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J.-H. Rosny

Rachilde "Jean de Tinan, le beau ténébreux" (1929)

8 Octobre 2014, 14:05pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Jean de Tinan, le beau ténébreux" est le septième article publié par Rachilde, dans la série des Portraits d'hommes. Il fut publié dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques du 23 mars 1929 :

Jean de Tinan, le beau ténébreux

Drapé dans une cape 1830, dont un pan se rejette sur l'épaule pour mieux montrer sa doublure de satin, coiffé d'un feutre souple, dont un bord peut se relever fièrement comme suivant l'ondulation d'une plume, ce jeune homme paraissait descendre d'un cadre et l'on cherchait, derrière lui, le jardin où rêve Elvire, car le fond naturel de ces silhouettes-là, c'est la légende amoureuse, fatalement tragique.

Jean de Tinan, lorsqu'il fit son apparition au Mercure de France, tranchait vraiment sur le milieu de la revue, plutôt composé de jeunes bohèmes, jeunes bohèmes qui devinrent presque tous de fort grands seigneurs de lettres. Cependant, il s'apprivoisa assez vite, et à part Alfred Jarry, qu'il ne pouvait pas souffrir, il adopta les autres, vint volontiers rue de l'Echaudé-Saint-Germain, une rue étroite, rien moins que mondaine, parce que les voitures de maître n'y tournaient pas.

Le beau ténébreux portait des gilets de velours noir à vingt-cinq ou trente boutons d'argent, des cravates à deux tours, quelquefois des violettes sortant de la poche, côté cœur. Très pâle, les yeux cernés, le sourire de temps en temps mélancolique, l'auteur de Penses-tu réussir ? et d'Aimienne était cependant beaucoup plus amoureux de la vie, surtout de la vie nocturne que... d'Elvire.

N'en déplaise aux femmes sentimentales qui pensent qu'un amour éternel en un moment conçu peut garantir les jolis garçons de ce qu'on appelle vulgairement la noce, je crois pouvoir affirmer que c'est assez souvent le prétexte qui les y pousse.

L'homme, jeune ou mûr, est un animal rempli de contrastes. Il accuse les femmes de mensonges intentionnés, mais il est, sans aucune intention, en perpétuel désaccord avec ses paroles. Il s'arroge d'abord le droit à l'infidélité, parce qu'il n'est pas responsable de sa nature d'homme, et ensuite il prononce solennellement des serments qu'il sait ne pas pouvoir tenir.

J'ai reçu tant de confidences extraordinaires dans mon existence de romancier que je peux avouer que la prétendue perversité de mes livres vient peut-être des diverses influences que ces confessions eurent sur mon imagination.

J'admets toujours, mais je ne comprends jamais ce cynisme de la tenue allant de compagnie avec ce besoin de passion plus éthérée.

Et cela inspire les plus beaux poèmes comme les plus désolantes trahisons. Jean de Tinan aimait éternellement, au moins huit jours, toutes les jolies filles qui passaient à sa portée, et sans doute, ne pouvant avoir celle qu'il aimait, il se contentait d'aimer celles qu'il avait... seulement, avec les tirades 1830 en plus ! Cela faisait un cruel mélange de chairs meurtries et de rêves bleus qui se traînaient voluptueusement dans une petite fange de convention.

Arriviste dans le bon sens du mot, il voulait réussir de toutes les façons, et n'avait-il pas raison, le jeune fou marqué par une amoureuse plus exigeante encore que celles qui passaient, celle qui nous fait passer : Madame la Mort ? Fébrilement actif, Jean de Tinan travaillait partout, sur les tables de café, entre deux bals, sur le coin de nappe du cabinet particulier où là belle attendait, debout, impatiente de lui voir draper, pour le départ pour Cythère, sa fameuse cape doublée de satin ; il écrivait aussi sur ses manchettes, genre très à la mode en ce temps-là. Je l'ai vu griffonner des phrases, qu'il ne voulait pas perdre, sur la rampe de l'escalier qui descend à la salle de Bullier. L'esprit toujours en éveil le corps paraissant toujours souple et dispos, il lui fallait mener la danse, le train, le combat, et il s'occupait même de politique, ayant l'idée, comme Barrès, que la littérature mène à tout, mais à la condition de ne pas avoir l'air d'en sortir. Ambitieux certainement, mais très honnête lutteur, scrupuleux jusqu'à la manie et ne consentant jamais à des promiscuités de mauvais goût.

Un jour, un mardi, de bonne heure, nous eûmes tous les deux une assez violente discussion à propos des originaux que je recevais, dont le féroce auteur d'Ubu-roi.

