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J.-H. Rosny

J. Ernest-Charles "La Littérature française d’aujourd’hui" (Perrin - 1902)

25 Janvier 2014, 13:29pm

Publié par Fabrice Mundzik

Extrait de "La Littérature française d’aujourd’hui", par Jean Ernest-Charles (Perrin - 1902) :

J.-H. Rosny

On peut dire : ils sont membres de l'Académie des  Goncourt, mais voyez la mélancolique monotonie de leur tâche indéfiniment recommencée. Ils ont écrit des romans qui étaient bons et qu'on a peu lus ; ils en écrivent de moins bons qu'on lit davantage. Et ils travaillent, ils travaillent. Ils publient des romans de tous les formats, chez tous les éditeurs. Les uns sont illustrés ; les autres ne le sont pas. Les uns parurent d'abord en feuilletons ; les autres, notez-le bien, sont complètement inédits. Les Rosny travaillent, travaillent. Hélas ! ils ne font guère moins de trois romans chaque année. Ils travaillent. Autrefois ils produisaient des œuvres ; est-ce que maintenant ils produisent autre chose que des volumes, des volumes écrits à la hâte, rapidement publiés ? Ils écrivent ; et  ce sont des livres, des livres qui paraissent, qui passent. On aperçoit à peine le roman annoncé : ce n'est qu'un roman de plus ! Ah pensée douloureuse ! on imagine, on rêve, on réfléchit, on écrit et ce n'est qu'un roman de plus ! Pourquoi donc les Rosny ne font-ils qu'ajouter des romans nouveaux à leurs romans anciens ? Et qui dira la raison de ces travaux forcés de la littérature !

Et pour cette rude tâche qui ne finit jamais, ils se sont associés tous les deux. Frères qui ne veulent pas être distingués l'un de l'autre ! Pour avoir un nom, ils se sont abstenus d'avoir des prénoms. L'un est J. L'autre est H. Qu'est-ce que J ? Qu'est-ce que H ? Lequel est J ? Lequel est H ? Majuscules mystérieuses, impénétrables individualités. Ils sont deux, deux en un. Ils sont les Rosny. Ils sont J.-H. Rosny. Il y a celui qu'on voit et il y a celui qu'on ne voit pas. Celui-ci existe-t-il ? Est-ce l'autre qui écrit ? Presque inconnus, presque célèbres, ils sont les Rosny qu'on discerne mal, les Rosny dont on doute. Et Paris, malveillant et lâche, prétend tout bas, de loin, qu'il n'y a qu'un seul Rosny qui soit écrivain et que ce n'est pas celui qu'il connaît. On me dit, à la dernière heure, que Paris à tort.

Ils existent tous les deux les Rosny ; de même leur œuvre commune existe. Elle existe, mais elle effraie. Elle est comme un monument colossal où l'on redoute d'entrer parce que la façade en est déplaisante. Mais on entre cependant dans leur œuvre, on s'y perd, on craint de n'en pouvoir sortir. Pauvres gens, nous ne sommes capables que de voir les apparences des choses. C'est le style des Rosny que nous considérons d'abord. Certes, il n'est pas inexact de dire que les Rosny ne savent pas écrire en français. Ils écrivent mal d'instinct, et sans avoir été jamais journalistes. Ou bien, l'incorrection de leur style est admirablement spontanée, ou bien ils accomplissent, pour être incorrects, des efforts prodigieux qui sont toujours amplement récompensés. Ils ne connaissent que les tournures qu'on n'emploie plus et que les mots qu'on emploiera peut-être plus lard. Leurs termes usuels sont ceux dont personne n'a jamais eu l'idée de se servir. Si, d'aventure, leurs barbarismes sont déjà assez anciens, leurs néologismes sont toujours barbares. Après tout, s'ils persistent à commettre tant de fautes grammaticales, c'est probablement parce qu'ils ignorent la grammaire. On peut l'ignorer et être honnête homme et grand romancier.

