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J.-H. Rosny

Critique de "Nymphée" par Jean Fontanilles (1909)

8 Décembre 2013, 15:27pm

Publié par Fabrice Mundzik

Chronique de "Nymphée", par Jean Fontanilles, publiée dans Le Midi Socialiste du 23 octobre 1909, dans la rubrique "Quelques livres nouveaux" :

Nymphée, roman, par J.-H. Rosny

(Société française d'Imprimerie, 15, rue de Cluny)

Les frères Rosny, qui deviennent de plus en plus des romanciers de la science, ont tenu à nous décrire, avec ce style puissant et imagé qu'on leur connaît, les êtres et les choses étonnants qui, malgré nos armées d'explorateurs, restent encore inconnues, sur notre globe. Le lac nymphée, sur lequel s'étend le rêve des lunes « fuligineuses et molles », parmi des rideaux frissonnants de peupliers est, si l'on peut accorder quelque crédit aux géographies douteuses du roman, un lac d'Asie Orientale.

Je dirais plus justement que l'imagination des frères Rosny est une terre nouvelle, où, dans de superbes floraisons, parmi des eaux qui chantent et qui vivent, il est doux à notre pensée de suivre des légendes délicieuses, des fantômes clairs, d'humanité rêvées...

« Nymphée... » C'est le roman de l'Homme-des-Eaux qui, de sa flûte, laisse tomber sur les algues, sur le vert pâle d'herbes caressantes, une mélodie confuse, « musique étrangère, musique d'aucun temps, d'aucun lieu ». Autour de lui, au clair de lune, la mélodie assemble de géantes salamandres, des tritons, des protées, des serpents d'eau. C'est une fraternité animale ; et, quelle que soit la sévérité du destin, de la loi naturelle, de la force du milieu qui condamnent cet homme, cette bête humaine, à une existence d'amphibie au cours de laquelle ils dépensent une « pensée dynamique, une pensée musculaire inconnues chez les autres humains, on sent battre sous la couleur verte et la mouillure humide de la peau une âme aimante et attendrissante.

Ce sont, va-t-on croire, de délicieuses reconstitutions de fables antiques... Eh ! peut-on croire que ces fables ne soient le produit que d'imaginations tourmentées, et ne se peut-il vraiment pas que, dans ces lointains mystérieux que la science n'a point abordés, des forces naturelles, constituant un milieu sévère et hostile aient comprimé l'évolution humaine, et, la comprimant aient maintenu l'homme dans un tel état de lutte qu'il se soit définitivement adapté aux conditions de sa primitive existence ?

Quoi qu'il en soit, et pour ne point oublier qu'il s'agit ici d'un roman, l'aventure de Sabine, la fille du capitaine de l'exploration, et de l'Homme-des-Eaux, est d'une douceur, d'un charme et d'une poésie surprenants.

L'Homme-des-Eaux aime Sabine et, une nuit, il la surprend dans son sommeil, l'emporte et disparaît. Vous lirez le roman, vous assisterez à de grandioses combats sous-lacustres, dans la grandeur des orages et des pluies violentes, vous emporterez des forêts lumineuses où vous conduit une fuite éperdues des visions sublimes d'humanités encore inférieures à celle des Homme-de-l'Eau, parce que la vie les a relégués dans les eaux de l'ombre... « Je me figurais cette humanité nouvelle, inaccessible à ma faiblesse ; j’eus moi, le représentant des races supérieures, l'impression peureuse, mélancolique, résignée, des races vaincues ; d'innombrables choses croulèrent en moi qui n'y étaient que par la certitude d'appartenir à la plus haute humanité. Je compris le glissement à l'abîme de nos pauvres rivaux, la vie réfugiée aux rêves, aux théories confuses, aux consolations du Nirvana. »

Vous en emporterez encore, des souvenirs de paysages grandioses, d'ombres mystérieuses et de soleils éblouissants. Et ce seront encore des grottes de mystère, des couloirs obscurs, des marées prodigieuses de bruits solennels, des frémissements de vie insoupçonnée, des combats de supériorités intellectuelles et de supériorités physiques, et, mieux encore, comme un poème de Vie et d'Amour, né dans ces décors de lacs intérieurs, « de blocs immenses, ciselés par la pluie en dents de monstres, en rudes figures d'animaux. »

Et cette impression vous restera que ce n'est point là un roman de l'âge préhistorique mais que, dans notre monde, autour de nous, dans leur effort même de vie primitive, des races déploient une réalité de grandeurs, de poésies qui furent, peut-être, nôtres...

Est-il nécessaire d'ajouter que les frères Rosny ont conservé cette harmonie de la phrase, ce nombre et cette vigueur pittoresque du style, cet éclat de l'expression que, déjà, nous leur connaissons, et qui sont comme un reflet même de leur imagination pleine de vie généreuse et de vie aimante ?

Et, s'il est à regretter, pour quelques-uns d'entre nous, qu'ils n'aient pas continué à écrire des romans aussi généreux et aussi puissants que l'Impérieuse Bonté, ne pouvons-nous pas retrouver, dans chacune de leurs œuvres, un souffle impérieux de vie, d'énergie, d'audace et d'enthousiasme ? N'ajoutent-ils pas, chaque fois, une strophe ardente au poème de l'activité humaine et sociale et ne peut-on vraiment pas dire d'eux qu'ils sont, parmi les écrivains contemporains, ceux qui traduisent le mieux l'espérance vivifiante de l'humanité laborieuse ?

Jean Fontanilles

Critique de "Nymphée" par Jean Fontanilles in Le Midi Socialiste du 23 octobre 1909

Critique de "Nymphée" par Jean Fontanilles in Le Midi Socialiste du 23 octobre 1909

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