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J.-H. Rosny

Critique de "Torches et Lumignons" par Benjamin Crémieux (1921)

24 Janvier 2014, 17:40pm

Publié par Fabrice Mundzik

La critique de "Torches et Lumignons", de J.-H. Rosny aîné, par Benjamin Crémieux fut publiée dans La Nouvelle Revue français On la retrouve dans le Tome XVI de janvier-juin 1921.

Torches et Lumignons, par J.-H. Rosny aîné
(Éditions de la Force Française).

On lit d'une goulée ces souvenirs de la vie littéraire d'il y a trente ans — Grenier des Goncourt, salon de ville et de campagne d'Alphonse Daudet, Gil Blas, Écho de Paris première manière, Justice de Clemenceau, Revue Indépendante — avec le même plaisir que ceux de Léon Daudet, c'est-à-dire avec un peu moins de plaisir qu'on ne lit le Journal des Goncourt. Chez Goncourt, même si chacun d'eux est déformé, les traits, disséminés de page en page, se complètent ou, se contredisant, s'harmonisent selon la vérité irrationnelle de la vie : ce sont des matériaux de construction que le lecteur assemble à son gré. Chez Rosny comme chez Daudet, il y a trop de recul dans la notation pour qu'elle ne soit pas stylisée et schématisée en même temps : ce n'est plus le tout-venant des impressions, le jaillissement de sentences vraies ou fausses, vraies et fausses, c'est du roman historique, des natures vues à travers des tempéraments. Rien ne peut remplacer pour les mémorialistes le procédé du journal, quitte, bien entendu, à le réviser avant publication.

Daudet a la truculence du pamphlétaire, Rosny s'efforce de parler sans haine et sans crainte et de scruter les âmes immortelles de ses originaux et non pas leurs âmes sociales. Il y a des portraits exquis, ceux de Bonnetain, d'Hervieu, d'Hermant. Mais le plus intéressant, c'est sans aucun doute ce que Rosny, volens nolens, révèle sur sa robuste personnalité d'autodidacte scientiste. « Comme j'ai rêvé sans que cela me cachât le réel ! » — « Tous mes rêves sont profondément nourris de choses vues et entendues. » — «La science est chez moi une passion poétique. »

Rosny est un des premiers écrivains de chez nous, et peut- être le premier en date, qui ait édifié une œuvre valable, sans rien connaître des vieilles disciplines classiques et en demandant tout aux philosophies, à la science et à la vie d'aujourd'hui — fût-ce pour recréer de la préhistoire. C'est une sorte de Gorki Français.

Le « Cosmos » de Rosny, — on s'en apercevra plus tard, si leur style puissamment forgé, mais parfois rebutant, n'empêche pas ses œuvres de survivre, — contient ou reflète à peu près tout ce qui (littérature exceptée) a intéressé, ému, passionné les individus et les sociétés de 1890 à 1914. Et d'autre part, nul plus que lui n'a le sens de l’élémentaire.

Nous sera-t-il permis d'esquisser un regret ? « Mes livres », dit Rosny aîné. On eût aimé connaître l'histoire d'une collaboration aussi féconde que celle des deux frères Rosny. Le nom de Rosny jeune n'est pas une seule fois prononcé dans le volume.

Benjamin Crémieux

A propos de la collaboration entre les deux frères, se référer au dossier "Que nous enseigne la convention littéraire de 1935 ?" publié dans Le Visage Vert n°23 de novembre 2013.

Critique de "Torches et Lumignons", de J.-H. Rosny aîné, par Benjamin Crémieux in La Nouvelle Revue français Tome XVI (janvier-juin 1921)

Critique de "Torches et Lumignons", de J.-H. Rosny aîné, par Benjamin Crémieux in La Nouvelle Revue français Tome XVI (janvier-juin 1921)

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