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J.-H. Rosny

Discours d'Emile Borel au Banquet J.-H. Rosny aîné (1924)

28 Décembre 2013, 12:14pm

Publié par Fabrice Mundzik

Suite à l'annonce du Banquet J.-H. Rosny aîné dans le n°111 du 29 novembre 1924, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques ont publié le discours d'Emile Borel dans le n°113 du 13 décembre 1924 :

A la fin du banquet offert à J -H. Rosny par ses admirateurs, quelques discours ont été prononcés. M. [Raymond] Poincaré, Gaston Rageot, José Germain, ont notamment pris la parole. Nous avons l'heureuse fortune de publier le discours de M. Emile Borel, membre de l'institut, député, président de l'Union intellectuelle européenne, qui présente du point de vue scientifique l’œuvre de J.-H. Rosny.

Les organisateurs de cette fête magnifique ont bien voulu me demander de prendre la parole au nom des admirateurs scientifiques de J.-H. Rosny aîné, afin de ne pas laisser dans l'ombre l'une des faces les plus curieuses de son puissant génie. En réalité, si on avait voulu pousser la spécialisation jusqu'à faire parler un homme compétent de chacun des aspects de son œuvre gigantesque, ce sont des dizaines d'orateurs qu'il aurait fallu convier à prendre la parole, et chacun d'eux aurait dû, pour être complet, prononcer un long discours. Soyez rassurés, je n'abuserai pas du privilège qui m'a été donné et dans lequel je veux voir surtout un témoignage de l'amitié qui m'unit au maître et dont je suis légitimement fier.

En même temps qu'un génie littéraire que je n'ai pas à définir, car il l'a été et va l'être par des voix autrement autorisées que la mienne, J.-H. Rosny aîné est un génie scientifique et ce génie scientifique apparaît dans toute son œuvre. Il serait intéressant notamment de démêler quelle est la part de cet esprit scientifique dans ses romans sociaux, tels que « la Vague rouge » ou dans la manière dont il étudie et dénonce les misères et les difficultés des travailleurs intellectuels ; c'est là un sujet qui est malheureusement devenu en ces dernières années d'une actualité particulièrement pressante mais J.-H. Rosny n'avait pas attendu la création de la C.T.I. pour écrire « Sous le fardeau », livre malheureusement trop prophétique. On retrouve aussi ses préoccupations scientifiques dans son œuvre proprement philosophique dans sa conception si profonde et si neuve du pluralisme à laquelle il a consacré quelques-uns de ses plus beaux ouvrages. Mais je ne suis pas ici pour parler en sociologue ou en homme politique, ni pour parler au nom des travailleurs intellectuels ou des philosophes ; je dois me borner au seul point vue de ceux qui cultivent les sciences exactes.

Si je voulais indiquer d'un seul mot la raison principale de leur très grande admiration pour J.-H. Rosny aîné, je dirais qu'ils sont surtout frappés par son imagination ; cette imagination a une puissance et une qualité qui l'apparentent directement à l'imagination scientifique, c'est-à-dire à l'imagination qui met les savants sur la voie des grandes découvertes. Qu'il s'agisse, en effet, de mathématiques pures ou de sciences physiques, c'est par l'imagination seule que se distingue le véritable savant, celui qui ne se contente pas de s'assimiler la science acquise par ses prédécesseurs, mais qui fait œuvre de création. L'imagination est la qualité la plus rare et la plus précieuse chez les savants comme chez les poètes. Voir un aspect nouveau des choses ne pas laisser son esprit suivre les ornières traditionnelles, c'est le seul moyen d'apporter aux hommes quelque chose de vraiment neuf. Ceux qui ont ce don sont, rares ; encore plus rares ceux qui comme J.-H. Rosny l'ont doublement et possèdent à la fois l'imagination littéraire et l'imagination scientifique. C'est cette double qualité de son imagination qui lui donne une place à part dans la littérature du merveilleux et qui le distingue notamment de Wells, dont je n'ai pas à discuter ici les qualités littéraires, mais qui n'a certainement pas les dons scientifiques de J.-H. Rosny. Il est relativement facile à un écrivain de talent de prendre comme thème d'un roman ou d'une nouvelle, une idée scientifique qui lui est apportée du dehors, soit par une conversation, soit par une lecture. Ce point de départ, ce postulat étant une fois admis, l’œuvre d'imagination déroule ses péripéties ou développe sa psychologie d'une manière en quelque sorte indépendante du postulat. Ce postulat scientifique se trouve être ainsi simplement un point de départ, un prétexte à une construction romanesque et n'influe pas sur la valeur même de cette construction. Si le romancier a du génie, la construction romanesque aura toutes les qualités que ce génie peut donner à un roman et ces qualités seront indépendantes de la valeur et de l'intérêt du postulat scientifique qui en a été le prétexte.

