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J.-H. Rosny

Texte : J.-H. Rosny jeune "Communion" (1911)

3 Février 2013, 18:03pm

Publié par Fabrice Mundzik

Communion

Je ne pense pas que l'aventure qui m'est arrivée ait d'équivalent. Elle offre, parmi le plus horrible drame, un élément de comique qui, à la réflexion, apparaît plus épouvantable encore. Elle se complique du fait qu'elle eut un témoin, que ce témoin y prit, si j'ose dire, la même part que moi, et que nous ne pouvons plus nous rencontrer sans frémir.

En 189..., je fis partie de l'expédition du commandant Zidler, un Alsacien sec comme une vigne, que son courage seul fit désigner parmi beaucoup d'autres. L'expédition, en effet, ne nécessitait guère d'intelligence, mais un assez joli toupet. Avec une très petite troupe, il fallait traverser une partie de l'Afrique, afin d'assurer l'influence française sur un roi nègre dont le pays s'étendait au sud de notre sphère. La troupe devait être petite, pour demeurer inaperçue des autres puissances, et montrer un courage à toute épreuve, parce qu'elle traverserait deux ou trois tribus de cannibales irréductibles.

Tout cela n'était pas absolument inédit : d'autres, avant nous, avaient réussi dans des circonstances plus difficiles. Zidler savait qu'il y aurait, au bout de ses peines, un bel avancement, outre la récompense pécuniaire. Il n'eut qu'à se présenter au ministre. Alsacien comme lui, pour obtenir le commandement de l'expédition. Tout de suite, son choix se porta sur Béthune qu'il connaissait de longue date, et qu'il appréciait comme un bûcheur possédant à fond la cartographie et la topographie, sciences que Zidler avait plutôt négligées. Béthune m'imposa : nous étions amis d'enfance ; ce voyage d'exploration à deux était la réalisation d'un de nos anciens rêves.

Nous commençâmes tous par avoir la fièvre en débarquant. Dieu sait ce qu'on nous fit avaler de sulfate de quinine. Zidler n'en voulut pas entendre parler ; il le remplaça par un régime de surnutrition à la viande, et, ma foi, ne s'en trouva pas plus mal. A moitié rétablis, nous nous mîmes en route pour l'intérieur, où devait s'achever notre guérison. Malgré l'air oxygéné des hauts plateaux, il nous restait quelque chose de notre fièvre, une instabilité, une inquiétude, voire des accès de folie passagère où toutes nos idées européennes étaient bouleversées. Sauvages, les forts instincts primitifs hurlaient en nous comme les loups autour du foyer des voyageurs. Zidler seul gardait son sang-froid et nous tenait sous une discipline de fer. Le brave homme savait la maudite influence du climat africain, influence à laquelle il résistait par la grâce de sa bonhomie alsacienne et peut-être aussi de son âge.

Béthune et moi passâmes des moments difficiles. Nos yeux, habitués aux effusions amicales, se détournaient, clairs et durs. Nous avions de mauvaises paroles, de mauvaises pensées. Parfois, l'un de nous s'éloignait brusquement dans la brousse et, durant des heures, jouissait de la solitude comme d'une ivresse malsaine. A d'autres moments, au contraire, nous retrouvions la douceur de nos vieux souvenirs de collège, nous sentions la joie et la fraternité nous parcourir. Alors, Zidler souriait en fumant sa pipe, et tout le monde s'endormait heureux.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'aux terribles peuplades qu'on nous avait signalées. Après des prodiges de diplomatie, nous fûmes admis auprès d'un chef : il se trouva que, loin d'avoir un aspect féroce, ce souverain était un homme sage et pacifique. Il nous reçut avec honneur, montra de la gratitude pour la carafe à musique dont nous lui fîmes présent, se déclara notre allié et nous donna quelques bons serviteurs, parmi lesquels trois négresses. Elles n'émurent pas Zidler. Deux d'entre elles étaient franchement laides, mais la troisième possédait une vivacité de physionomie, une exquisité de formes qui sont rares, même en Europe. Elle n'était pas du pays ; le chef l'avait razziée avec nombre d'autres, au cours d'une expédition. D'ailleurs, il l'appréciait beaucoup moins que les deux autres, presque informes, tant elles étaient grasses.

Béthune et moi tombâmes amoureux de la petite. Elle se trouvait dans sa pleine floraison, intelligente avec cela, très douce, rieuse... Nous lui fîmes la cour. Je crois que je lui plus davantage que Béthune, mais Béthune la conquit par le don de quelque verroterie. Le procédé me parut déloyal et je le dis. Mon compagnon le prit de haut. Nous nous brouillâmes. Cependant, la jolie fille demeurait indécise. Elle souriait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ne comprenant rien à notre rivalité, pauvre petite vierge esclave prête à toutes les servitudes.