Les Rosny, qui sont grands romanciers, écrivent très mal. D'autres écrivent correctement, d'autres écrivent bien. Ils sont rares, ceux qui « écrivent bien » ; en un siècle, ils sont deux ou trois ; on les compte, on les compare, on discute sur chacun d'eux. C'est, dit-on, Bossuet, c'est Voltaire, c'est Chateaubriand ; et on demeure stupéfait que, les grands écrivains étant si rares, les genres de beau style soient si nombreux et si différents. Mais beaucoup d'écrivains se sont piqués ou se flattent encore d'écrire correctement. Ils ne méritent guère qu'on les imite. En vérité, nous attachons trop de prix au style. Un temps viendra où nous observerons la pensée, en négligeant ses ornements superficiels qui, la décorant, la travestissent.

Mais les Rosny devancent trop leur temps. Ils abusent du droit qui est donné à tout homme d'être un précurseur. Ils écrivent plus mal qu'il n'est strictement nécessaire. Termes scientifiques, épithètes surprenantes, métaphores inattendues, constructions imprévues, périphrases invraisemblables, masses informes, blocs carrément taillés, entassements, encombrements : leurs livres sont comme les chantiers d'un entrepreneur de démolitions.

Ils aiment trop la science et c'est ce qui nous tue. Il sied de reconnaître que si leur phrase est obscure, leur pensée est obscure aussi. C'est par principe que leur style est mauvais comme leur composition est incohérente. Tout est systématiquement confus en leurs livres. Les sciences leur fournissent des moyens excellents d'exprimer en désordre le désordre de leurs idées. Il importe de ne rien dissimuler : les Rosny ont une théorie littéraire.

Ils ont entrepris de chercher « dans les acquêts de la science et de la philosophie des éléments de beauté plus complexes et plus en rapport avec les développements d'une haute civilisation. » Et ils professent que « les grandes découvertes de notre fin de siècle sont susceptibles au plus haut point d'être transmuées en matériaux littéraires. » Ils disent et ils transmuent. Ils transmuent autant que faire se peut. Et ils ne s'aperçoivent pas que la science dans la littérature n'est pas plus à sa place que la littérature dans la science.

Ils ont une théorie littéraire. Et je ne m'en étonne ni ne m'en irrite. Qui donc n'a pas aujourd'hui de théorie littéraire ? D'ailleurs les Rosny ont, en outre, une théorie morale : c'est, en somme, leur seule ressemblance avec les romanciers immoraux pour qui nous avons tant de sotte indulgence.

Et les « acquêts de la science » procurent aux Rosny les sujets de leurs ouvrages. Ils savent toute l'évolution des races et des idées humaines depuis le commencement du monde, et même un peu auparavant, jusqu'aux âges contemporains et même un peu au delà. Et ils étudient tous les êtres : depuis les hommes des cavernes jusqu'aux gens de lettres, depuis les femmes extraordinairement sauvages jusqu'à celles qui ne le sont plus assez. Et ils parcourent le développement des pensées humaines : systèmes philosophiques, idées raisonnables, conceptions socialistes... « C'était mille ans avant la fondation de Ninive, Babylone, Ecbatane... » Et c'est la fin du XIXe siècle à Londres, le commencement du XXe siècle à Paris. Ce sont les individus et les races ; ce sont les doctrines et ce sont les mœurs ! Et c'est l'amoncellement impressionnant d'idées obscures qui s'entrechoquent, la multiplication de tableaux incertains qui violemment se mêlent. On peut dire : pour qu'ils fussent pardonnés de leurs défauts énormes, il leur faudrait du génie. Mais le temps n'est plus des génies littéraires ; l'époque est venue des génies scientifiques. Même, ce que nous savons de plus exact de la littérature actuelle, c'est que personne n'a du génie, personne sauf, peut-être, quelques jeunes gens âgés de dix-huit ans. Il est vrai qu'à vingt ils ont déjà cessé d'en avoir. A vingt-cinq ans ils n'ont même plus de talent.

Or, il faut dire : eux-mêmes les défauts des Rosny sont grandioses. Ils ont de la splendeur et de l'éclat. Trouble splendeur, éclat nuageux ! Mais quel magnifique rayonnement, à travers leurs livres, par intermittences !

