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J.-H. Rosny

Madeleine Mirande / Marcelle Tinayre "L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000" (1912)

7 Novembre 2014, 14:30pm

Publié par Fabrice Mundzik

"L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000", signé Madeleine Mirande (alias Marcelle Tinayre (1)), fut publié dans Le Journal du 15 juillet 1912.

Il est accompagné de trois illustrations de Touraine.

Il s'agit d'une critique de "Un Mariage en l'an 3000", par Noël Bernard, qui fut publié dans La Revue du Mois n°66 du 10 juin 1911.

Vous pouvez lire le texte de Noël Bernard, dans son intégralité, sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière (A.D.A.N.A.P.).

Pour information, "Un Mariage en l’an 3000, de Noël Bernard", par Jean Muller, fut publié dans le Bulletin des Amateurs d’Anticipation Ancienne & de Littérature Fantastique n°16 de janvier 1997.

 

A lire aussi :

Photographie de Caroline de Broutelles (1906)

J.-H. Rosny aîné, réponse à l'enquête sur "Les Femmes qui votent" (1922)

Photographie : le jury du Prix Flaubert chez Marcelle Tinayre (1923)

ainsi que :

Bernard Boulard, Hommage à Noël BERNARD 1874 -1911, Société botanique de France, Séance du 9 décembre 2011 (texte au format .pdf)

 

(1) Selon France Grenaudier-Klijn, Une littérature de circonstances : texte, hors-texte et ambiguïté générique à travers quatre romans de Marcelle Tinayre, Peter Lang, 2004.

Madeleine Mirande / Marcelle Tinayre "L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000" (1912)

Quand un enfant est tout à fait dénué d'imagination et de sensibilité littéraire, les parents, pour se consoler, déclarent qu'il a l' « esprit scientifique ». Mais on peut détester les lettres sans aimer les sciences, et l'absence d'imagination n'est qu'une marque d'infériorité et non point le symptôme d'une aptitude particulière à tel ou tel exercice intellectuel. Il me semble que les vrais savants, les savants complets, ceux qui ne sont pas des répertoires de formules et des bibliothèques vivantes, ceux qui conçoivent les hypothèses hardies, les créateurs, les inventeurs, possèdent une imagination aussi puissante et féconde que celle des poètes.

Bien avant l'Anglais H.-G. Wells, notre J.-H. Rosny, philosophe et romancier, nous révéla la magnifique alliance de l'imagination poétique et de l'imagination scientifique. L'auteur de Nell Horn et du Bilatéral est aussi l'auteur du Pluralisme et je crois qu'il a fréquenté si familièrement toutes les austères muses de la science, la chimie, la physique, la biologie, qu'il les a toutes séduites l'une après l'autre.

De ce commerce, des livres admirables sont nés. Mais la plupart des savants, par timidité ou modestie, ou parce que le temps leur fait défaut, ou parce qu'ils sont inhabiles à condenser une idée en un récit, nous mettent rarement dans la confidence de leurs émotions. Je me rappelle la surprise que j'éprouvai, naguère, lorsque, ayant demandé à un jeune physicien déjà célèbre quelques explications à propos du radium, il répondit en termes assez simples pour ne pas effrayer mon ignorance et avec une verve et un lyrisme qui étaient véritablement poétiques.

Un peu plus tard, je rencontrai un astronome anglais qui, s'étant lié d'amitié lointaine avec une dame française, lui écrivait des lettres naïves et belles où il lui donnait des nouvelles des célestes espaces. Il souhaitait découvrir une étoile qui eût été leur filleule à tous les deux ; mais, n'ayant trouvé que des astéroïdes, il refusait d'offrir à son amie cette poussière cosmique indigne d'elle ! Ces galanteries innocentes étaient mêlées à des pensées hautes et délicates, d'un idéalisme plus sincère que celui des faiseurs de romances et bien dignes d'un homme qui passe sa vie dans la société des étoiles et ne regarde jamais qu'en haut.

Le savant peut être poète ou romancier, s'il a le don verbal ou s'il est maître de sa plume. Il apporte dans les exercices littéraires des habitudes d'esprit, une méthode, une expérience qui le rendent orignal même quand il est maladroit. Et les ouvrages ou les simples essais qu'il propose à notre jugement ont des imperfections de forme, mais ils sont riches de substance et c'est exactement le contraire des jolies œuvres qu'on loue en disant :

— C'est fait avec rien...

Ces réflexions et ces souvenirs me sont suggérés par une brochure très intéressante que je viens de parcourir. L'auteur, mort prématurément, était un savant et un philosophe, et il avait publié dans la Revue du mois, entre autres choses, un exposé des plus récentes doctrines sur l'hérédité. Il espérait qu'un jour s'organiserait une société « mendélienne », et il exposait ses idées sur l’évolution probable du monde habité entre le vingtième et le trentième siècle... La curieuse nouvelle qu'il imagina sous ce titre : Un Mariage en l'an 3000, est le développement naturel de cette idée.

