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J.-H. Rosny

Critique de "L'Impérieuse bonté" par Maurice Muret (1894)

13 Mars 2014, 15:07pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Chronique parisienne de l’Art sociologique : A propos d'un nouveau roman de M. J.-H. Rosny", signé Maurice Muret, fut publié dans le supplément littéraire de L'Estafette n°118 du 20 mai 1894.

Chronique parisienne de l’Art sociologique
A propos d'un nouveau roman de M. J.-H. Rosny

L’énorme production de romans à laquelle nous assistons aujourd’hui a du moins ce bon côté qu’elle fournira des documents instructifs sur notre époque aux historiens des siècles futurs. Grâce aux soins minutieux que les écrivains apportent de nos jours à la description, il sera facile à nos descendants de reconstituer l’aspect de la société actuelle et le fonctionnement de ses organismes. Si nous avions pour les siècles passés la centième partie seulement des témoignages que nous léguerons à nos petits-neveux, nous n’en serions pas réduits sur tant de points à des conjectures et a des hypothèses. Les romans en petit nombre que nous ont transmis nos ancêtres ne donnent guère de détails sur les choses du temps. L’âme seule du personnage intéressait, et encore celle des grands seigneurs seulement. On ne s’occupait guère du peuple, et pour que l’histoire d’une Manon Lescaut valut d’être contée, il fallait que sa destinée fut intimement liée a celle d’un chevalier Desgrieux.

Il n'en est plus de même aujourd’hui. Le roman moderne a l’ambition de refléter fidèlement l’aspect de la société contemporaine. Il se présente comme une discipline de l’histoire et relève également de la science et de la philosophie, de la psychologie et de la mécanique. C’est là une conception fort noble du roman, et, dans ce cadre ainsi élargi, les manifestations les plus diverses de la pensée contemporaine peuvent trouver place.

M. J.-H. Rosny est, parmi les écrivains de la jeune génération, un de ceux qui ont le mieux réalisé cet idéal. Ses romans sont de vastes synthèses, de consciencieuses enquêtes ou évoluent les personnages caractéristiques d’une époque et d’une classe sociale. A force d’exactitude, son œuvre manque parfois d’harmonie, il faut bien le reconnaître. Rien n’est moins simple, rien n’est moins latin que ces tableaux dont la juxtaposition forme un livre. Tel de ses romans ressemble plus à une encyclopédie scientifique qu’à une œuvre d’art littéraire.

Comme tant d’autres, M. Rosny a débuté par des romans du plus farouche naturalisme. Il nous a montré des hommes qui n’étaient que des marionnettes régies par leur seul instinct, des fantoches, produits irresponsables d’une hérédité fatale. Il nous a fait voir d’abord des ouvriers qui étaient des brutes et des paysans qui étaient des monstres. Puis, peu a peu, il a délaissé cette vaine formule qui, sous prétexte de science, ne réussissait qu’a produire des œuvres d’une étrange inexactitude. Dès lors M. Rosny s’est appliqué surtout à peindre l’ouvrier et le peuple parisiens. Son roman du Bilatéral reste un modèle du genre. Le Bilatéral est une étude des milieux révolutionnaires parisiens. Dans ce roman paru, il y a quelques années, M. Rosny pressentait avec une faculté de divination vraiment admirable les bouleversements auxquels nous assistons en ce moment. Vaillant et Emile Henry sont peints de toutes pièces dans le Bilatéral avec leur monstrueuse psychologie et leur métaphysique sonore et prétentieuse. M. Zola avait déjà fait dans Germinal une tentative pareille. Mais l’auteur des Rougon Macquart est un romantique attardé. Son Souvarine est un illuminé, crée par un cerveau de poète. M. Rosny, au contraire, est philosophe avant d’être artiste. Je dirai même que chez lui, celui-là nuit parfois à celui-ci.

M. Rosny a bien compris qu’en notre époque troublée ou le tonnerre des bombes a remplacé le bruit des pétards de fête, l’art sera sociologique ou il ne sera pas. L’atmosphère est trop saturé d’électricité, trop de nuages obscurcissent l’horizon pour que nous puissions trouver plaisir à de simples amusettes. Les peines d’amour du jeune ingénieur comme il faut et de la jeune personne distinguée — style George Ohnet — ne nous intéressent plus.

M. Rosny estime avec les gens de cœur, que l’art a aujourd’hui une mission plus élevée. Il pense que les grandes découvertes de notre fin de siècle sont susceptibles au plus haut degré d’être transmuées en matériaux littéraires.

Il s’applique à en dégager la signification confuse. Mieux qu’aucun autre, il a la compréhension du moment étrange ou nous vivons.

Et, tandis que la tourmente nous emporte au hasard vers d'inconnus rivages, marin vigilant il jette la sonde dans l’océan houleux...

Le nouveau livre de M. Rosny est consacré tout entier à l’altruisme, c’est-à-dire à la peinture de l’amour que nous ressentons pour notre prochain.

La littérature contemporaine est franchement altruiste. Elle est un écho des discussions sociales et des controverses politiques dont retentissent à cette heure le parlement, les églises et jusqu’aux salons.

Dans l'Impérieuse Bonté, M. Rosny envisage l’amour du prochain sous toutes ses formes. Il expose les phénomènes psychiques dont il est né et les actes contradictoires qu’il engendre. L altruisme est étudié tour a tour dans un socialiste, dans un pessimiste, dans un fataliste, chez une catholique, chez une protestante et chez une simple mystique. Ainsi M. Rosny s’efforce de traiter son sujet sous toutes les faces.

Ce qui fait l’originalité de cette étude, c’est la thèse qu’elle doit démontrer, à savoir qu’il est puéril d’assimiler la bonté au renoncement. M. Rosny s’élève contre la conception passive de la morale russe qui est celle de la plupart de nos écrivains. Il prend hautement la défense de la civilisation et affirme nettement sa foi au progrès, nié par les mystiques slaves. M. Rosny se déclare partisan d’une morale énergique ou la bonté implique l’autonomie, la fierté et la résistance individuelle. Ce livre ne tardera guère à arriver jusqu’au grand public, bien qu’à cela un obstacle s'oppose : je veux parler du style de M. Rosny. Notre auteur a sur ce sujet des idées bien a lui ; son écriture veut être complexe et ingénieuse comme l’idée même. Oserai-je dire que son style me semble trop souvent obscur ? Rien n’est plus lugubre que ces longues phrases dont l’allure désolée semble une plainte qui se traîne.

Mais à cela M. Rosny répondra que si son style est parfois ténébreux, c’est parce ses idées ne sont pas toujours d’une limpidité parfaite. Or il cite lui-même dans le volume que j’ai sous les yeux cette parole de M. Pasteur que « les âmes qui n’ont que des idées claires ne peuvent être que des âmes médiocres ».

Maurice Muret.

A lire aussi :

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