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J.-H. Rosny

Maurice Martin du Gard "Promenades littéraires : Léon Daudet et Rosny aîné" (1927)

1 Janvier 2014, 13:45pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Promenades littéraires : Léon Daudet et Rosny aîné" de Maurice Martin du Gard fut publié dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques n°244 du 18 juin 1927 :

Drôle d'idée, me dira-t-on, de mêler aujourd'hui ces deux noms, le feu avec l'eau, la chaleur avec l'ombre ! Une eau charmante, une ombre douce en vérité. Promenades littéraires, déjà ce titre de Gourmont convient à merveille aux deux volumes qui viennent de nous parvenir, estampillés l'un comme l'autre par l'Académie de chez Drouant, Les Études et milieux littéraires de M. Léon Daudet, on le pense peut-être, sont d'une plus belle volée, rendent un son plus vigoureux que les mémoires de M. J.-H. Rosny aîné sur l'Académie Goncourt et les quelques salons où il rencontra maints curieux personnages ; du moins ils ont un mérite en commun, ces deux livres : un air d'aller au petit bonheur, un peu à l’aventure, tout à fait dans le goût et dans la manière de Montaigne qui exerce sur Léon Daudet en particulier une fascination extrême. Montaigne, Pascal, voilà ses deux maîtres du moment, cela s'appelle vouloir associer les contraires, à méduser les barrésiens. Mais Léon Daudet, au plus frais et dans le sentier le plus paisible de la forêt littéraire, garde, il est vrai, son pas de conquérant, tandis que la démarche de M. Rosny semble infiniment plus désabusée, il est aussi plus bucolique, cueillant de-ci, de-là, des petites fleurs déjà fanées, tout cela est fort touchant et s'explique assez bien. L'essentiel, c'est qu'ils se promènent et que nous puissions les suivre avec plaisir et d'assez près. Tous ceux qui aiment la littérature et l'histoire littéraire auront demain ces deux bouquins sur leurs rayons.

Les Études et milieux littéraires groupent des articles que Léon Daudet nous a fait l'honneur de publier l'an dernier aux Nouvelles Littéraires sur l'Humanisme et les lettres contemporaines et les conférences qu'il donnait il y a quelques semaines au théâtre des Mathurins. Aucune allusion à sa politique personnelle ne vient, ou si peu, contaminer le jeu critique ; ne lui ménageons point nos compliments. Il y a de fortes leçons de style à retenir de son dernier ouvrage, des observations toujours bien vues, allant chaque fois au fond de l'homme, avec une tendresse amusée, sur l'existence de l'écrivain. Et sa réaction contre l'académisme, le poncif, la platitude de l'expression, comment ne pas l'approuver ?

Son apologie de l'humanisme, les jugements qu'il porte sur les écrivains, s'ils ne sont pas toujours aussi motivés qu'on le souhaiterait, tout cela part d'un esprit, dont la liberté est, ici, assez évidente, épris avant tout de nos divines bagatelles littéraires. Il ne juge pas en partisan comme c'était si souvent son habitude ; Rochefort en lui s'est assoupi. Pour ce qui est, bien entendu, de Maurras, au génie administratif et juridique de qui Bonaparte, un peu ahuri, se voit tout à coup immolé, ne lui demandons pas d'être aussi mesuré. Les contradictions d'ordre littéraire entre Maurras et lui, tout le monde les connaît ; l'un est latin, avec des ouvertures sur le germanisme (qui parle mieux de Goethe, de Jean- Paul ?) l'autre est grec, d'esprit et de style impératif, docile seulement à tout ce qu'il croit être la raison casquée avec la lance et le hibou. Il n'est point de semaine où je ne reçoive quelque article où sont rassemblés avec une minutie un peu pédante, ces contradictions-là. La belle affaire ! Le jeu serait assez vil à mener, en ce moment surtout. Et pourtant comme ce serait amusant ! Bornons-nous à citer Baudelaire qui est, pour Maurras, une maladie de notre sensibilité, paraît par moments à Daudet « une sorte de Ronsard assombri sous un ciel d'orage, et sans cesse, ajoute-t-il, il revit la veine sombre et dorée, amère, voluptueuse, tragique des satiriques romains. Il y ajoute le vent du large, la brise des îles pâmées dans la lumière et aussi une affectation satanique qui tient au dandysme intellectuel de son temps, plus cabotin que sincère. Mais le tuf est ce que je viens de dire et lui assure l'immortalité au pays gallo-romain. Enfin, dans la fadeur générale — coutumière aux générations qui se croient hardies et révoltées — il fut vert, il épancha le suc de l'euphorbe » ; c'est d'une inoubliable plénitude de pensée et de style. Baudelaire est tout Latin ; seuls, l'héritage et la pratique de l'humanisme donnent cette assurance verbale, cette rigueur, ce rythme dont Léon Daudet, lui-même, peut se prévaloir à son tour dans la première partie de son ouvrage où se pressent, en une troupe pittoresque, définitions et raccourcis critiques. Les vertèbres latines sont presque visibles. On comprend mieux encore pourquoi il insista, en 1922, à la Chambre, au cours de sa défense des humanités, sur la nécessité de maintenir dans les programmes l'exercice régulier du thème latin qu'il croyait alors plus menacé du reste qu'il ne l'était. Le thème latin, c'est certain, demande un effort qui contribue à développer le jugement de l'enfant, en lui faisant découvrir, avec le sens de la rigueur intellectuelle, les racines profondes du langage qu'il parle ; ne dénouons pas ces liens.

