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J.-H. Rosny

J.-H. Rosny aîné "Paysages du Nord" (1928)

22 Novembre 2014, 13:23pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Paysage du Nord", signé J.-H. Rosny aîné, fut publié dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques du 2 juin 1928.

Ce texte, tout comme "Beautés du Nord" (1988) et "Notre Flandre" (1928), est extrait de "Carillons et Sirènes du Nord".

A lire aussi :

J.-H. Rosny aîné "Carillons et Sirènes du Nord " (Editions de France - 1928)

J.-H. Rosny aîné "Carillons et Sirènes du Nord " (Editions de France - 1928) [Alfa]

J.-H. Rosny aîné "Choix de Textes", établi par R. & R. Borel-Rosny (La Colombe - 1961)

J.-H. Rosny aîné "Beautés du Nord" in Nord' n°11 (1988)

 

PAYSAGES DU NORD

Voici, à peu près, ce que me dit Ajalbert, un soir que nous nous entretenions d'un idée qui lui est chère :

— Les Petites Patries ? Des livres où l'écrivain dirait son pays, ses souvenirs d'enfance, sa vision personnelle. Ce serait lui autant que son village, que sa province...

» Des tableaux de son temps, directs, et non pas des divagations littéraires, artistiques comme il en existe maintes collections, aux auteurs interchangeables, — devoirs de style et de vacances, où chacun découvre une région, et, entouré de manuels et de photos, décrit, exalte, se pâme... Non, des livres que chacun soit seul à pouvoir faire, sur une terre qui lui appartienne... Et il faudrait s'intéresser un peu au travail, au commerce, aux industries...

» Tiens, pour tes départements du Nord, voici un exemple : combien d'usiniers ignorent Desbordes-Valmore ! Mais n'est-il pas aussi scandaleux que les lettrés ferment les yeux à la poésie de la mine profonde ou des cheminées aériennes... Eh 'bien ! il faut mêler tout cela, et que le brasseur d'affaires sortant d'un chapitre où l'on a dit son effort, tombe sur des vers choisis qui lui révèlent un peu de la pensée humaine, et que l'amateur de poésie livresque lève les yeux pour les porter sur le décor extérieur, qui abrite tant de grandeur, du travail musculaire de la masse, au service du génie de la science, en perpétuel devenir... Il faut que l'homme pratique entende les Carillons, et que le rêveur voie les Cheminées... Qu'on rappelle le passé : mais c'est surtout le présent qu'il faut montrer en beauté... Quelle occasion encore d'être utile aux jeunes camarades, dans une petite anthologie de la génération montante.

» Je l'ai essayé, pour l'Auvergne, depuis quarante ans... Tu te rappelles l'étonnement chez Goncourt, quand j'apportais « En Auvergne », après « la Fille Elisa »... Alors, au lieu d'exploiter le filon du théâtre, je retournais à ma pauvre montagne !... Eh bien ! je n'ai pas lieu de m'en repentir. Je garde l'honneur d'avoir un peu inventé, dans le régionalisme ; les livres du pays ont chance de rester utilement, plus que bien des pièces et des romans de mode et d'actualité... J'ai convaincu un éditeur... Veux-tu ouvrir, la série par le Nord ? »

Comment résister ! J'objectais des travaux en cours, tant de projets... Et il y avait si longtemps que je n'avais revu les Flandres natales...

— Eh bien ! nous les reverrons ensemble.

Et voilà comment, un soir de septembre, nous roulions avec M. Lucien Lainé, qui avait mis son auto — et sa connaissance du pays, et sa compétence, et ses relations — à notre disposition et, d'autres fois, avec M. Ambroise Rulhe, qui s'ingéniait si bien à exciter et à satisfaire nos curiosités, en ménageant nos forces.

Ce n'est pas sans émotion que je revenais à ce ciel... d'où la vie m'a emporté... Bruxelles, Londres... C'est ici la terre de mes aïeux, ait moins de la plupart d'entre eux : comment pourrais-je la revoir sans que remontent en moi les souvenirs de la race et de l'individu ?

De ce Nord — de ces Flandres, que je contemple par ce matin froid, du haut de la colline douloureuse, — Notre-Dame de Lorette, de ce Nord méthodiquement pillé, détruit, ruiné et qui s'est reconstitué magnifiquement (avec tant de décombres encore), je constate avec une joie recueillie la vitalité magnifique — la même qui animait les Communes tumultueuses du moyen âge. Terre de liberté, de patience, force et travail, comment ses fils ne l'aimeraient-ils point ?

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J.-H. Rosny aîné "Paysages du Nord" (1928)

Le Nord ! Est-ce d'avoir touché la terre natale, est-ce l'énergie contagieuse de l'ambiance, j'ai des jambes de vingt ans ! Je redoutais un peu la fatigue, — et j'ascensionne comme le montagnard Ajalbert, je me lève sans lourdeur de ces somptueux repas, d'une hospitalité si large, de ces grandes tables de famille, où l'on nous fait un accueil si cordial. Comment reconnaître tant de prévenances chaleureuses !

N'a-t-on pas trop espéré de notre plume pour redire comme il faudrait toute la petite patrie. C'est des volumes, si j'épinglais les millions de papillons défunts de mes souvenirs de jeunesse, si j'y insérais les pétales fanés d'une vie déjà longue ! Enfin, la réalité d'aujourd'hui, n'est-ce pas qu'il est préférable et réconfortant de la prendre, plutôt que de ressasser le passé défunt...

— Le Nord, l'homme du Nord, la vie intime...

Les Carillons du Nord — voilà ce qui sonnait à ma mémoire. Ils se sont, tus presque partout et ce sont des Cheminées qui sollicitent mes regards, les Sirènes impérieuses de l'usine qui tympanisent nos oreilles.