Je dois rendre cette justice à Béthune qu'il était aussi épris que moi, et incapable d'un triomphe grossier ou brutal. Nous roucoulions donc des tendresses raffinées, et plus allait le temps, plus grandissait notre passion. Elle devint terrible. Pour un regard, pour un sourire de la fraîche enfant, nous étions prêts à nous entre-déchirer. Finalement, nous nous battîmes. Je me rappelle très bien la rencontre. Nous avions choisi un endroit abrité derrière une case vide. Dans la crainte de Zidler, nous nous passâmes de témoins.

Malheureusement, en ces contrées lointaines. les cases ont des oreilles. Sans pénétrer les raisons de notre querelle, les nègres en avaient surpris les effets ; ils nous observaient. Quelques-uns nous virent dégainer et coururent prévenir le roi. Celui-ci ne fit qu'un bond de la case royale jusque sur le terrain où nous étions alignés. Je venais de blesser Béthune à l'épaule. Le roi me le reprocha avec une grande abondance de gestes. Quelquefois, il prenait à témoins ses grands dignitaires, et ceux-ci l'approuvaient. Nous ne pûmes, malgré de sérieux efforts, saisir qu'une partie de sa harangue ; mais, comme il était visible qu'elle tendait à nous rapatrier, et que nous craignions beaucoup la venue de Zidler, nous finîmes, Béthune et moi, par nous tendre la main. Puis nous remerciâmes le roi de son aimable intervention.

Tout cela par gestes, à cause de l'absence de notre interprète que Zidler gardait auprès de lui. Le roi insista encore quelques minutes sur un point qui paraissait lui tenir au cœur, obscur pour nous, et dont nous nous hâtâmes de débarrasser le tapis en marquant une vive approbation. Alors il se tourna vers ses dignitaires. L'un d'entre eux reçut un ordre ; tous poussèrent des acclamations : la conférence fut rompue.

Une fois seuls, Béthune et moi nous tournâmes le dos : ni notre passion ni notre haine n'étaient satisfaites. Les jours coulèrent, troublés seulement par la visite de l'interprète qui nous rappela que le roi nous attendait pour le grand festin fixé aux premiers jours de la pleine lune. Nous comprîmes que c'était là le point qui tenait tant au cœur du monarque ; nous répondîmes que nous n'aurions garde d'oublier. L'interprète nous fit un petit signe malicieux, nous souhaita « beaucoup plaisir », puis courut rejoindre Zidler.

Ensuite, la petite négresse devint triste, malgré les attentions que les dignitaires lui prodiguaient et, dans ses yeux, éclataient de vifs reproches. Nous essayâmes de la distraire de son chagrin, chacun de notre côté, en portant la main à notre cœur pour lui dire combien nous l'aimions. Mais elle paraissait avoir une horreur particulière de ce geste, car elle s'enfuyait dès que nous l'esquissions, suivie de quelque dignitaire qui, par de longs discours, ramenait le sourire sur ses lèvres.

Le jour du banquet vint. Nous bûmes et mangeâmes abondamment pour répondre à la politesse du roi, qui nous envoya plusieurs fois de la viande de sa table, avec de si fins sourires, une sympathie si marquée pour Béthune et pour moi, que Zidler crut devoir demander à l'interprète ce que nous avions fait pour gagner les bonnes grâces du chef.

L'interprète raconta que, lorsque le roi avait fait cadeau à Zidler des trois jeunes négresses, il avait été déçu d'abord en voyant la froideur avec laquelle le commandant recevait ce cadeau ; que son cœur s'était réchauffé en apprenant notre passion pour la petite étrangère ; qu'il n'approuvait, d'ailleurs, pas notre choix, jugeant les deux autres bien préférables ; mais qu'il n'avait pas voulu discuter un goût ; que sa surprise et son ravissement avaient été au comble quand il avait vu que nous poussions notre désir de la petite jusqu'à nous battre pour elle ; qu'il nous avait séparés en nous faisant remarquer qu'elle était assez grande pour deux, et qu'enfin il avait insisté pour que nous la mangions dans cette fête, à la pleine lune, à la condition expresse qu'on nous réservât les plus fins morceaux.

A ce récit, nous nous levâmes pâles d'épouvante et de fureur, et nous nous mimes à invectiver l'odieux amphitryon en le menaçant de nos revolvers.

Zidler nous arrêta :

— Il est trop tard... dit-il. Voilà où vous a menés votre folie !

Quant au roi, il ne comprit rien à notre colère ; il crut que nous reprochions à la pauvre enfant d'être coriace, et nous expliqua, par le canal de l'interprète, qu'il nous avait clairement conseillé de manger les deux grasses d'abord, mais que nous avions persisté, contre tout bon sens, à préférer la maigrichonne...

Béthune et moi fûmes longtemps malades. Aujourd'hui encore, il nous est pénible de nous rencontrer. Quant à Zidler, son robuste estomac d'Alsacien lui a permis de... digérer cette formidable aventure.

* * *

"Communion", de J.-H. Rosny jeune, est extrait du recueil "La Toile d'araignée" publié chez Calmann-Lévy en 1911.

Texte : J.-H. Rosny jeune "Communion" (1911)

Texte : J.-H. Rosny jeune "Communion" (1911)

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