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J.-H. Rosny

Jules Renard "Les Trois Amis" (1893)

26 Janvier 2014, 17:35pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Les Trois Amis" est un texte Jules Renard, dédié à J.-H. Rosny, que l'on peut retrouver par exemple dans "Coquecigrues" (Ollendorff - 1893) :


Les Trois Amis

À J.-H. Rosny.

I

Le fiacre s’arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes hydrocéphales, si lourdes qu’ils les portaient à bras tendu, pour montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux.

Le premier dit : « Laissez donc, j’ai de la monnaie. »

Le second : « J’en veux faire. »

Le troisième : « Vous n’êtes pas chez vous, ici », et au cocher : « Je vous défends de prendre ! »

Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se regardaient obliquement.

II

Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait de rire.

La maîtresse de maison dit : « Voilà une folie. »

Le second apportait un bouledogue trapu, à mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc, coûtait dix-neuf sous, et, quand on lui tâtait les côtes, il pilait comme un oiseau.

La maîtresse de maison dit : « Encore une folie ! »

Le troisième n’apportait rien ; mais du plus loin qu’elle le vit entrer, la maîtresse de maison s’écria :

— Je parie que vous avez fait des folies ! venez çà, vite, que je vous gronde !

III

Au dîner, dès le potage, la maîtresse de maison dit :

— Un peu ? non, bien vrai ? Vous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée. Vous savez : il n’y a que ça.

Le premier des trois répondit : « Mâtin ! »

Le second : « Je l’espère bien. »

Le troisième : « Je voudrais bien voir que ce ne fût pas tout. »

Ensuite les plats défilèrent, comme il est prescrit, s’épuisant à calmer les faims.

IV

Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois amis dirent parallèlement :

au dessert assorti : « Soit, pour finir mon pain. »

aux liqueurs circulantes : « Jamais d’alcool ; mais du moment que cela vous fait plaisir ! »

et la boîte de cigares vidée : « La fumée ne vous incommode pas, au moins ? »

— Mon père était fumeur, répliqua d’un trait la maîtresse de maison. Mon frère était fumeur. J’ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon mari fumait aussi. J’ai un oncle que j’aime beaucoup qui fume la pipe et j’adore l’odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux.

V

Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit : « Ouf ! »

Le second : « Cette noce m’a cassé. »

Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères : « Jamais je n’ai tant rigolé. »

Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher.

Jules Renard "Les Trois Amis" (1893), dédié à J.-H. Rosny

Jules Renard "Les Trois Amis" (1893), dédié à J.-H. Rosny

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