Ce n'est pas ainsi que procède J.-H. Rosny aîné dans ses romans merveilleux. Qu'il s'agisse de romans préhistoriques, qu'il s'agisse de visions d'avenir ou qu'il s'agisse de ces œuvres prodigieuses qui sont en dehors du temps et de l'espace, comme « Les Xipéhuz » , « la Mort de la terre » ou « la Force mystérieuse ». La conception scientifique sur laquelle roule l’œuvre d'imagination, n'est pas ici un simple point de départ arbitrairement choisi, c'est une réalité que l'imagination de l'écrivain rend vivante et qui se développe tout le long du récit, parallèlement à l'aventure romanesque ou à la psychologie des personnages. Ayant conçu comme possible un phénomène physique nouveau, tel que la maladie de la lumière, J.-H. Rosny fait exactement le même travail intellectuel qu'un physicien qui se proposerait d'étudier ce phénomène. Il approfondit les relations de ce phénomène nouveau avec les autres phénomènes connus et s'attache à en signaler les conséquences les plus caractéristiques. La seule différence, c'est que tandis que le physicien serait tenu de soumettre ces conséquences à un contrôle expérimental, le romancier peut se contenter de les indiquer et n'a pas à se préoccuper de leur vérité, mais seulement de leur vraisemblance dans l'hypothèse où il s'est placé. Ce développement de la pensée scientifique se trouve si intimement lié au récit qu'il ne serait pas possible de les séparer, tandis que dans la plupart des ouvrages d'imagination où le merveilleux joue un rôle, il serait relativement facile de transposer le récit romanesque en laissant entièrement de côté le point de départ scientifique.

La complexité de plus en plus grande de la science, ne permet à personne, pas même aux spécialistes les plus éminents, d'embrasser complètement toutes les sciences, à plus forte raison cela est-il possible à un écrivain. Mais dans toute la mesure où ce tour de force est possible, J.-H Rosny aîné l'a réalisé. C'est là une des raisons de l'admiration qu'ont pour lui tant de scientifiques. A cette admiration, se mêle aussi une grande reconnaissance et c'est par là que je voudrais terminer. Ceux qui cultivent la science pure souffrent quelquefois de se trouver aussi isolés de l'ensemble des hommes qui pensent. Ceux de leurs travaux auxquels ils attachent le plus de prix, ne sont parfois lus et compris que par quelques-uns seulement de leurs collègues. Lorsqu'un savant comme Henri Poincaré arrive à la gloire quasi universelle, c'est de confiance que la plupart l'admirent, sans comprendre, sans même connaître l'essentiel de son œuvre. Aussi les savants doivent-ils être reconnaissants à ceux qui permettent à beaucoup d'hommes de s'intéresser même de loin à leurs préoccupations et de comprendre un peu moins imparfaitement en quoi consiste ce travail de la découverte scientifique dont beaucoup de personnes parlent, mais que bien peu connaissent. En mélangeant les productions de son imagination scientifique, avec des récits intéressants pour tous, J.-H Rosny aîné peut faire comprendre, peut faire aimer ces qualités de l'imagination scientifique qui restent en général inaccessibles à la plupart des lecteurs. C'est en quoi il a droit, non seulement à notre admiration mais à notre reconnaissance. Je suis très heureux d'avoir pu lui en apporter ce soir le modeste, mais très sincère témoignage.

Emile BOREL.

Compléments de lecture :

Jean Morel "J.-H. Rosny aîné et le Merveilleux Scientifique" in Mercure de France n°667 du 1er avril 1926

Camille Mauclair "La question morale dans le Roman" in La Revue du 15 février 1902

* * *

Ainsi que, Sur l'Autre face du Monde de Jean-Luc Boutel :

« Le Triptyque »: Maurice Renard Père Du « Merveilleux Scientifique »

Aux Origines du "Merveilleux Scientifique"

Discours d'Emile Borel au Banquet J.-H. Rosny aîné (1924)

Discours d'Emile Borel au Banquet J.-H. Rosny aîné (1924)

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