Non, ils ne sauraient avoir, par instants, du génie ; nul n'en saurait plus avoir. Les intelligences humaines accomplissent aujourd'hui des efforts trop intenses pour que l'intelligence d'un homme puisse de très haut dominer les autres. Mais comment, si dépourvus d'art et de métier, si incapables de l'un et de l'autre, comment les Rosny écriraient-ils s'ils n'étaient pas poussés irrésistiblement par leur nature ! Comment ! Et voyez la merveilleuse association de leurs travaux, l'intimité féconde de leurs esprits. Voyez la persévérance sereine de leurs efforts créateurs, loin du bruit, et leur mépris des manœuvres grossières par quoi tant d'écrivains usurpent la gloire. — Et vous remarquez leur indépendance. Ils sont libres de toutes influences. Ils se sont mis à deux pour avoir une personnalité littéraire ; et ils en ont une très caractéristique. Et, s'ils trouvent l'originalité dans la bizarrerie, c'est qu'il n'est pas donné à tout le monde de la trouver dans la simplicité. — Et vous observez aussi la diversité des sujets qu'ils choisissent, la variété des mondes qu'ils parcourent, la richesse de leurs impressions, de leurs inventions. Et leur puissance est grande qui fait que leur œuvre apparaît parfois comme d'un Zola sans verve et plus massif encore... Et quelle vérité profonde, souvent ! Ah ! comme ils pénètrent la vie sociale et comme ils approfondissent le cœur humain ! Et il advient aussi que leurs récits quelquefois semblent d'étranges et confuses épopées.

Fatras, cette œuvre informe et superbe. Mais où donc, dites-le-moi, trouverez-vous pages plus belles que tel récit de la mort de Lamarque dans l'Impérieuse Bonté. Lorsqu'on lit ce chapitre, en passant quelques longs paragraphes, il n'est plus d'esprits ironiques, il n'est plus de cœurs secs ; on est ému, on pleure. Et souvent il en est ainsi. — Puis, vous connaissez la Tentatrice, ce conte minuscule. Il y a autant de raisons pour que ce soit un chef-d'œuvre que pour que ce soit une œuvre banale. Et je n'ose en décider. Du moins, c'est une esquisse légère et charmante. Elle a de la grâce correcte...

Exaltons ces écrivains indisciplinés. Ils sont frustes et robustes. Ils ont assez de force pour qu'il leur soit permis de manquer de goût.

Sommaire :

La Littérature d’aujourd’hui :

Sully-Prudhomme, Anatole France, Victorien Sardou, F. Brunetière, Pierre Loti, Jules Lemaître, J.-M. de Heredia, Jean Richepin, Paul Bourget, Edouard Rod, J.-K. Huysmans, Emile Faguet, René Doumic, Paul Hervieu, Paul et Victor Margueritte, Henri Lavedan, G. Hanotaux, J.-H. Rosny, Marcel Prévost, Alfred Capus, Jean Jullien, Lucien Descaves, Gabriel d’Annunzio, Henry Houssaye, Maurice Montégut, Léon Daudet, Edmond Rostand, Albert Vandal, Maurice Barrès, Octave Mirbeau, Albert Sorel, Octave Gréard, Eugène Ledrain, Georges Courteline, Eugène Lintilhac, Jules Renard, Henri de Régnier.

La Littérature de demain :

Paul Adam, René Bazin, Jean Moréas, Brieux, Maurice Donnay, François de Curel, Abel Hermant, Edouard Estaunié, Pierre Louys, Hugues Rebell, Pierre Veber, Emile Fabre, etc...

A propos de la collaboration entre les deux frères, se référer au dossier "Que nous enseigne la convention littéraire de 1935 ?" publié dans Le Visage Vert n°23 de novembre 2013.

J. Ernest-Charles "La Littérature française d’aujourd’hui" (Perrin - 1902)

J. Ernest-Charles "La Littérature française d’aujourd’hui" (Perrin - 1902)

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