M. Daudet démontre fort bien les insuffisances de la prose de Loti qui n'était pas un humaniste. On le suit moins quand il veut voir dans la construction romanesque de Bourget l'influence, des humanités gréco-latines. Et même si nous étions d'accord sur ce point, comment admettre la responsabilité de la Grèce et de Rome dans la médiocrité universellement reconnue de la prose du grand romancier ? Barrès, qui, lui, est un écrivain, n'avait pas le moindre rudiment de grec. De Michelet, de Voltaire, de Diderot, et en général de tous les écrivains d'humeur à la lignée desquels il appartient, M. Daudet nous entretient, à bâtons rompus, avec une générosité de vocabulaire qui n'est qu'à lui. On aurait pas de trop de six colonnes pour commenter ses mouvements et ses bonds d'analyse, si l'on peut ainsi dire. Quant à ses maximes sur la vie de l'homme de lettres, à la fin du chapitre VI, elles sont moins destinées aux amateurs qu'aux professionnels qui en feront leur profit, mais elles amuseront certainement les uns et les autres. Des anecdotes qui ne sont pas toutes inédites, en ce sens qu'on les a déjà entendues, du moins esquissées, dans d'autres volumes de souvenirs de Léon Daudet, avec les malices, hélas fatales, sur Victor Hugo, terminent ce livre plein de naturel et de rayonnement. Peu d'injustices en somme : Sainte-Beuve accusé d'hostilité systématique à l'égard du spirituel, c'est encore, à prouver, Descartes piétiné sans scrupules... Ne nous plaignons pas trop ; nous sommes loin du dérèglement guerrier auquel ingénument nous nous étions préparés. M. Léon Daudet rectifie peu à peu son corps de doctrine littéraire, il est de moins en moins étriqué. Et sa passion pour la littérature est si noble et si frémissante que nous finirons par lui pardonner de n'être pas toujours de notre avis !

M. Rosny aîné préfère le ton de la causerie familière, et presque tendre, à celui de l'évidence et de la certitude. Par exemple, il se moque de la hiérarchie, et ses personnages apparaissent, qu'ils soient immortels ou pareils à nous, dans la même troupe ; ils sentent presque tous la dure nécessité d'emprunter de l'argent, de Capus à Léon Bloy. Du bons sens, à la mélancolie, de la pitié pour tant de fantoches, M. Rosny aîné pense avec son cœur. Cela est d'un irrésistible effet et le lecteur ne se prendra pas d'une folle envie pour la carrière des lettres.

Mais de quoi s'agit-il, comme dit Foch ? Eh bien ! d'abord de l'Académie Goncourt, de sa fondation, des élections de ses membres, des candidats qu'elle a favorisés. Pour les prix Goncourt seulement nous trouverons des dates ; et c'est un gros reproche que je veux faire au mémorialiste d'avoir éliminé de la petite histoire littéraire, si précieuse à plusieurs titres, qu'il nous donne là, des indications chronologiques précises ; il y a quelques dates, je le sais bien, celle de la mort d'Edmond de Goncourt, le 16 juillet 1896, naturellement, mais on aimerait connaître l'année, le mois, le jour où un grand nombre de faits littéraires que relate M. Rosny aîné ont pu se passer ; trêve de chicanes, il y a de beaux portraits de Mirbeau, de Renard, d'Ajalbert et de Descaves. M. Rosny se moque bien un peu de Bourges quand ce dernier déclare qu'il n'est pas digne de dénouer les chaussures de Daudet ; il n'a donc pas besoin de nous dire pour quels candidats il vote au Goncourt : il apprécie peu les excès de la nouveauté. Son Moréas est juste, fort plaisant dans l'ensemble. Sa désinvolture à l'égard de Barrès ne laisse pas d'un peu choquer : « L'ambition sourdait de chacun de ses pores. Il voulait s'assurer tout ensemble, le vivre, le couvert et la gloire et dans ce moment, anxieux, hâtif, il ne chicanait pas trop les moyens, résolu pourtant à ne rien faire de malhonnête. » Comme vous y allez, monsieur des Goncourt ! Il est des statues qu'il convient d'épousseter d'un poignet plus léger. Et croyez-vous bien que « l'impression de patriotisme » qu'il donnait fut la cause de son succès, ou l'une des causes ? Sans doute Déroulède a-t-il nos respects. Mais on peut préférer à ses chants militaires l'Enquête au pays du Levant et le Mystère en pleine lumière. M. Rosny aîné, parlant de son collègue chez Drouant, dit que Léon Daudet est enclin à la déformation, à la manière du caricaturiste qui grossit le trait. Lui, fait tout le contraire, souvent il le diminue. Après avoir lu les Études et milieux littéraires de Léon Daudet, évidemment nous pensons que M. Rosny raconte fort bien les histoires mais qu'il est d'un débit un peu lent. Il a l'air ennuyeux, somme toute, mais il n'a que l'air. Et les mémoires que cet indépendant nous offre aujourd'hui, sont indispensables à la connaissance de ces trente dernières années de la vie littéraire à Paris.

Maurice Martin du Gard.

Maurice Martin du Gard "Promenades littéraires : Léon Daudet et Rosny aîné" in Les Nouvelles littéraires n°244 du 18 juin 1927

Maurice Martin du Gard "Promenades littéraires : Léon Daudet et Rosny aîné" in Les Nouvelles littéraires n°244 du 18 juin 1927

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