Noël Bernard considère que les caprices de l'hérédité ne tiennent pas à la nature des choses, qu'il faut y voir seulement un effet de l'insouciance et du hasard qui règlent les unions humaines. De bons tyrans, par une sage organisation des mariages, tireraient du chaos des races quelques types de races pures à caractères fidèlement transmissibles, comme les éleveurs le font pour les chiens et les chevaux. Ces races seraient définies par ces caractères qui semblent aujourd'hui individuels, relatifs à la nuance des yeux, au dessin des traits, à la nature des passions, etc.

Les lois énoncées par Mendel permettraient de mettre ces races en évidence, de les isoler, de donner à chacune d'elles sa morale propre, sa religion, au sens le plus large du mot, une éducation propre à mettre en valeur ses qualités latentes. Alors, on pourra prévoir avec certitude quelques-unes des circonstances de la destinée humaine ; il y aura peut-être des chaires de prévision et des instituts de prophétie, et les savants au-dessus de tous les savants seront des devins formés aux méthodes précises. Ce sera l' « ère des biologistes ».

Ces biologistes-devins auront pour fonction principale de rechercher les antécédents héréditaires de leurs clients et de mettre chacun à sa place, au rebours de ce qui se passe dans la société actuelle, « où l'on devient ouvrier ou ministre, mère de famille ou courtisane pour des raisons de naissance et de fortune qui n'ont rien à voir avec l'aptitude à ces professions ».

Quand naquit la charmante Eva, fille d'une race pure, on savait déjà qu'elle préférerait la poésie aux mathématiques et le rêve à l'action. On lui donna un minimum de connaissances précises et pratiques. « La tenace institution du brevet supérieur, après avoir survécu au militarisme et aux épidémies, avait disparu vers le vingt-sixième siècle. » Eva n'est point contrainte à mal digérer une instruction encyclopédique : on en fait une artiste dentellière.

Madeleine Mirande / Marcelle Tinayre "L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000" (1912)

L'âge de l'amour venu, Eva se rend chez le devin. Elle lui remet les portraits de ses parents, accompagnés de quelques signes C. K. 137. Le devin reconnaît sans peine une race sociable, douce, sensible, rebelle aux croisements. Il conclut qu'Eva doit épouser seulement un homme de sa race, par exemple, le dessinateur architecte Karl, et il peut décrire par avance toutes les émotions que les jeunes gens éprouveront à leur première rencontre et toutes les démarches qu'ils feront pour se rapprocher.

Grâce au bon savant, Eva et Karl sont présentés l'un à l'autre, comme par l'effet du hasard. Ils se voient ; ils commencent à s'aimer ; ils se fuient ; ils se retrouvent ; ils vivent les péripéties délicieuses d'un amour qu'ils disent prédestiné, comme tous les amants l'ont dit depuis que le monde existe. Mais, cette fois, la prédestination n'est pas une métaphore ou une illusion sentimentale. Karl ayant ouvert un vieux petit livre légué par son père est bien étonné d'y lire le récit de ses actes, la description de ses joies, les pensées qui sont prêtes à se former dans son cerveau. Et, quand il a épousé Eva et que des enfants leur naissent, le même livre lui enseigne « La Psychologie de l'enfance chez les C. K. 137. »

L'auteur de cet aimable apologue se demande ce qui arriverait si, malgré les lois de l'hérédité, Eva cédait au charme étrange d'un individu nommé Juan, amateur de bonnes fortunes et incapable de fidélité... Le devin n'aurait-il pas prévu l'intervention possible de ce personnage ?

Ce serait Juan, l'éternel séducteur, un être incatalogue, une mauvaise herbe dans le champ si bien sarclé de l'humanité future ! Sa naissance serait le résultat d'une expérience dangereuse entreprise par les devins sur les conseils d'une sorte d'anarchiste qui tentait d'audacieux croisements entre races disjointes pour créer — peut-être — des hommes de génie. Mais, avant de produire une créature d'élite, on obtient des milliers de déséquilibrés, ardents, passionnés, possédant, toutes les qualités de l'intelligence et cependant pleins de discontinuités, propres enfin à rendre les Evas du XXe siècle aussi malheureuses que dona Elvire.

Il faut souhaiter qu'Eva ne rencontre pas ce génie raté. Elle serait capable de songer que Karl, si bien assorti à elle, Karl, l'époux légitime estampillé et garanti, manque de fantaisie. Elle verrait en Juan le seul et véritable prédestiné... Et cela prouverait que, malgré la sélection et les lois de Mendel, Emma Bovary a eu beaucoup d'arrière-petites-filles.

Madeleine Mirande.
Pour copie : Marcelle Tinayre.

Madeleine Mirande / Marcelle Tinayre "L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000" (1912)

Madeleine Mirande / Marcelle Tinayre "L'Ère des biologistes ou un Mariage en l'an 3,000" (1912)

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