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J.-H. Rosny

Critique de "La Guerre du Feu" par Louise Georges Renard (1911)

19 Septembre 2014, 10:54am

Publié par Fabrice Mundzik

Critique de "La Guerre du Feu", de J.-H. Rosny aîné, par Louise Georges Renard.

Publication dans La Tribune de Lausanne n°60 du 12 mars 1911.

Pour mémoire, La Tribune de Lausanne a publié "La Guerre du Feu" en feuilleton (1914/1915). A la lecture de cette superbe critique, on peut comprendre pourquoi !

A lire aussi :

J.-H. Rosny aîné "La Guerre du Feu" in La Tribune de Lausanne (1914/1915)

Allusions : Michel Rochat "In memoriam : le Mammouth" (2001)

Lucien Rolmer : critique de "La Guerre du Feu" (1911)

La Guerre du Feu

Si quelqu'un pouvait écrire un beau roman préhistorique, c'est bien Rosny aîné, parce que ce puissant artiste a non seulement fouillé la préhistoire pour d'autres livres (Vamireh, Les profondeurs de Kyamo), mais encore parce que son imagination recrée ce qu'on ignore...

Des hommes, des bêtes, des plantes, des pays qui existaient il y a cent mille ans, que savons-nous ? A peu près rien. Seuls des squelettes momifiés, des plantes devenues pierres, des empreintes brouillées ont pu servir de thème aux reconstitutions des spécialistes — et là dedans, quelle énorme part de fantaisie !

Oui ! mais Rosny est un écrivain unique, qui prête son âme aux gens, aux choses inanimées, et leur donne un caractère tellement vrai qu'on est obligé de le croire, qu'on n'a pas envie de crier à l'utopie ; qu'on se laisse emporter, balayer, par une impérieuse conviction que « c'était bien comme cela », que cela ne pouvait pas être autrement. Rosny est le plus grand enchanteur que je connaisse, et je le comparerais volontiers à ce sorcier des « Mille et une nuits » qui mettait un géant dans une petite bouteille.

Le géant, c'est l'immense période inconnue, noyée dans la nuit des âges ; la petite bouteille c'est le cadre du roman. Et notez qu'il a fait cela comme en se jouant ! ou que du moins le lecteur ne perçoit nullement l'effort colossal que cela a dû lui coûter.

Nous sommes tout de suite au cœur du sujet. Une tribu des premiers âges de la terre a perdu le feu, ce qui équivaut pour elle à la plus grande catastrophe connue à ce moment-là. Ce feu, jalousement gardé, jalousement entretenu, elle ne l'a pas laissé s'éteindre, mais il a été éteint volontairement par des ennemis durant une bataille. La mort des guerriers qui ont combattu, c'est un malheur, mais la mort du feu, c'est une catastrophe. Tant que le feu ne sera pas revenu habiter la tribu, celle-ci s'en ira mourant, se décimant, se lamentant, à mesure que les jours noirs, que les nuits effrayantes, pleines d'embûches, se succéderont.

Cependant, à la tête de la tribu tant éprouvée, il y a un vieillard énergique. Jadis plus fort, plus beau que tous, il s'est affaibli par l'effet de l'âge, mais on le respecte encore à cause de sa sagesse. Cependant son règne ne peut plus être que de courte durée. Et alors il devance les temps.

Ayant réuni autour de lui sa horde décimée, il demande que les plus résolus partent à l'aventure pour reconquérir le feu. Où ? Comment ? Nulle indication. A eux de trouver et de vaincre, car il va falloir s'entretuer pour voler à une autre tribu (située on ne sait où dans l'étendue) ce trésor inestimable. La récompense, du reste, sera magnifique. Le vainqueur aura pour lui Gammla, la plus belle fille du clan et la fille du chef. On lui donnera en outre le commandement suprême : le vieillard s'effacera devant le jeune vainqueur.

Merveilleuse perspective ! surtout pour Naoh, qui confusément aime Gammla. Aussi se déclare-t-il prêt à partir avec deux compagnons. Un autre guerrier, rude, velu, formidable, se propose également et part dans une direction contraire avec ses deux frères.

Alors voici que se déroule la formidable épopée.

Bien entendu nous ne suivons que Naoh dans sa course aventureuse, et c'est déjà énorme. Lutter à trois, contre les bêtes sauvages et libres, contre les eaux perfides, contre les tribus étrangères plus perfides encore, ah ! ce n'est pas peu ! Un moment arrive où Naoh est tellement déprimé par ses efforts — il a vaincu l'ours gris, vaincu le lion géant — qu'il mourra s'il ne fait alliance avec les mammouths, qui, en ce temps-là, semblaient plus prédestinés que les hommes à devenir les maîtres de la terre. C'est peut-être le passage le plus émouvant du livre, c'est grand et beau comme de l'Homère. Cela dépasse absolument nos lectures habituelles, et je ne puis résister au plaisir de vous présenter les mammouths.

« Souverains de l'étendue, maîtres de leurs exodes et de leurs repos, les ancêtres avaient assuré leur victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, réglé leur marche, leur tactique, leur campement et leur hiérarchie, pourvu à la défense des faibles et à l'entente des puissants. La structure de leur cerveau était délicate, leurs sens pleins de subtilité ; ils avaient une vision précise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus, l'odorat fin, le tact sûr, l'ouïe vive.

Énormes, mais flexibles ; pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient, déracinaient, pétrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui s'enroulait comme un serpent, étreignait comme un ours, travaillait comme une main d'homme. Leurs défenses fouissaient le sol ; d'un coup de leurs pieds circulaires, ils écrasaient le lion. »

A force de patience, l'homme se fait comprendre des bêtes, si bien que celles-ci le prennent sous leur protection et lui font avoir, avec la reprise du feu, la complète victoire. Mais arrive le moment où il faut se séparer de ces géants protecteurs. Et c'est encore une page d'une beauté supérieure, car l'homme souffre de la séparation, tandis que la bête, elle, conduite par son instinct, ne souffre pas.

Cependant l'homme, la « bête verticale », comme l'appelle Rosny, est vainqueur malgré sa faiblesse et sa solitude, parce qu'il est un être qui pense et raisonne, peut-être aussi un être qui aime, bien que l'amour, en ces temps perdus dans le lointain, ne ressemble nullement à ce que nous appelons de ce nom aujourd'hui.

La « Guerre du Feu » est un des plus beaux livres de cette aimée. Depuis longtemps Rosny y travaillait, il aimait à en parler avec des amis, il a vécu de longs mois enfermé dans cette période obscure qu'il a fallu tout entière reconstituer comme font les savants quand ils travaillent sur le squelette d'un animal dont la race est perdue.

De cette gestation, qui fut une des belles joies de l'artiste, est sortie une œuvre tellement originale qu'elle ne peut se comparer à rien. Il faut en jouir comme d'un plaisir rare et unique.

Louise Georges Renard

Critique de "La Guerre du Feu" par Louise Georges Renard (1911)

Critique de "La Guerre du Feu" par Louise Georges Renard (1911)

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