"]

Mais le puissant romancier — dont il conviendrait de célébrer l'œuvre géante à quelque occasion solennelle, car on n'apothéose pas assez les vivants — n'a voulu envisager que les progrès de science. Et c'est une question de savoir s'ils entraîneront le progrès des mœurs, c'est-à-dire le progrès moral. (En effet, la morale n'est que le Code des mœurs. Et c'est fort injustement que son seul nom inspire une sorte d'ennui préalable). Autrement dit, l'homme s'améliorera-t-il en même temps que son outillage ?

C'est cette seconde face du problème que je voudrais examiner brièvement. A la question, la réponse est souvent négative. Beaucoup de philosophes inclinent à penser que la nature humaine ne change pas. A les entendre, les prodiges de la science n'entament pas la barbarie. Peut-être même l'aggravent-ils. Hélas ! De soudaines régressions semblent justifier ce pessimisme. Et pourtant, je crois fermement que le progrès moral suit le progrès scientifique. Certes, ils ne marchent pas au même rythme, Mais, dans la profondeur du temps, ils doivent se rejoindre. Je voudrais soumettre au jugement du lecteur quelques-unes de ces raisons d'espérance.

Et d'abord, il est bien évident que la science améliore la vie matérielle. Les transports rapides, les communications instantanées, la rendent plus pleine et plus dense ; ils la rendent aussi plus sensible et plus charitable, puisqu'ils permettent de rejoindre plus vite et plus souvent les êtres aimés, de garder le contact avec eux dans l'absence, de voler à leur secours dans l'adversité. Les découvertes médicales l'allongent : depuis une vingtaine d'années, la vie moyenne a augmenté de plus de dix ans. Le machinisme, peu à peu, abrège ou supprime les besognes pénibles ; il raccourcit le labeur quotidien, tombé, en cinquante ans, de douze heures à huit heures ; il fait pénétrer le confort, sous toutes ses formes, dans des zones sociales sans cesse élargies. Le magazine, le cinéma, diffusent toute la beauté du monde. Et la T.S.F. berce de musique le globe entier...

Or, toute une école physiologique assure que la forme réagit sur le fond. Ainsi, elle prétend qu'une personne qui prend l'attitude de la danse, un pied en l'air et les bras envolés, ne peut pas, dans cette posture, nourrir de tristes pensées. Dans l'ordinaire de la vie, un vêtement correct suffirait à renforcer la dignité ; un logis clair et riant exalterait l'indulgence et le courage. Si cette thèse, ingénieuse et séduisante, est par surcroît véridique, le mieux-être matériel préparerait le mieux-être moral.

Autre raison d'espoir. Les grands enseignements que nous devons aux sciences, et particulièrement à l'Astronomie — qui devrait être la première des sciences — n'ont point encore pénétré profondément les esprits. Et c'est logique. Car ces notions sont bien récentes. Qu'est-ce qu un siècle ou deux dans la vie de la Terre, déjà vieille, d'après les calculs les plus récents, d'un milliard et demi (quinze cents millions) d'années ? Mais le temps viendra où ces enseignements généraux seront enfin familiers à la foule. Et alors ils modifieront favorablement la morale.

Je prends un exemple qui me paraît caractéristique. L'Astronomie nous donne surtout la notion de l'interdépendance. Tout se tient dans l'univers. Les astres sont unis par des liens inflexibles. Une perturbation, sur l'un d'eux, est ressentie par les autres. Et notons tout de suite que, si les mondes sont solidaires dans l'espace, les cellules le sont également dans un même organisme : lorsque l'une est atteinte, tout le corps a la fièvre. Ainsi, on retrouve la même loi à l'extrémité du télescope et du microscope.

Eh bien, cette notion de solidarité, dont toute la nature nous donne l'exemple, n'a point encore frappé fortement les âmes. Voyez comme les masses se défendent encore mal contre la contagion, qui est le signe malfaisant de l'interdépendance des êtres. Et, quant à ses bienfaits, les hommes ne se hâtent pas de les recueillir. Ils ne suivent que de fort loin la leçon de solidarité que leur donne le spectacle de l'univers. Certes, l'esprit d'association, de coopération, se développe, mais trop lentement. Ainsi, au hasard : les locataires d'une même maison, les lecteurs d'un même journal, les usagers d'un même réseau, ne s'associent pas. Et cependant, une fois unis, ils pourraient tout, contre les abus de pouvoir.

Mais le temps viendra où les hommes, éclairés par la science, s'apercevront enfin qu'ils dépendent les uns des autres, comme les cellules d'un même organisme. Alors ils comprendront qu'il est de leur intérêt même de s'unir et de s'entr'aider, et que l'altruisme n'est que le prolongement logique de l'égoïsme, sa fine fleur.

Encore n'est-ce là, je le répète, qu'un exemple isolé. Il y en a d'autres. Ainsi, quand les hommes auront bien le sentiment qu'une grande loi d'équilibre mène l'univers, ils seront mieux convaincus qu une loi analogue mène leur vie, où tout s'équilibre, où tout se compense et se paie. D'une façon générale, les vérités scientifiques, lorsqu'elles auront pénétré les esprits, deviendront les tutrices de la morale.

Non, l'homme n'a pas atteint les limites de ses possibilités mentales. On en pourrait avancer des preuves d'autre sorte. Ainsi, chacun a pu contrôler sur soi-même que l'imagination est plus riche dans les rêves qu'à l'état de veille. On s'exclame : « Où ai-je été chercher cela ! » On s'émerveille de ses caprices, de sa folle fantaisie, de son ingéniosité, de ses hardiesses.

Qu'est-ce à dire, sinon que l'homme ne s'est pas réalisé tout entier, qu'il n'a point fait résonner toutes les notes de son clavier, qu'il est capable d'un meilleur rendement ? Pourquoi n'aurait-il pas autant d'imagination le jour que la nuit ? Pourquoi ne répandrait-il pas à la lumière tous ces trésors dont il ne jouit encore que dans l'ombre ?

Dans le même ordre d'idées, ne doit-on pas remarquer que les excitants portent tous à l'optimisme, qu'ils amènent l'homme, selon la formule vulgaire et frappante, « à voir la vie en rose » ? Dès qu'il cherche à se dépasser, il se sent meilleur. N'est-ce point une prévision ?

Mais c'est peut-être la perfection physique de l'homme qui autorise le plus ferme espoir dans son amélioration morale. Songez à ces prodiges que représentent un œil, un cerveau humain. Quelle construction achevée, quel service impeccable ! Et le même être, qui porte en lui de telles merveilles, peut en même temps se montrer si barbare, si rude, si grossier... Il y a, dans ce contraste, une anomalie choquante, qui peu à peu doit s'atténuer.

Cet être physique, sans doute a-t-il fallu des millions d'années pour l'amener à ce point de perfection. Pourquoi l'être moral, en d'autres millions d'années, ne le rejoindrait-il pas ?

Hélas ! dira-t-on, le temps manquera. Le progrès, s'il existe, est borné. A quoi bon tant d'efforts, puisque la race humaine doit disparaître sur la terre refroidie ? Cela n'est pas tellement sûr. L'homme est à la veille de tirer, de la dissociation de la matière, d'inépuisables ressources d'énergie. Qui sait s'il ne pourra pas modifier le cours même de la planète, la lancer vers d'autres soleils qui lui verseront sans cesse une nouvelle jeunesse ? Ainsi la terre réaliserait cette divine intuition d'immortalité qui est dans toutes les âmes. Alors une humanité vraiment éternelle pourra nourrir l'espoir de progrès infinis...

Michel Corday.

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