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J.-H. Rosny

Critique de "Les Xipéhuz" par Rachilde (1896)

5 Octobre 2014, 20:35pm

Publié par Fabrice Mundzik

Critique de "Les Xipéhuz", par Rachilde, publiée dans le Mercure de France d’août 1896 :

Les Romans

Je crois qu'on peut oser dire d'une œuvre qu'elle est géniale lorsqu'ayant été connue en fiction romanesque elle donne au lecteur l'absolue sensation de la vérité scientifique. Tel est le cas, très rare dans la littérature contemporaine, des Xipéhuz de J.-H. Rosny. Jamais rapport fait à l'Académie sur une curieuse découverte de mastodonte, par un savant qui, d'aventure, serait spirituel, ne produira l'impression de choses vues que produit la lecture de ce petit roman préhistorique. C'est, translucide et vraiment belle d'une beauté de bijou à mettre sous vitrine, la plus extraordinaire des pierres polies. « Mille ans avant le massement civilisateur d'où surgirent plus tard Ninive, Babylone, Ecbatane, la tribu nomade de Pjehou avec ses ânes, ses chevaux,son bétail, traversait la forêt farouche de Kzour... »

Et là elle rencontre les Formes ! Quoi, les formes ? Mon Dieu, une autre conception d'être qui n'est ni l'animal, ni l'homme, encore moins la plante ; des créatures en dehors des trois règnes, jusqu'à un certain point procédant des quatre éléments, dont les cadavres se condensant, se stratifiant, se transmuent en une espèce de minéral : « cristaux jaunâtres striés de filets bleus. » Et ces formes accroissent collectivement leurs forces destructives au fur et à mesure qu'elles détruisent partiellement l'homme ; elles étendent le cercle de leurs opérations, comme la chute d'un corps dans l'eau étend autour d'elle les cercles d'onde sans cesse s'élargissant. La suprématie de la race humaine est menacée ; encore quelques grandes batailles entre tribu de Xipéhuz et tribu de pauvres Nomades, ce sont peut-être les Xipéhuz qui domineront la Terre. Alors, apparaît le héros, un homme, sage vivant à l'écart des autres batailleurs, déjà un philosophe. Il ouvre le compas de son intelligence, mesure, étudie ses ennemis et sauve.la race humaine.

Les Xipéhuz sont, pour ainsi dire, une sorte de représentation ibsénienne des puissances électriques animées en personnages se mouvant, agissant avec des pensées mystérieuses qu'on peut arriver à déduire de leur geste, et cela dans un décor de fraîches forêts sombres où le héros dompteur sait, tout en fabriquant un arc solide, ne pas rester indifférent à la caresse d'un rayon d'étoile. L'imagination excessive de cette œuvre est contenue, refoulée, par les nettes sections d'un style froid, à la froideur brillante de l'instrument de précision. On rêve, en lisant ce petit ouvrage, si condensé, si pur de matière et d'âme, d'une particulière cristallisation littéraire qui le ferait proche du grand œuvre. Pas un de ses détails n'est laissé au hasard de la conception, et on sent que, sur vingt, ce détail fut choisi comme du bout de pinces délicates et placé à sa place, exactement. C'est une simple histoire qui a la simplicité du germe et porte, comme tout germe, l'embryon d'un nouveau monde. On a pu reprocher aux Rosny la fréquence de leurs expressions techniques ; mais ici leur écriture s'en dépouille en une clarté d'eau glissante. Ils nous font voir une partie merveilleuse de la nature ; nous procurant, pour cet ardu travail, les yeux naïfs d'un berger chaldéen. A la suite des Xipéhuz, les complétant, donnant leur pendant moderne, resplendit le Cataclysme : « Rogue aiguë dévorant étoiles et lunes », devant deux époux effarés qui se sentent peu revenir aux temps maudits où la force régnait contre les forces.

Dans ces temps reculés, un énorme bolide tomba sur le plateau des Tornadres ; il dort, sous la terre végétale, depuis des milliers d'années, prêt à manifester son origine céleste dès que se rapprochera de lui l'influence stellaire qui peut-être aida, jadis, à le précipiter. Et le cycle révolu de cette influence, il s’opère une lumineuse transformation de toute l’atmosphère du pays. En une nuit, arbres et plantes s'enflamment d'un incendie météorique sans « consumation ». Les animaux ont fui, les lois, de la pesanteur sont perturbées, les objets d'argent verdoient ; les deux époux, l'un savant, plein de curiosité, l'autre douce femme superstitieuse, contemplent de leur fenêtre cette anticipée fin du monde jusqu'au moment où l'homme, ne se sentant plus peser sur le sol, a l'idée de se saisir de sa compagne pour ajouter leur propre poids et se dérober ainsi tous les deux à l'action malfaisante du phénomène. Emportant son fardeau d'amour, il fuit, redevenu l'instinctif primordial.

Dans la complication de l'acte de tendresse et de l'acte scientifique : l'homme se saisissant de sa femme pour la protéger et aussi rétablir les lois de l'équilibre, on retrouve toute la morale des Rosny, celle-là même qui régit Daniel Valgraive, le plus haut, certes, des romans moraux de notre époque littéraire. N'usant que du surnaturel de la nature, en formant une religion puissante et ne voulant de mystère divin que celui qui croît chaque jour avec le grain de blé, les Rosny ont mis dans l'art d'écrire une dignité vraiment sacerdotale. Ce sont, à la fois, les seuls naturalistes dignes de ce nom et les plus attachants conteurs mystiques, ceux qui ne se perdent point en des divagations d'occulte jonglerie, mais ceux qui s'efforcent de toucher aux plus secrètes fibres de la chair avec des mains pures de médecin affectueux, et c'est pour cela que malgré l'austérité de leur langage ils devraient être répandus à profusion chez les ignorants, c'est-à-dire partout en France.

Rachilde

J.-H. Rosny aîné "Les Xipéhuz" (Mercure de France - 1910)

J.-H. Rosny aîné "Les Xipéhuz" (Mercure de France - 1925)

Critique de "Les Xipéhuz" par Rachilde (1896)

Critique de "Les Xipéhuz" par Rachilde (1896)

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