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J.-H. Rosny

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" (1930)

1 Novembre 2013, 22:20pm

Publié par Fabrice Mundzik

"Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" de Georges Normandy fut publié dans Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

 

 

J.-H. Rosny aîné, comme la plupart des grands indépendants, ne peut être classé d'une façon définitive. On n'enferme pas un tel écrivain dans une catégorie, il domine tout. Sa grande invention, sa « spécialité », au regard de certains, est le roman préhistorique. Incontestablement, dans cet ordre d'idées, il a doté notre littérature de plusieurs pages d'une formidable puissance d'évocation (à croire qu'à travers tant de siècles d'hérédité il se souvient) et d'une singulière grandeur. Pourtant si mes contemporains, essentiellement classificateurs, me mettaient en demeure de discerner le premier titre de gloire de J.-H. Rosny aîné, — plaçant à part son admirable technique d'écrivain-né, — je finirais, peut-être, par déclarer qu'il est avant tout, notre romancier social le plus éminent.

Romancier social... J'entends d'ici les rires de ceux de mes contemporains qui, en 1900, nous appelaient l' « école de Nanterre » : j'imagine les haussements d'épaules de l'extrême-droite et de l 'extrême-gauche de la jeune Littérature d'aujourd'hui — laquelle a, d'ailleurs, toutes mes sympathies.

Esclaffez-vous à l'aise, messeigneurs ! M'est avis, pourtant, que le roman social ne se porte pas trop mal si je crois André Thérive, Lemonnier et leurs camarades populistes... Et, pour ne point remonter jusqu'au déluge, depuis Sous le Fardeau, des deux Rosny, nous avons lu, entre autres romans sociaux marquants : L'Affaire Derive, de J.-H. Rosny Jeune ; Le Trust, de Paul Adam ; les Fabrecé, de Paul Marguerite ; la Liberté, de Marcel Batilliat ; l'admirable Oiseau de Proie, de Gaston Chérau — et je ne fais état ni de l’œuvre de tout premier ordre à laquelle André Couvreur doit le meilleur de sa renommée, ni de Georges Lecomte, ni de Paul Brulat, ni de Victor Margueritte, ni de Saint-Georges de Bouhélier, ni de Louis Lumel, de Charles Géniaux, de Florian-Parmentier, et de cent autres. Je constate et ne veux point faire le prophète. Je ne tente même pas de préciser l'orientation du roman social car le populisme groupe arbitrairement des talents foncièrement contradictoires et nous ne savons encore si l'étiquette Populisme durera aussi longtemps que l'étiquette Roman Social. Et qu'importe ? En ce qui concerne personnellement Rosny aîné, ses romans sociaux dominent toute, son œuvre par leur accent et par leur nombre. Rappellerai-je la Vague rouge, La Juive, Marthe Baraquin et les livres de la série des Lérande ? Tout cela fut admirable. Tout, cela est dépassé.

En août 1887, au moment où paraissait aux étalages La Terre, cinq jeunes littérateurs admirateurs et disciples de Zola, publiaient, dans le Figaro, un manifeste protestant contre les excès du naturalisme dans ce roman, d'ailleurs digne de respect. On leur opposa tout de suite que protester est plus facile qu'égaler ou surpasser. Des Cinq, Paul Bonnetain (que Charlot s'amuse aurait pu rendre moins scrupuleux), n'est plus ; Gustave Guiches ne fait que du théâtre, Lucien Descaves, par son effort utilitaire et par plusieurs de ses livres, a magnifiquement justifié sa protestation. Quant aux deux derniers, Paul Margueritte et J.-H. Rosny aîné, ils ont intégralement, chacun à sa manière, défendu leur programme de 1887. Mais Rosny est le seul qui ait entrepris, au commencement de sa solide maturité, une série d'ouvrages qui se puisse comparer à la plus illustre partie de l’œuvre de Zola.

Il y aura lieu, dans quelques années, d'établir un minutieux parallèle entre la Famille Rougon-Macquart, créée par Zola, alors qu'il était en pleine jeunesse, et la Famille Lérande, sortie du stupéfiant cerveau de Rosny, après qu'il eût passé la cinquantaine. Avec les Lérande (les Rafales, Dans les Rues, etc.), nous sommes devant l'aboutissement magnifique du naturalisme délivré de ses hésitations, de ses outrances désagréables, de ses accessoires parasites, et ce naturalisme est manié par un homme qui magnifie tout ce qu'il touche, qui remplace par une science véritable la foi laïque et l'empirisme périlleux de Zola et qui, en fréquentant Goncourt, a appris à conserver intactes ses qualités d'art et de style. Il fut un temps, très court, où je crus qu'avec la Mort de la Terre, Rosny atteignait le zénith de son talent, de ce talent qui exerce une influence exceptionnelle sur la technique, l'esprit et la sensibilité des générations nouvelles. Or, cet homme de génie paraît envisager son œuvre non comme une montagne isolée, mais comme un gigantesque massif. Après avoir promène sa sagacité dans tous les domaines, des enfers populaires aux géhennes capitalistes, sous le soleil de France et dans la brume britannique, ce mathématicien, qui coexiste avec un grand poète, ce stoïcien terriblement lucide, qui sait garder des sincérités d'enfant, ce grand humoriste qui ne rit jamais qu'à propos, semble, après avoir dépassé tout le monde, s'acharner à se surpasser lui-même, à se renouveler sans arrêt à l'âge où tant d'écrivains, songeant à se reposer du labeur de toute leur vie. se répètent avec autorité. Ce Titan se promène et nous promène de cime en cime.

Si vous voulez pénétrer l'énigme de Rosny Aîné, lisez le Pluralisme, sa doctrine philosophique (qu'il signa de son nom légal : J.-H. Boex-Borel) et qui seule, explique le dichroïsme de ses œuvres.

Il y a bien un autre moyen de comprendre Rosny : le connaître, s'être assis à sa table et l'avoir vu vivre aux côtés du Lancret qu'est sa femme. Mais cela n'est pas à la portée de tout le monde. Heureusement, car s'il en était autrement — vous pouvez faire crédit à mon expérience personnelle – « J.-H. », qui a tant d'admirateurs, aurait vraiment trop d'amis. Or, les admirateurs sont déjà fort encombrants... Et les heures d'un grand écrivain, en dépit des dieux et des hommes, devraient n'appartenir qu'à la Littérature.

Georges Normandy

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

Georges Normandy "Notes et Portraits : J.-H. Rosny aîné" in Septentrion, la revue des marches du nord, n°5 de mai 1930.

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