— Je ne comprends pas, Rachilde, que vous, une petite bourgeoise, au fond, vous receviez ce bonhomme-là, plus ou moins douteux (surtout comme linge), un grotesque, jouant des comédies odieuses et ayant le paradoxe un peu lourd. Il y a des bornes à tout, même à la liberté des propos, sinon des gestes.

— Si la liberté des propos entraîne à celle des gestes, c'est tant mieux, puisque nous sommes avertis, les uns et les autres, d'avoir à nous tenir sur nos gardes. Préféreriez-vous l'hypocrisie ?

— Je n'admets pas le manque d'éducation.

— Parce que vous êtes d'un monde où l'on élève les jeunes hommes dans l'art de dissimuler leurs vices.

— Je n'ai pas de vice, je suis un normal.

— Il n'est pas normal de tromper sur la qualité de son cœur. Vous avez dit à la petite Fanny que vous n'aimiez qu'elle et que vous désiriez l'enlever à celui qui l'entretient. Elle est venue me consulter.

— Ça, c'est trop fort ! Non, je n'ai pas du tout l'envie de m'encombrer de cette jolie personne naïve... Est-elle si naïve que ça ?...

— Elle a eu l'idée de séduire le père Ubu, car elle a le sens aigu du génie, et il est toujours flatteur pour une femme de s'annexer le génie, et le père Ubu lui a répondu brutalement que, ne pouvant pas payer, il s'abstenait. Je le trouve beaucoup plus honnête, en amour s'entend, que vous-même, qui promettez sans pouvoir tenir... Ce que vous reprochez à Jarry, c'est beaucoup moins ses mœurs que ses vêtements négligés. Vous ne parlez pas de ce prétentieux Oscar Wilde, toujours si correct, son œillet blanc à la boutonnière et son sourire attire-lady à la bouche, qui me dégoûtent bien autrement que les jurons du père Ubu.

Sur ce, Tinan, furieux, se mit à parler d'autre chose, trop courtois pour insister.

A quelque temps de là, Jean de Tinan eut une aventure délicieuse, qu'il a d'ailleurs contée dans Aimienne ou le Détournement de mineure.

Un beau soir, il rencontra à la terrasse d'un café du quartier Latin une jeune fille, absolument jeune fille, qui voulait vivre sa vie, la première de nos garçonnes, certainement. Vouloir sauter à pieds joints de la fenêtre de ses parents dans le ruisseau, pour en finir avec une famille un brin tatillonne, est une idée beaucoup plus fréquente qu'on ne se l'imagine chez les vierges de quinze ans. [Il s'agit d'Irmine, fille aînée de Gertrude et Joseph-Henri Boex et mère de Robert de Kalinowski, dit Robert Borel-Rosny]

Cette petite serine échappée de la cage et s'abattant sur la terrasse du d'Harcourt ou du Soufflet (je ne me rappelle plus bien) eut la merveilleuse chance de tomber sur un jeune héros, justement assez sentimental (ou assez fatigué ce soir-là) pour s'abstenir. Je n'en dirai pas plus long, mais à la place de Jean de Tinan, un autre l'aurait peut-être épousée... ce qui, peut-être, les aurait sauvés tous les deux.

Chargé par le Mercure de France de tenir la rubrique « Cirques, cabarets et concerts », il y fut aussi brillant comme esprit et comme souplesse de style qu'un acrobate pailleté s'ébattant dans les cintres, et y réussit les plus amusants tours de force. On peut même affirmer qu'il fut là le promoteur de cette littérature, d'apparence facile, qui engendre les journalistes, poètes, artistes adroits et trop souvent résignés, dépensant en un article ce que l'on mettrait de talent, si on était consciencieux, dans toute une nouvelle.

Que serait devenu ce garçon charmant, qui mourut trop jeune pour qu'on en fît un chef d'école, ce poète élégant, toujours littérairement drapé de sa cape 1830, mais en montrant volontiers le revers de satin violet, comme s'il se rangeait d'avance sous la bannière du Mercure de France, la revue des symbolistes ? Un grand romancier ou un de ces libres conteurs du dix-huitième siècle, qui donne à l'amour une saveur philosophique ?...

... Comme nous suivions, les yeux humides, son convoi dans les méandres fastueux du Père-Lachaise, Barrès me dit, de sa voix rauque :

— La gloire est une courtisane qui tue les enfants !

— Mais, lui répondis-je, il ne faut pas les plaindre ceux qui n'eurent pas le temps de se voir faner par elle...

Rachilde.

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Allusions : Alfred Jarry "Les jours et les nuits" (1897)

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