Quel paysage neuf — et partout de la beauté neuve...

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Oui, l'antique poésie de la glèbe, mais la grandeur du jour, et de demain.

Ne nous dit-on pas que tout à l'heure de ces résidus du charbon va sortir le pétrole synthétique qui délivrera la France des tyrannies économiques.

Les guerres reculées, qui, désormais, plus que par l'antagonisme des races, étaient commandées par la convoitise de l'industrie et de la finance !

Ah ! que ce livre, par endroits, incite le voyageur à déchiffrer la beauté du Nord, derrière ces fumées, voilà ce que je désire !

Il est si difficile de faire comprendre cette beauté par les artistes, par les poètes. Aux astres formidables, aux mondes sans nombre, ils continuent à préférer les petits lumignons de la poésie ancienne. Aux machines magiques, aux prodiges de l'électricité, aux forges géantes, aux usines subtiles, ils opposent le char d'Agamemnon, le forgeron des bourgades... Ce n'est pas moi, certes, qui nierai les grâces du passé, mais je supporte avec impatience qu'on ne veuille pas voir les splendeurs de notre époque !

Je voudrais aussi qu'on rendit enfin justice aux qualités artistiques et littéraires de ce terroir — qualités mal connues, si inconnues, et que les Flamands oublient de faire valoir.

Or, le Flamand est très artiste — et si souvent précurseur !

Pour la peinture, notre Flandre a eu l'honneur d'être à la tête du mouvement du XVIIIe siècle : c'est à partir de Watteau que la France prend la suprématie. Jusqu'alors, elle est dominée par les Hollandais, les Flamands de Belgique, les Italiens et même les Espagnols.

Depuis le XVIIIe siècle, nous avons le premier rang et nous ne l'avons jamais perdu.

Sans Watteau, il aurait fallu attendre jusqu'au XIXe. Avec Watteau, notre supériorité est d'emblée manifeste. Chardin même ne vient qu'ensuite et les Greuze, les Lancret, les Pater (flamand aussi), les Van Loo suivent à plusieurs longueurs.

Il serait fastidieux de nommer tous les peintres et sculpteurs de quelque mérite. Citons au hasard, sans souci de dates ni de classement : Decamps, excellent artiste, qui eut son heure de gloire Descamps, Gossaert (Mabuse) qui demeure célèbre, Angelis, Motte, Bellelambe, Harpignies, un des meilleurs peintres de la seconde moitié du XIXe siècle, Carolus Duran, qui eut de l'éclat et de la force, mais ne sut pas ordonner son talent, Bra, Prater, Beauneveux, Crauk, Hiolle, enfin Carpeaux, un des maîtres sculpteurs du XIXe siècle.

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J.-H. Rosny aîné "Paysages du Nord" (1928)

Dans les lettres, l'apport de la Flandre n'est pas moins important : il l'est plus, peut-être.

Tout d'abord, deux têtes de file, deux créateurs de la littérature française : Froissart et Comines.

Jean Froissart naquit dans cette Valenciennes qui devait plus tard donner le jour au grand peintre Watteau. Ce qui le caractérise, c'est la vie, le relief, la couleur. Il se distingue des anciens par cette verdeur individuelle, par cette liberté d'allure qui est une caractéristique occidentale et nordique. C'est un beau précurseur.

Plus encore que Froissard, Comines se décèle historien. Il dépasse même la plupart des historiens qui parurent, aux siècles suivants, il écrit sans s'asservir aux maîtres, il est plein de vie, très fin, très intelligent, toujours pittoresque.

On doit à Douai la poétessc Marceline Desbordes-Valmore, qui fut aussi une comédienne éminente et un prosateur de bonne race.

Marceline Valmore est d'une spontanéité extrême, d'une sincérité sans pareille. Son naturel est éclatant, elle ne peut le contenir ; elle est imprégnée de poésie dans toutes ses fibres...

Célèbre durant sa vie, elle l'est bien plus de nos jours. Verlaine, qui lui ressemble, par tant de traits, la sacra grand poète, précurseur génial. En vérité, elle fut unique, elle crée comme l'oiseau chante ; elle sera de plus en plus considérée comme une des gloires de la France.

Froissard, Comines, Marceline Desbordes-Valmore, trois chefs des lettres, c'est déjà beaucoup pour une province. Tant d'autres n'ont presque rien ! A côté de ces beaux noms pullule une multitude telle d'écrivains mineurs qu'il faut renoncer à en faire la nomenclature.

De nos jours, nous eûmes Albert Samain, un des premiers dans la pléiade symboliste, Paul Adam, puissant et divers, Pierre Mille, conteur admirable, Nadaud, Prouvost, Dorchain, Bocquet, Couvreur, Florian-Parmentier, Lauwyck, Varlet, De Guerne, Gossez, et vingt autres, la plupart, pleins de sève et de talent.

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N'avions-nous pas raison de dire que le Nord mérite de prendre place parmi les grandes provinces de l'art et de la littérature ? Et n'est-il pas singulier qu'on ait pu le méconnaître, alors qu'il dépasse de si loin, par l'originalité, par la force, par la poésie, tant de terroirs brillants, plus oratoires mais moins intimes.

Quand le Nord réclamera sa place au soleil de l'Art, quand il montrera ses lettres de noblesse, nul ne pourra lui refuser la belle renommée qu'il mérite !

J.-H. Rosny aîné.
de l'Académie Goncourt.

J.-H. Rosny aîné "Paysages du Nord" (1928)

J.-H. Rosny aîné "Paysages du Nord" (1928)

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